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Full text of "Éloge historique de Madame Elisabeth de France : suive de plusieurs lettres de cette Princesse"

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ÉLOGE HISTORIQUE 



DE 



MADAME ELISABETH 



DE FRANCE. 



DE L'IMPRIMERIE ROYALE. 



ËËOGE HISTORIQUE 



DE 



MADAME ELISABETH 

DE FRANCE, 

SUIVI DE PLUSIEURS LETTRES 

DE CETTE PRINCESSE; 



Par Antoine FERRAND, ancien Magistrat, 
Auteur de X Esprit de l'Histoire. 

DEUXIÈME ÉDITION. 




A PARIS, 



Chez Desenne, Libraire de Monsieur, Comte d'Àrtoîs> 
frère du Roi , rue du Chantre S.'-Honoré, n.° 26. 



v#-.#\r^ >#\r\*\r^\r\^\* 



1814 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/logehistoriquedeOOferr 



PRÉFACE. 



-Lorsque, dans les bons ouvrages qui 
ont paru depuis le commencement du 
xix. e siècle , on examine ce qu'ils disent 
sur les révolutions survenues en France 
dans la fin du siècle précédent, il est dif- 
ficile de ne pas s'arrêter sur une réflexion 
satisfaisante : c'est qu'à force de malheurs 
on apprenoit enfin à juger et les événe- 
mens et les principes révolutionnaires ; 
c'est que la raison reprenoit peu à peu ses 
droits ; c'est que tout écrit tendant à exa- 
miner ces événemens et ces principes 
d'après les maximes de la religion, de la 
morale , d'une politique sage , étoit re- 
gardé comme un écrit essentiellement 
utile à la société. Cette vérité perçoit , 
malgré les entraves dont lentouroit sans 
cesse l'inquiétude d'un Gouvernement 

a uj 



VJ PREFACE. 

tyrannique, qui, en succédant à tant de 
révolutions , semhloit vouloir à lui seul 
absorber et surpasser tous leurs excès. 
Le moment où ce gouvernement vient 
detre détruit , est celui où toutes les 
vérités utiles peuvent et doivent être 
dites. 

En vain voudroit-on objecter (comme 
je lai souvent entendu ) qu'il faudroit 
laisser ignorer à nos enfans tous les crimes 
de la révolution : c'est d'abord une chose 
impossible, à moins de brûler jusqu'au 
dernier exemplaire de tout ce qui a été 
imprimé depuis 1789; sans cela la généra- 
tion qui s'instruit, ne pouvant connoître 
ces crimes que par des discours ou des 
relations qui les représentent comme des 
vertus , les regardera au moins comme 
des actes de patriotisme, et, séduite par 
ce mot, se promettra de les imiter un 
jour. Je sais très-bien que tous nos révo- 
lutionnaires , à quelque échelon de la 
révolution qu'ils se soient arrêtes ou 



PRÉFACE. \ïf 

forcément ou de plein gré , voudroient 
aujourd'hui anéantir jusqu'à la dernière 
trace de ce qu'ils ont dit et fait pendant 
dix ans ; que ces journaux dans lesquels 
iis consignoient à l'immortalité et leurs 
principes et leurs fureurs , sont aujour- 
d'hui contre eux des témoins terribles , 
mais irrécusables , et qu'ils paieraient 
bien cher la suppression totale de ces 
recueils, devenus précieux à force d'être 
horribles. Mais c'est précisément parce 
que ces recueils, qui existeront toujours, 
n'ont jamais parlé que le langage du 
moment, qu'il faut enfin parler le lan- 
gage de tous les temps ; c'est parce que 
les principes et les actions y sont perpé- 
tuellement dénaturés, qu'il faut rétablir 
les uns et les autres. 

Lorsqu'on dit qu'il faut oublier les 
crimes de la révolution, cela ne peut 
présenter que deux sens. Veut-on dire 
qu'il faut que chaque individu pardonne 
à tous ceux qui se sont rendus coupables 

a iv 



viij préface. 

de ces crimes, même envers lui! J'adopte 
en entier , sans réserve ni restriction , cette 
sage et sainte maxime ; et on la retrouvera 
souvent dans l'ouvrage qu'on va lire. Veut- 
on dire qu'il faut oublier tout ce qui s'est 
fait, et éviter d'en parler! Je dis , au con- 
traire , qu'en faisant toujours profession 
d'indulgence entière pour les personnes, 
il faut toujours s'élever avec force contre 
les choses : il faut travailler sans relâche 
à rappeler le peuple à la morale, à lui 
montrer dans quels écarts on se jette 
quand on s'en écarte. Or, rien n'est plus 
propre à produire cet effet que des ta- 
bleaux multipliés, mais fidèles, de tant 
d'événemens dont nous sommes encore 
si fortement frappés. C'est un malheur 
bien grand pour une nation, que d'avoir, 
dans ses annales, tant d'années de fureur, 
de démence ou de bassesse : mais ce serait 
un autre malheur que de ne pas au moins 
retirer de ces années ineffaçables un fruit 
si chèrement acheté , celui de l'expé- 



PREFACE. IX 

rience. Tenter de supprimer cette grande 
et mémorable leçon , c'est vouloir faire 
à l'humanité un vol irréparable; c'est lui 
enlever une substitution faite et confir- 
mée par tant de millions de victimes. 

Je dirai plus ( je ne sais si la réflexion 
que je vais faire paroîtra juste ; je la crois 
telle , je désire même qu'elle le soit ; je 
le désire, parce qu'elle conduit à rejeter 
sur les écarts de l'esprit et de l'imagina- 
tion , ce qui sans cela ne pourrait être 
imputé qu'à l'excès de la dépravation 
humaine ; je le crois, parce qu'elle me 
semble justifiée par une multitude de 
détails particuliers dont chaque jour on 
acquiert la connoissance ) : c'est que , 
parmi les hommes de sang qui ont joué 
un rôle dans la révolution, il y en avoit 
beaucoup qui, la veille de la révolution, 
auroient eu horreur, je ne dis pas seule- 
ment d'un crime , mais d'une injustice ; 
qui , sans la révolution, auroient tou- 
jours été dans le monde ce qu'on appelle 



X PREFACE. 

des honnêtes gens. Leur cœur nétoît 
naturellement ni barbare, ni même mé- 
chant ; il répugnoit à répandre le sang; 
et la première fois qu'ils ont vaincu cette 
répugnance, on auroit pu leur appliquer 
l'inverse d'une des maximes de la Roche- 
foucauld, et dire que leur cœur avoit été 
la dupe de leur esprit. Celui-ci une fois 
victorieux, et lancé dans une carrière où 
il ne reconnoissoit plus aucune borne , 
ne toléroit aucun obstacle : c'étoit un 
vaisseau voguant à toutes voiles ; le pi- 
lote croyoit voir un but, et, impatient 
d'y arriver, passoit par-dessus tout ce qui 
se trouvoit sur son chemin. Le malheu- 
reux Barnave, qui, le premier, à l'Assem- 
blée constituante, a appelé, a applaudi 
les massacres , étoit naturellement bon: 
son imagination l'emportoit , et, vou- 
lant parvenir au beau idéal qu'elle lui 
présentoit, il vouloit, comme moyen 
nécessaire, la destruction de tout ce qui 
pouvoit l'arrêter. On a vu même à la 



PREFACE. XJ 

Convention ceux qui n étoient pas fon- 
cièrement sanguinaires , reconnoître le 
délire de leur imagination , et tenter 
alors de mettre un terme aux folies et 
aux cruautés politiques. Mais à l'instant 
ils étoient terrassés par ceux dont l'imagi- 
nation étoit encore plus déréglée , ou 
dont l'ame étoit tout-à-fait corrompue. 
Pendant plus de quinze mois, on a vu 
cette lutte inégale , dans laquelle ces 
derniers eurent constamment l'avantage, 
dans laquelle ils lauroient eu encore long- 
temps, s'ils avoient pu être long-temps 
sans se diviser entre eux. Ce furent des 
terroristes qui firent périr le chef de la 
terreur, parce que ce chef vouloit les 
mettre sur la liste de mort qu'eux-mêmes 
avoient commencée et continuoient jour- 
nellement ; et ce neuf thermidor, qui 
a retenu la France prête à s'abîmer dans 
un gouffre de sang, a été l'ouvrage de 
ceux qui avoient creusé ce gouffre, qui 
l'avoient empli de cadavres, et qui vou- 



Xïj PRÉFACL. 

lurent le refermer, parce qu'on alloit les 
y jeter. 

Si ce n'est pas à ceux-ci que peut s'ap- 
pliquer la réflexion que je présente ici , 
elle s'applique parfaitement aux autres ; 
et ceux d'entre eux qui ont échappé au 
sort de leurs amis , placés aujourd'hui 
vis-à-vis d'eux-mêmes, n'ont qu'a se 
demander s'ils referoient ce qu'ils ont fait 
alors ; si même, abstraction faite de toute 
morale, leurs crimes n'ont pas été poli- 
tiquement infructueux et funestes. Je ne 
crois pas qu'aucun d'eux, se faisant cette 
question dans le silence de la méditation , 
dans un de ces retours sur soi - même 
auxquels doivent fréquemment se livrer 
des gens qui se sont trompés en voulant 
défaire et refaire un monde , hésite un 
moment sur la réponse ; et j'invoque 
leur propre témoignage. 

Il en résulte qu'à l'époque où ils ont 
fait ce qu'ils ne feroient pas si c'étoit à 
recommencer, ils étoient égarés par l'en- 



PRÉFACE. Xïï) 

thousiasme d'une imagination déréglée : 
or, en matière politique, une imagina- 
tion déréglée est la démence ; iîs étoient 
donc/?//*, et malheureusement foux fu- 
rieux. Cet état, cette maladie à laquelle 
l'humanité est sujette comme à beau- 
coup d'autres-, mérite la compassion : 
mais (principes à part) on ne doit pas 
en vouloir au malade ; et lorsque ce ma- 
lade a recouvré la santé, il faut même 
éviter de lui reprocher ce qu'il a fait dans 
son délire. Cela n'empêche pas que, pour 
son bien, autant que pour le bien gé- 
néral , il ne faille étudier et recueillir ce 
qu'il a fait , afin de bien faire connoître 
la maladie, d'en prévenir le retour, çTen 
arrêter les progrès et d'appliquer les re- 
mèdes convenables. 

La conséquence de tout ce que je 
viens de dire, seroit qu'il nous faudrait 
une bonne histoire de la révolution. Hon- 
neur à celui qui , se sentant le courage et 
les talens nécessaires pour entreprendre 



XIV PRÉFACE. 

un tel ouvrage, pourra, en outre, se 
procurer, tant au dehors qu'au dedans, 
tous les renseignemens qui seront indis- 
pensables! Jusqu'à ce qu'un nouveau 
Tacite ait pu mettre sous sa main ces 
matériaux de nécessité première, il ajour- 
nera une entreprise qui, même avec ces 
secours , peut surpasser les forces hu- 
maines. Mais en attendant, il est bon, 
il est utile d'aller chercher dans les faits 
de la révolution , de grands sujets de 
méditation et d'étude; de mettre quel- 
ques-uns de ces faits en opposition avec 
ceux de notre ancienne France, si glo- 
rieuse dès sa naissance, si long-temps 
grande et puissante , si constamment heu- 
reuse et florissante pendant les cent qua- 
rante années qui ont précédé sa révo- 
lution ; dont les débris mêmes présen- 
taient encore l'image de la grandeur, et, 
façonnés avec quelques formes nouvelles, 
peuvent encore être employés avec suc- 
cès pour consolider sa restauration. Elle 



PREFACE. XV 

étoit la nôtre cette antique monarchie: 
tout ce qu'il y avoit de bon, tant dans 
les personnes que dans les choses, nous 
appartient , et peut encore nous être 
utile. Si l'inflexible justice de l'histoire 
nous associe à la démence et aux crimes 
qui l'ont détruite , elle nous associera 
aux maximes et aux vertus qui l'ont illus- 
trée. Pour nous-mêmes, c'est donc plus 
que jamais un devoir social de mettre 
ces maximes et ces vertus en évidence , 
de les proclamer comme une propriété 
de la nation, et de marcher toujours 
entourés d'elles, au milieu de ceux dont 
la perversité voudroit calomnier jusqu'à 
leur souvenir. 

Ainsi, un auteur qui voudroit parler 
de la nécessité de la religion , de cette 
vérité attaquée de nos jours , et cepen- 
dant reconnue, de tous les temps, chez 
tous les peuples, par tous les législateurs, 
nauroit-il pas droit et raison de joindre 
à l'expérience de tous les siècles , celle 



XV) PREFACE. 

d'une révolution qui a dévoré, en quel- 
ques années , l'ouvrage de quatorze 
siècles, et qui auroit voulu dévorer celui 
de tous les autres ! Sans doute, l'une lui 
serviroit à prouver que quiconque a 
voulu gouverner les hommes et les atta- 
cher au Gouvernement , a senti qu'il 
falloit les unir entre eux par un lien plus 
fort que toutes les passions humaines ; 
que l'on n'a rien trouvé , rien imaginé 
sur la terre , qui pût suffire pour former 
ce lien, parce que les hommes ne peu- 
vent employer par eux -mêmes que des 
moyens humains; parce que la portion 
pensante de l'homme étant d'une origine 
céleste, le premier anneau de la chaîne 
bienfaisante qui doit unir tous les hommes 
ne peut être placé que dans la main de Dieu 
même; parce qu'un assentiment universel, 
inné, indépendant de toutes les opinions 
individuelles, a proclamé que la religion 
étoit le seul lien nécessaire, le seul so- 
lide, le seul heureux; parce que, seule, 

associant 



PRÉFACE. XVÎj 

associant dans l'éternité tous les hommes 
aux mêmes récompenses, seule elle pou- 
voitles associer sur la terre à la pratique 
des mêmes devoirs. Mais, à ce long tribut 
de preuves, régulièrement payé par la 
succession non interrompue de tant de 
siècles , l'expérience de la révolution 
ajouterait celui d'une société entière 
livrée de nos jours aux calamités les plus 
terribles, parce que ses législateurs, dans 
leur impiété antisociale , ont osé atta- 
quer , ont cru pouvoir anéantir cette 
immuable vérité. Alors notre auteur 
diroit comment il fut donné à Terreur 
de répandre , j'ai presque dit de nationa- 
liser sa destructive doctrine; comment, 
à l'instant, une grande nation se trouva 
bouleversée sur elle-même; comment 
tout ce qui soutenoit sa majestueuse an- 
tiquité , s'écroula avec un fracas qui 
retentit jusqu'aux extrémités du monde; 
comment la terre fut ébranlée sur ses 
fondemens , parce que des mains sacrilèges 

h 



XVilj PREFACE. 

osoient déplacer le levier qui la fait mou- 
voir; comment, sans les effets de la mi- 
séricorde divine , l'abîme ne se seroit 
refermé qu'après avoir indistinctement 
englouti et les décombres , et les victimes, 
et les bourreaux. Mais , pendant que 
cette convulsion inouie du genre humain 
épouvanteroit les impies eux-mêmes, on 
verroit comment le souverain maître de 
tout se rioit de leurs efforts , même en 
permettant leurs criminels succès ; et , 
quand les jours de sa vengeance seroient 
accomplis , il souffieroit sur ces ennemis 
de l'humanité, qui disparoîtroient aussi- 
tôt; il parleroit à ces ruines, comme il 
parloit autrefois, par la bouche de son 
prophète, aux ossemens épars; la nature 
entendroit encore la voix de son créa- 
teur; ces ruines commenceroient encore 
à se relever; la société y reparoîtroit , 
foible encore il est vrai, comme sortant 
d'une crise violente, mais aspirant à re- 
prendre ses anciens liens, qui seuls peu- 



PREFACE. XÎx 

vent lui donner son ensemble et assurer 
sa solidité; encore épouvantée peut-être 
du sang, des crimes, des sacrilèges, ré- 
pandus, commis, inventés pour consti- 
tuer ce qu'on appeloit le salut public , 
mais demandant déjà l'oubli du passé , 
appelant tous les citoyens à la concorde, 
et promettant à tous le sage exercice de 
leurs droits, si tous vouloient s'honorer 
de l'exact accomplissement de leurs de- 
voirs. Cependant cette société , qui 
nauroit encore d'appui quelle-même, 
sentiroit son insuffisance pour achever 
cet heureux changement. Elle verroit 
que des lois et des peines ne peuvent 
diriger ou punir que des actions exté- 
rieures : elle sentiroit qu'elle a besoin 
d'une autre force que la sienne pour pré- 
venir ou rectifier ces actions, pour for- 
mer, pour maîtriser la pensée, pour en 
arrêter les écarts, pour en corriger les 
abus ; et que cette seconde création , 
qui , comme la première , doit tout tirer 

bu 



XX PREFACE. 

du chaos , doit être aussi l'ouvrage de 
Dieu. Il faudroit donc rappeler un grand 
peuple à la religion, que des insensés 
avoient cru lui ôter à jamais; il faudroit 
aller chercher dans le cœur humain le 
seul moyen d'unir les hommes ; et c'est 
là que l'on trouveroit cette religion 
sainte , plus belle encore de ses malheurs 
mêmes , riche de la spoliation de ses au- 
tels , entourée des palmes de ses nou- 
veaux martyrs, éclatante clans l'obscurité 
des temples secrets où elle s'étoit réfu- 
giée , consolant ceux qui l'avoient tou- 
jours invoquée , confondant ceux qui 
la blasphémoient encore, encourageant 
les foibles, dissipant les doutes, proscri- 
vant les vengeances, et disant au peuple 
qui l'avoit méconnue : «Vous avez voulu 
» m'abandonner, et vous n'avez pu vivre 
» sans moi; vous avez secoué mon joug, 
^ et vous n'avez pu supporter celui que 
» vous vous imposiez. Vous avez voulu 
» voir ce qu'étoit l'homme livré à 



PRÉFACE. XXJ 

» lui-même : le ciel, dans sa colère, vous 
p a accordé cette nouvelle révélation ; 
» elle a été terrible : ne l'oubliez pas , 
» du moins ; vous êtes chargé de la 
» transmettre à vos enfans. » 

Il me seroit aisé de faire voir à quelle 
variété de sujets la révolution fourniroit 
les mêmes secours. Comme il n'est pas, 
dans la société, un sentiment, un prin- 
cipe, un usage, une loi que cette révo- 
lution n'ait voulu détruire ou changer; 
il est impossible aujourd'hui de traiter 
un de ces sujets , sans être environné 
d'une multitude de faits qu'il seroit aussi 
difficile qu'inconséquent de ne pas em- 
ployer : on n'est embarrassé que du choix* 
Nous sommes malheureusement riches 
en débris , en souvenirs, en regrets, en 
victimes humaines sacrifiées aux divinités 
du Panthéon : et il seroit trop odieux 
de soutenir qu'au fond de la mine qui 
a produit ces affreuses richesses , il est dé- 
fendu d'aller chercher la vraie richesse qui 

b iij 



XXÎj PRÉFACE. 

s'y trouvera, la vérité ; et qu'elle n'en sor- 
tira pas plus belle et plus brillante, quand 
on l'aura extraite à travers des couches 
nombreuses de ruines et d'ossemens. 

Certes, j'ai fait vingt fois le vœu de 
mourir, n'importe comment, pourvu 
que je pusse entraîner , ensevelir avec 
moi jusqu'au dernier vestige de tous 
les forfaits que nous avons vu com- 
mettre ; pourvu que la nation françoise 
reparût à son premier rang des nations , 
grande de sa douceur et de sa loyauté 
plus encore que de son impétueuse va- 
leur : mais cherchons du moins a con- 
trebalancer ce que nous ne pouvons 
anéantir. 11 n'est pas en notre pouvoir 
d'effacer le tableau du crime; plaçons 
en opposition celui de la vertu. Ah ! 
c'est parce que je sens vivement ce que 
vaut ce nom de François ; c'est parce 
que j'aurois donné mille fois ma vie , 
pour que ce nom parvint à la dernière 
postérité avec toute son antique virgi- 



PRÉFACE. XXïij 

îiité chevaleresque, avec sa gloire et sa 
pureté politique absolument intactes, que 
je veux que la génération présente se 
nourrisse de tout ce qui peut réhabili- 
ter l'honneur françois, sache qu'elle est 
appelée à recueillir cette indélébile substi- 
tution , et à en grever tous ses descen- 
dans. Elle ne peut y parvenir, je le sais, 
qu a travers des souvenirs horribles et des 
tableaux repoussans : mais du moins, que 
ces souvenirs et ces tableaux soient en- 
tremêlés d'images qui les adoucissent , 
même en les faisant ressortir; qui offrent 
tout-à-coup aux cœurs jaunes et sen- 
sibles , une compensation dont ils ont 
besoin , parce que l'instant' où ils sont 
récemment frappés de l'horreur de l'ini^ 
quité , est celui où ils sont le plus sus- 
ceptibles d'entendre une morale sage et 
bienfaisante. 

C'est ce désir qui m'a déterminé à 
publier l'éloge de M. me Elisabeth. Ce 
sujet étoit un de ceux où l'on pouvoir 

b iv 



XXIV PRÉFACE. 

plus aisément mettre en action les sen- 
timens qui honorent l'humanité. Cette 
héroïne chrétienne, ayant successivement 
éprouvé la bonne et la mauvaise fortune , 
présente la vie humaine dans les chances 
Jes plus opposées. Après avoir réfléchi 
sur tout ce qu'elle a éprouvé , on com- 
prend mieux, ce me semble, le livre 
sublime de Job, ce dialogue inimitable, 
où nous entendons Dieu conversant avec 
le malheur. 

Dès 1795, me trouvant à Ratisbonne 
avec M. me de Bombelles, javois esquissé 
les principaux traits de l'éloge de M. me Eli- 
sabeth; mais il me manquoit beaucoup 
de renseignemens , sur-tout pour la der- 
nière partie. D'ailleurs divers change- 
mens survenus dans la marche révolu- 
tionnaire en indiquoient de nécessaires 
ou de convenables dans loir. rage. Je le 
recommençai donc au mois de janvier 
1 8o4 '• je le recommençai avec plaisir , 
parce que JVl. me Elisabeth étoit un de 



PREFACE. XXV 

ces êtres dont on a dit avec raison : // 
faut les louer, moins encore parce, qu'on 
les admire, que parce qu'on les aime. J'ai 
éprouvé par moi-même que cette ré- 
flexion , parfaitement juste , avoit été 
inspirée par le sentiment; et plus j'exami- 
nois sa vie, plus je sentois que je m'at- 
tachois à sa mémoire. Mais je ne pensai 
plus à faire imprimer son éloge , quand 
je vis les événemens du mois de mars 
i8o4, événemens qui font un si grand 
contraste avec ceux du mois de mars 
1 8 1 4- Il falloit souffrir et attendre. 

Ce n'est point ici une vie brillante: 
c'est une vie toujours occupée, toujours 
bienfaisante , toujours sainte , toujours ce 
qu'elle devoit être; et c'est par consé- 
quent une vie utile à connoître. Il im- 
porte en tout temps, mais sur -tout 
aujourd'hui, de montrer que, dans quel- 
ques circonstances qu'on se trouve, on 
est toujours utile à la société, quand on 
y remplit bien ce qu'on a à y faire. 



XXVJ PRÉFACE. 

M. me Elisabeth , avant ses malheurs , 
restant à la cour de son frère, tlevoit 
y offrir ie modèle de la vertu sans affec- 
tation, sans rudesse, sans hypocrisie. 
Or jamais la véritable pieté ne se fit 
respecter sous des formes si aimables, ne 
sacrifia plus ses goûts religieux aux con- 
venances ou aux usages qu'il eût été 
imprudent de heurter, ne fut plus cons- 
tante à ne se montrer sévère que \ 
vis d'elle-même. Jamais société d'amis 
ne fut mieux choisie que la sienne , ne 
fut régie par des lois plus douces, plus 
dictées par le cœur , sur-tout plus égales : 
car la supériorité du rang n'y servoit 
qua en fortifier les nœuds. Lorsque j'a- 
vois parlé long-temps de cette heureuse 
communauté avec les dames qui y étoient 
le plus familièrement admises; lorsque 
javois appris mille petits détails, dont 
chacun paroît n'être rien , mais qui, tous 
ensemble , donnent le véritable type d'une 
union dont il y a eu peu d'exemples, je 



PRÉFACE. XXVij 

croyois avoir assisté moi-même à ces déli- 
cieuses conversations ; j'étois heureux de 
cette erreur ; j'aimois à la prolonger. Et 
certes, dans les récits qui m'étoient faits, 
il n'y avoit rien d'apprêté , rien de prévu, 
rien de recherché : c'étoient des souvenirs 
qu'on me rendoit tels qu'ils se présen- 
toient, en se reprenant si l'on croyoit 
avoir omis ou ajouté un mot , en s'arrê- 
tant lorsqu'on ne pouvoit plus retenir ses 
larmes : car on en répandoit souvent; et 
cette interruption même ajoutoit à l'in- 
térêt du récit, en lui donnant tous les 
caractères de la vérité. Je respectois reli- 
gieusement ce silence de la douleur : je 
ne me serois pas permis de le troubler ; 
et s'il y a dans mon ouvrage quelques 
morceaux plus frappans , plus profondé- 
ment sentis , plus susceptibles de produire 
un grand effet , la première idée m'en est 
venue dans un de ces momens silencieux 
qui étoient pour moi des momens d'ins- 
piration. Souvent, il est vrai, de tout 



XXVÎij PRÉFACE. 

ce que javois entendu , il me restoit 
peu de faits à transmettre au public ; 
mais toujours , en sortant de ces entre- 
tiens, j'étois plus pénétré de tout ce que 
peut produire le sentiment de l'amitié. 
Je la voyois dans toute sa vérité, dans 
toute son étendue, cette amitié qu'un 
de nos poètes a eu raison d'appeler 
présent des dieux , doux charme des humains ; 
et, au fond de mon cœur, j'ajoutoisavec 
lui, qu elle seroit la volupté , si ï homme avoit 
son innocence. 

Depuis la révolution, M. me Elisabeth 
a toujours eu devant les yeux les pénibles 
devoirs que lui prescrivoient la tendresse 
fraternelle et la soumission du chrétien. 
Oh ! assurément il seroit repoussé par 
un démenti universel , celui qui oscroit 
dire quelle n'a pas heureusement accom- 
pli tous ces devoirs; et l'on verra qu'elle 
a eu d'autant plus de mérite à les accom- 
plir, quelle avoit prévu une partie des 
malheurs de la France; qu'elle ne s'étoit 



PRÉTACE. XX\X 

jamais abusée sur les moyens cfe les arrê- 
ter ; et que , toutes les fois qu'elle se per- 
mettoit d'en parler, c'étoit toujours pour 
indiquer et faire valoir ces moyens, avec 
autant de courage que de discernement. 
Le tableau de sa vie entière est donc 
bon à exposer aux yeux du public , puisque 
c'est celui de toutes les vertus réunies. 
Mon but sera rempli , si les mères de fa- 
mille, si les instituteurs offrent souvent 
ce tableau aux regards de leurs élèves ; 
si , sur-tout , quelqu'un de ces forcenés 
qui ont si long -temps , si cruellement 
exercé, sans l'épuiser, la patience d'Eli- 
sabeth , faisant à la lecture de mon ou» 
vrage un retour sur lui-même, le donne 
à lire à ses enfans; si, en voyant couler 
leurs larmes , il ne peut plus retenir les 
siennes, et grave dans leurs cœurs la plus 
grande leçon qu'un père puisse donner , 
en leur disant : « Tout ce que vous venez 
» de lire est vrai; toutes ces vexations, 
» tous ces outrages, tous ces tourmens 



XXX PREFACE. 

» ont été accumulés sur un être céleste : 
r> mes enfans, vous ne devez jamais juger 
v votre père; mais soyez témoins, soyez 
» pénétrés , soyez garans de mon re- 
» pentir. Son premier acte est de se con- 
v fier à votre innocence. Je ne me cher- 
» che pas, ne me cherchez pas d'excuses; 
» fétois un de ceux qui signaloient à 
» 1 envi leur rage contre Elisabeth ; je 
3? me suis distingué parmi ceux qui s'étu- 
y> dioient à aggraver ses maux. ... Le 
» ciel m'a du moins laissé des remords: 
» ils ne seront pas inutiles pour vous ; 
» car ils vous instruisent mieux que tout 
» ce que je pourrois vous dire : puissent- 
» ils n'être pas inutiles pour moi! j'ose 
» l'espérer, d'après l'excès de ma dou- 
» leur. Joignez-vous à moi pour l'obtenir, 

* ou plutôt, joignez -vous à Elisabeth, 
a? qui aura toujours prié pour ses enne- 
» mis ; honorez sa cendre, bénissez sa 
» mémoire; et quand ma dernière heure 

* sera venue, quand ma voix mourante 



PRÉ F A CF. XXXJ 

» ne pourra plus se faire entendre , faites- 
» moi entendre encore Je nom d'Eiisa- 
» beth , et fermez -moi les yeux en me 
» parlant d'elfe. » 

Beaucoup de passages exigeoient des 
notes qui ne pouvoient guère entrer 
dans le corps de l'ouvrage ; beaucoup 
d'autres rappeloient des faits dont il falloir 
donner une courte notice : j'ai cru que 
c'étoit le cas de renvoyer le tout à des 
notes séparées , et qui, dans chaque partie, 
seroient indiquées par un numéro, 

Jaurois voulu recueillir un plus grand 
nombre de lettres de M. me Elisabeth; mais 
celles que je suis parvenu à me procurer, 
peuvent suffire pour les trois objets que 
j'ai eus en vue en les publiant. J'ai voulu 
que le lecteur pût juger par lui-même 
quelle grande idée elle avoit de la re- 
ligion, quel prix elle attachoit à l'amitié, 
et quelle étoit sa façon de voir dans la 
révolution. Ces trois choses se voient 
parfaitementdans ses lettres.parce qu'elles 



XXXÎj PREFACE. 

y sont exprimées avec une vérité simple 
et persuasive. Il ne faut point les regarder 
comme des morceaux de littérature , mais 
comme des traits dessinés par elle avec 
autant de force que de sentiment, et qui, 
par cela même, dévoient trouver place 
dans Je tableau de sa vie. 



l'LOGE 



ÉLOGE HISTORIQUE 

DE 

MADAME ELISABETH 

DE FRANCE. 



UuAND la bonté de Dieu veut rappeler les 
hommes a leurs devoirs, quand sa justice veut con- 
fondre la perversité du siècle par des exemples écîa- 
tans, il tire des trésors de sa munificence une ame 
privilégiée ; il l'embellit des plus grandes vertus, et 
il la place dans un rang élevé, afin qu'elle soit tout-à- 
la-fois , et le modèle de ceux qui auront la force de cher- 
cher a Timiter, et la condamnation de ceux qui n'au- 
ront pas senti l'inestimable prix d'une pareille leçon. 
Quelquefois il entoure ces mêmes vertus , ainsi 
placées en évidence, de tout ce que la foiblesse 
humaine est convenue d'appeler bonheur ; il accu- 
mule sur elles toutes les prospérités ; la jouissance 
de toutes les vanités de la terre se trouve unie à fa 
pratique la plus exacte de tous les devoirs civils et 

A 



2 ELOGE HISTORIQUE 

religieux. Quelquefois , au contraire , il semble s'ap- 
pliquer à accabler de tout le poids de l'adversité 
ï'ame fa plus digne de ses regards et de ses bienfaits; 
if semble l'oublier, et l'abandonnera tous les efforts 
de fa méchanceté humaine : mais il lui donne en 
secret une force surnaturelle , avec laquelle elle s'isole 
de toutes les calamités qui l'environnent, et met 
entre elle et le malheur une barrière divine , que 
celui-ci ne peut franchir. Quelquefois enfin, il ras- 
semble successivement sur la même tête et les pros- 
pérités et les infortunes ; il choisit des êtres en faveur 
de qui sa main bienfaisante s'ouvre pendant quelque 
temps avec prodigalité, et sur qui tout-a-coup son 
bras terrible s'appesantit avec la plus inflexible 
rigueur. On diroit qu'il ne les a élevés d'abord au 
faîte des grandeurs , que pour les laisser ensuite re- 
tomber dans un abîme de maux. Grande et terrible 
leçon qu'il donne à la terre ! beau spectacle qu'H 
présente à la contemplation des hommes ! exemple 
le plus utile et le plus sublime qu'il puisse oflrir à 
leur méditation ! 

En effet, il semble que l'homme se plie et s'accou- 
tume facilement au malheur, quand il n'a point 
connu d'autre état. Exister, n'a jamais été pour lui 
autre chose que souffrir; le malheur est devenu son 
habitude; ses idées, ses désirs, ses besoins, se trouvent 
naturellement resserrés par le tribut quotidien que , 



DE MADAME ELISABETH. $ 

depuis sa naissance , il a régulièrement payé à la 
douleur : il devient, pour ainsi dire, étranger a, tout 
ce qui n'est pas souffrance ; une vie heureuse et 
même tranquille est pour lui un nouveau monde, 
dont il ne connoît pas la route, dont à peine se 
permet-il de soupçonner la possibilité. 

Mais, de la position la plus heureuse et la plus 
brillante, tomber tout-à-coup au milieu des persé- 
cutions et des calamités , et s'habituer dans le moment 
même à un changement si inattendu ; dans le premier 
état, n'avoir presque jamais été à portée d'entendre 
les plaintes des malheureux , et , dans le second, sup- 
porter tous les malheurs sans faire entendre une 
seule plainte; avoir, pendant toute sa vie, reçu les 
hommages assidus de tout un peuple, et s'accoutu- 
mer tout d'un coup à. devenir l'objet et la victime 
de" ses plus cruels outrages ; s'être , dans la prospé- 
rité , attaché tous les cœurs » et , dans le malheur , 
subir avec un calme impassible le supplice sans cesse 
renaissant de ne rencontrer que des ingrats ; enfin, 
avoir toujours vécu près du trône , y avoir toujours 
vécu admiré et respecté , et voir en un instant ce trône 
renversé par ceux qui dévoient le défendre ; être 
entraîné dans sa chute, ou plutôt s'en rapprocher 
encore au moment où il s'ébranle, pour s'abîmer avec 
lui ; passer de la première marche de ce trône dixm 
une prison, de cette prison dans un cachot, de ce 

A 2 



4 ELOGE HISTORIQUE 

cachot à la mort; n'arriver à ce terme tant désiré 
qu'après avoir vu rompre les liens les plus chers, 
qu'après avoir vu se disperser, souffrir et mourir tout 
ce que l'on aimoit; et supporter ce changement, 
ces humiliations , ces peines , ces privations , ces 
déchiremens, comme si l'on eût été dès l'enfance 
accoutumé à cette longue mort, c'est le dernier 
degré de fa force humaine ; c'est le plus haut point 
où elle puisse parvenir : c'est celui où l'humanité, 
libre enfin et dégagée d'elle-même, se rapproche 
de la Divinité pour- se réunir bientôt avec elle. 

Je ne craindrai point de le dire , a la honte de 
quiconque blâmeroit une exclamation que mon cœur 
ne peut plus retenir : heureux ceux que le Ciel a 
choisis pour donner à leur siècle et aux siècles à 
venir, ces exemples dont la profonde impression 
doit être ineffaçable ! heureux , en marchant d'un pas 
toujours égal avec la Providence , d'avoir recueilli 
les éternelles richesses de quelques momens de 
malheur, d'avoir connu le mystère de l'adversité , 
d'avoir été jugés dignes de cette seconde révélation ! 

Tel fut le partage de l'auguste princesse dont ma 
foible plume ose entreprendre l'éloge. C'est une té- 
mérité peut-être de porter la main sur cette arche 
sainte , d'entreprendre le récit de ces vertus inef- 
fables, d'esquisser avec un pinceau mortel des per- 
fections célestes : mais , pour un cceur françois , qui , 



DE MADAME ELISABETH. J 

jusqu'à son dernier soupir, gémira sur les atrocités 
dont sa patrie s'est pompeusement souillée à la face 
de l'univers , c'est un besoin , et un besoin impé- 
rieux, d'offrir à. ce même univers le spectacle de 
toutes les perfections tourmentées par tous les for- 
faits ; de lui présenter un prodige divin , capable 
à lui seul d'effacer le scandale du dix-huitième siècle ; 
enfin de forcer à l'admiration, des âmes froides, in- 
sensibles, égoïstes , qui ; en tolérant le triomphe du 
crime , osoient à peine donner un regret au malheur 
de la vertu. 

C'est ce que va nous faire voir la vie de M. mc Eli- 
sabeth-Philippine -AI arie - Hélène de France. Tous 
les âges , tous les états , toutes les vicissitudes de 
l'humanité, toutes les victimes vivantes de la révo- 
lution, trouveront dans sa vie un modèle au-delà 
duquel l'homme ne peut plus rien chercher, ne peut 
plus rien concevoir ; et il lui fut donné de reculer 
autant les limites de la vertu, que ses féroces as- 
sassins ont reculé celles des crimes. 

Cette vie se divise naturellement en trois époques. 
Jusqu'au jour fatal qui a commencé les désastres de 
Ja France, M. me Elisabeth avoit , au milieu d'une 
cour brillante , pratiqué, dans le calme et le silence, 
de grandes vertus privées. Depuis ce moment jusqu'à 
son entrée au Temple , elle a pratiqué , avec une 
sainte audace, de grandes vertus publiques. Depuis 

A 3 



6 éloge Historique 

son entrée au Temple jusqu'à, sa mort , elfe a , à 
force de privations, de sacrifices, de souffrances, de 
résignation , expié ( souhaitons-le du moins ) les for- 
faits de ses bourreaux. Elle a parcouru , en quelques 
mois, f immensité-dû malheur; et la Sagesse éternelle, 
qui réserve aux aines privilégiées les plus longues 
et les plus cruelles épreuves, a vérifié sur elle sa 
terrible et consolante prédiction : Fortioribus fortior 
instat cruciatio (a). Tout a changé, tout a disparu, 
tout s'est anéanti autour d'elle : sa belle aine est restée 
seule, et restée toujours la même. Au comble des 
grandeurs, comme au milieu des calamités, toujours 
au-dessus des unes et des autres, elle a su également 
supporter sa prospérité et jouir de son infortune. 

Je dirai donc à ceux dont l'âge encore tendre 
doit répondre aux soins d'une vigilante éducation : 
*< Voyez comme elle a gravé dans sa mémoire, ou 
» plutôt dans son cœur, toutes les paroles, tous les 
» exemples des sages institutrices à qui elle fut 
« confiée; avec quelle soumission , quelle constance, 
v quel travail, elle a attaqué, vaincu, dompté un 
:» caractère violent et difficile , et combien elle a été 
» heureuse de ce triomphe remporté sur elle-même ! >» 

Je dirai à ceux que l'âge des passions , qu'un 
rang élevé , exposent aux dangers de toutes les 

(,i) La Sagesse. 



DE MADAME ELISABETH. 7 

séductions, aux charmes de tous les hommages, aux 
prestiges de toutes les illusions, et les y exposent 
sans autre guide, sans autre soutien, sans autre dé- 
fenseur qu'eux-mêmes : «Voyez comme, dans l'âge 
>3 et Je séjour le plus dangereux, elle a su échapper 
» a tous les dangers ; comme tout ce qui a fait trop 
>5 souvent la perte de tant d'ames heureusement nées, 
ornais trop tôt abandonnées à elles-mêmes, est 
» devenu pour M. mc Elisabeth un mérite , pour la 
>5 religion un triomphe , et pour vous une leçon de 
» plus. 3> 

Enfin , je dirai a ceux qui , sur les débris de leurs 
propriétés envahies, sur les cendres de leurs parens 
ou de leurs amis assassinés , arrachés a toutes leurs 
affections , séparés de tout ce qui faisoit le charme 
de leur vie, auroient la foiblesse de ne pas se mettre 
au moins au niveau de leur malheur, la témérité de 
se permettre un murmure contre l'Etre tout-puis- 
sant qui a répandu sur eux la coupe de sa colère, 
ou la honteuse et coupable pensée de s'abaisser à 
des projets de vengeance : « Voyez comme elle a 
35 reçu tant de coups accablans , qui Font précipitée 
55 sans pouvoir l'abattre. Qui de vous est tombé de 
35 plus haut ï Qui de vous a eu plus à regretter l 
» Qui de vous a vu successivement plus de nœuds 
33 se détacher, se briser et disparoître l Et à qui 
» l'accomplissement du saint et sublime précepte 

A4 



8 ELOGE HISTORIQUE 

33 du pardon des injures peut-il présenter une œuvre 
^ plus méritoire, et une vertu plus surnaturelle! » 
Princesse auguste, pour parler dignement de 
tous, je ne veux, je ne puis implorer que vous- 
même. II faudroit avoir votre ame pour la faire 
passer dans celle de mes lecteurs ; il faudroit avoir 
vos vertus, plus éloquentes que tous les efforts que 
je vais faire, pour les célébrer. Soyez ici mon guide ; 
suppléez à ma foiblesse. On pourroit me croire 
exagéré, lorsque je n'aurois pas encore atteint la 
réalité. Vous qui êtes aujourd'hui au-dessus de tous 
les éloges humains, vous que le ciel a permis qu'un 
crime arrachât à la terre pour vous faire rentrer 
plutôt dans le séjour dont vous étiez momentané- 
ment descendue parmi nous , ouvrez-moi tous les 
replis de votre cœur. Chacun de ses sentimens fut 
une vertu : que chacune de mes pensées soit un 
précepte. Ouvrez-moi ce trésor qui doit enrichir la 
génération présente et les générations futures: et, 
pour prix du respect religieux avec lequel j'en dé- 
taillerai les beautés , obtenez- moi de m'en enrichir 
moi-même. 



DE MADAME ELISABETH. 



PREMIÈRE PARTIE. 



IV! A dame Elisabeth fut ie dernier fruit de 
l'union de deux époux, dont, peu de temps après, 
la France eut à déplorer la perte. Elle avoit reçu 
de son père et de l'héroïque Saxonne, seconde Dau- 
phine, cette droiture de cœur, cette justesse d'esprit, 
cette fermeté d'àme , cette douce sollicitude de 
l'amitié, cette industrieuse recherche de la bienfai- 
sance , ce sincère attachement à la religion, innés 
dans ses augustes parens; enfin, tout ce qui, pen- 
dant long-temps, avoit fixé les yeux et les affections 
de la France, et ce qui bientôt ne fut plus que 
l'inépuisable sujet de ses regrets et de ses larmes. 
Leur tendresse prodigua d'abord tous ses soins à 
cet être précieux, dont l'extrême foiblesse donna, 
pendant les deux premières années , les plus grandes 
alarmes. La main de Dieu, qui réservoit M. mc Eli- 
sabeth à de si terribles destinées, bénit tous les 
efforts que l'on faisoit pour sa conservation. Qui 
l'eût dit, quand cette enfant débile étoit menacée 
de périr au berceau, qu'un échafaud l'attendoit au 
milieu de la capitale î Mais n'anticipons pas sur les 



IO ELOGE HISTORIQUE 

malheurs de cette illustre victime, et suivons la 
développemens de son cœur et de son esprit. 

Les dons heureux que déjà l'on reinarquoit en 
elle, demandoient à être cultivés par une main habile. 
Un philosophe, que ses écrits ont rendu trop cé- 
lèbre , a commencé un des livres les plus dangereux 
qu'ait produits sa vanité, par cet étrange paradoxe: 
Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses ; 
tout dégénère entre les mains de V homme [i]. Ce faux 
principe, dont il tire de fausses conséquences, qui 
même se trouve contredit dans la suite de l'ouvrage 
auquel cependant il servoit de base, e^t détruit par 
le premier dogme de la religion chrétienne, est 
démenti par une expérience journalière. Au moral 
comme au physique, fa plus grande libéralité de fa 
nature veut encore être aidée par la main et le 
travail de l'homme : elle récompense plus ou moins 
ses soins ; mais elle ne le dispense pas de ceux 
auxquels il a été condamné par fauteur même de 
la nature. 

M. le Dauphin étoit mort ; ses études , ses im- 
menses connoissances qu'il avoit amassées en si- 
lence, tout étoit perdu pour ce peuple, à qui son 
administration sage et éclairée auroit épargné tant 
de crimes. Pénétrée des devoirs sacrés de la mater- 
nité, inaccessible aux orgueilleuses impostures de 
h philosophie du jour, qui ne vouloit usurper les 



DE MADAME ELISABETH. M 

droits de l'éducation que pour former a son gré ou 
des athées ou des déistes , M. me la Dauphine se 
dévoua à élever elle-même Jes cinq enfans qui lui 
restoient. Elfe avoit employé l'année de son deuii 
à faire un plan d'éducation , d'après fe travail de 
son vertueux époux [2]. C etoit l'ame de ce Prince 
adoré , c'étoit la sienne qu'elle vouloit faire passer 
dans celle des malheureux rejetons d'une v race 
royale , identifiée avec la nation par huit siècles 
d'héroïsme , de bienfaits , d'amour et de reconnois- 
sance. Le jour étoit pris pour commencer l'exécu- 
tion de ce projet, qui, d'après le grand caractère 
de la Dauphine, ses vertus, ses talens, son attache- 
ment pour le peuple françois , étoit vraiment un coup 
d'état. Jamais l'espérance universelle ne pouvoit 
être mieux fondée : et déjà cette femme forte ne- 
toit plus!.... N'interrogeons point sa cendre; mais 
pleurons sur cette urne sacrée , dans laquelle se trou- 
vèrent enfermés tout-à-coup et l'espoir et le bon- 
heur de la patrie. 

M. me Elisabeth avoit à peine trois ans , quand 
elle perdit sa mère; et M. mc de Marsan, gouver- 
nante des Enf /as de France, se vit obligée de rem- 
placer, auprès de sa royale orpheline, ces biens in^ 
appréciables qui ne nous sont accordés qu'une fois 
par la céleste bonté. M. me de Marsan étoit digne 
de remplir cette sainte mission ; elle s'y consacra 



12 ELOGE HISTORIQUE 

toute entière , ou plutôt elle s'y étoit déjà consacrée 
d'avance. 

Déjà, croissoit entre ses mains une princesse qui 
devoit aller, au-delà des Alpes, donner et recevoir 
en Piémont les plus grands et les plus' saints 
exemples. M. me Clotilde s'élevoit pour l'édification 
de la France, et pour le bonheur d'une nation voi- 
sine; et M. mc de Marsan, recueillant, d'un coté, le 
fruit de ce qu'elle avoit déjà fait, de l'autre , voyoit 
dans l'avenir le fruit de ce qu'elle avoit encore à faire. 

Mais ce n'étoit pas sans difficulté que ce fruit 
devoit croître et parvenir à sa maturité. Chez l'aînée 
des deux sœurs , il n'avoit fallu qu'aider et suivre 
la nature : chez la seconde, il falloit quelquefois la 
diriger, et souvent la contredire : le sang du duc de 
Bourgogne couloit dans les veines de M. mc Elisa- 
beth ; et les mêmes défauts qui avoient rendu si 
pénible l'enfance de ce prince , s'annonçoient dans 
celle de son arrière-petite-fille. 

Une fierté choquante, une inflexibilité qu'irritoit 
ïa contradiction , des emportemens fréquens , sem- 
bloient devoir effrayer celle à qui étoit imposée la 
tache de corriger ce caractère , qui , dans un rang 
ordinaire, eût été difficile, et qui, dans un rang élevé, 
pouvoit paroître insurmontable. 

C'étoit sur un naturel absolument pareil que le 
sensible Fénélon avoit déployé toute l'étendue de 



DE MADAME ELISABETH. 13 

« son génie , toute la douceur de son aine. Ces sortes 
de défauts tiennent toujours à un grand caractère 
qui déjà a la conscience de sa force , qui déjà se 
rend compte à lui-même de ses sensations, mais 
qui, n'ayant pas encore l'expérience nécessaire pour 
les maîtriser, abuse du pressentiment de supériorité, 
dont il sent en secret toute la réaction. Je me 
trompe, il n'en abuse pas; mais, contraint par sa 
propre énergie d'en faire un emploi quelconque 
avant d'en avoir réglé l'usage , ii l'applique sans pru- 
dence comme sans discernement : il s'abandonne à 
lui, quand au contraire il faudroit le retenir. Les ef- 
fets seuls sont donc vicieux ; la cause est bonne : c'est 
donc des effets seuls qu'il faut changer la direction ; 
c'est à la cause qu'il faut conserver toute son activité. 
M. me de Mackau , élevée à Saint-Cyr [ 3 ] , avoit 
été choisie pour aider M. mc de Marsan dans ses 
pénibles fonctions. Tour-à-tour douces et fermes, 
sévères ou caressantes, elles prenoient ou quittoient 
toujours à propos le rôle qu'exigeoient les variations 
du caractère de leur élève. Elles lui firent sentir de 
bonne heure le plaisir d'être aimée. La jeune prin- 
cesse éprouva bientôt que c'étoit pour elle un besoin 
auquel elle ne pourroit se soustraire ; et rien ne 
lui parut plus digne de le satisfaire, que celles qui 
lui avoient fait connoître un sentiment provoqué 
par l'estime et fondé sur la recormoissance* 



\i ÉLOGE HISTORIQUE 

Dès ce moment , elles purent être sûres du 
succès de l'éducation. L'enfant s'étoit-elle roidie 
contre la contradiction ; avoit-elle donné quelques 
indices d'une fierté déplacée, ou s'étoit-elle momen- 
tanément livrée à quelques accès d'emportement ; 
i'amitié, par des raisonnemens proportionnés à l'en- 
fance , lui faisoit sentir combien ces défauts dé- 
gradent l'ame qu'ils dominent ; combien ils repoussent 
toute confiance et toun? intimité ; combien une 
princesse qui s'y abandonne, multiplie autour d'elle 
les obstacles qui l'empêcheront un jour de con- 
noître et tout le bien qu'elle voudroit faire , et 
tout fe mal qu'elle voudroit éviter. Quand par 
hasard ces sages leçons ne produisoient pas tout- 
à-coup leur effet, on devenoit froid et insensible 
auprès d'elle. Quelques mots austères , suivis d'un 
morne silence , remplaçaient les effusions d'une 
tendresse surveillante. Elfe ne pouvoit supporter 
long-temps la privation d'un sentiment qui lui 
nécessaire ; et il est aisé de voir quel ascendant 
elle donnoit alors sur elle-même. II y a un repen- 
tir pour tous les âges ; il se modifie suivant la 
nature des fautes commises. Celui de l'enfance a 
encore toute la vérité de l'innocence effrayée ; et 
famé neuve dans laquelle il trouve un accès, se 
console et se fortifie en s'ouvrant avec sensibilité 
aux doux reproches de l'amitié. L'heureux change- 



DE MADAME ELISABETH. IJ 

ment qu'on remarqua dans M. me Elisabeth, fut bien- 
lot une preuve de Ja forte impression que faisoit 
sur elle la conduite soutenue de ses institutrices. Le 
inoindre indice de mécontentement, un coup-d'œi[ 
moins riant , devenoit pour elle une punition à 
laquelle elle ne résistoit jamais, une leçon dont 
tlle profitait toujours. De ce caractère , dont les 
premières explosions a voient été si violentes [4-] , 
il ne lui resta qu'une inflexibilité de principes, une 
noblesse de sentimens, une énergie infatigable, qui 
ta mirent au-dessus des plus grands revers ; et l'heu- 
reuse direction , si adroitement donnée aux élans 
d'une ame forte et sensible , fut un chef-d'œuvre de 
l'éducation et un bienfait de l'amitié. 

Cependant de jeunes demoiselles avoient eu l'hon- 
neur d'être associées aux études et aux amusemens 
des deux princesses. Quelques dames étoient reçues 
dans leur intimité ; on vouloit leur faire connoître de 
bonne heure le charme d'une société douce ; on vou- 
loit que leurs plaisirs fussent d'utiles leçons. On 
n'admit auprès d'elles que des personnes dont la 
raison éclairée , dont le sage enjouement pouvoit ins*- 
truire en amusant. 

Dès que les heures d'études étoient finies, les prin- 
cesses trouvoient dans leurs récréations de nouvelles 
connoissances à acquérir. Là , elles apprenoient à 
rendre leurs idées avec agrément , à s'exprimer avec 



16 ÉLOGE HISTORIQUE 

netteté, à se former un jugement droit et sûr. C'est 
là qu'elles connurent le talent précieux d'unir la gaieté 
la plus aimable à la morale la plus pure , à la dé- 
cence la plus réservée : c'est là qu'elles connurent 
bientôt ce secret , d'un usage si nécessaire dans la vie 
civile , ce tact qui apprend à apprécier tout à-coup 
le fond de toutes les sociétés, sous quelques formes 
qu'elles se présentent ; tact si fin et si juste , que 
jamais M. mc Elisabeth ne s'y est méprise : jamais elle 
n'a pu s'intéresser à une conversation dans laquelle 
il n'y avoit rien à gagner ; jamais elle n'a su s'amuser 
d'un entretien frivole. Le temps étoit trop précieux 
pour elle; le temps, le seul de nos biens passagers 
qui nous appartienne réellement , et celui dont 
nous faisons le moins d'usage ! Elle savoit qu'on n'en 
jouit que par le sage emploi qu'on en fait; qu'il se hâte 
toujours sans jamais nous attendre ; que c'est à nous 
à nous hâter avec lui , à féconder tous les instans de 
notre fragile existence : elle ne concevoit pas celle 
de ces êtres qui gémissent perpétuellement accablés 
du poids d'une heure : elle regrettait ces momens 
qu'un monde léger consomme à des riens, pour se 
délivrer de l'importun embarras de les employer uti- 
lement ; et fe temps ne la surprenoit jamais sans 
trouver la vertu dans ses actions ou dans ses projets. 
C'étoit, sur-tout, pendant les voyages de Com- 
piègne et de Fontainebleau, que M. mc de Marsan 

s'occupoit 



DE MADAME ELISABETH. IJ 

s'occupoit de procurer plus souvent aux princesses ces 
utiles récréations, qui ne prenoient jamais sur le tra- 
vail , dont les heures étoient exactement fixées. Elle 
a voit fait faire exprès de petites pièces; ces pièces 
étoient jouées par les princesses mêmes et par les 
personnes de leur société. Tout y rappeloit à fa pra- 
tique de ses devoirs ; tout en annonçoit la récom- 
pense. Ces amusemens toujours inspectés par M. mc de 
Marsan , toujours distribués ou suspendus par elîe , 
suivant qu'il falloit donner des marques de satisfaction 
ou de mécontentement, étoient entre-mêlés de pro- 
menades et de fêtes à la campagne. Ces promenades 
mêmes avoient un but utile ; M. mc de Marsan aimoit les 
fleurs, les plantes, ïes arbres étrangers; secondée 
souvent par M. le Monnier, aussi habile botaniste 
que bon médecin, elle expliquoh à ses jeunes éïèves 
les propriétés de chaque arbuste, son origine, i'é- 
poque où il avoit été connu en France. Tout est 
instruction dans la nature ; tour est leçon dans la vie : 
par-tout le créateur parle à l'homme , dès que celui- 
ci veut l'entendre. Le grand art de ceux qui dirigent 
notre jeunesse, est de n'en avoir aucun, de ne jamais 
aller chercher le précepte , mais de l'expliquer dès 
que la réflexion l'indique ; de ne jamais s'efforcer de 
citer des exemples, mais de ïes saisir habilement et 
de les développer, lorsque l'occasion ïes présente. 
Cette occasion peut se trouver dans les choses ïes 

B 



l8 ÉLOGE HISTORIQUE 

plus simples, dans les objets les plus familiers, dans 
les amusemens les plus faits pour l'enfance. L'être 
encore jeune que l'on a habitué à ne jamais laisser 
échapper cette occasion , a toujours devant les yeux 
deux livres dans lesquels il peut s'instruire à chaque 
instant; dans la solitude comme dans la société, 
dans le tumulte des cours comme dans le silence des 
campagnes , dans les conversations les plus vides de 
choses comme dans les assemblées les plus riches en 
lumières : ces deux livres sont le cœur de l'homme et 
la nature. 

II est encore un autre moyen de se former le 
cœur en s'ornant l'esprit, de s'approprier les événe- 
mens passés, et de s'enrichir de l'expérience des 
siècles précédens. L'histoire fournit cette grande res- 
source à quiconque veut y chercher autre chose que 
le triste récit de quelques combats , ou la maligne 
futilité de quelques anecdotes. Parmi tous les auteurs 
anciens , celui qui a le mieux connu le talent de juger 
les actions des hommes, et sur-tout des grands, est 
le célèbre Plutarque. L'antiquité entière lui a rendu 
ce témoignage ; et il est consigné dans le mot de ces 
savans qui dirent que , s'ils étoient condamnés à voir 
brûler tous les livres et à nen pouvoir garder qu'un 
seul, ils conserveroient Plutarque. Ce livre immor- 
tel , qui fait le charme de tous les âges , doit être 
sur- tout le manuel do la jeunesse. II fut mis de bonne* 



DE MADAME ELISABETH. 19 

heure sous les yeux de M. mc Elisabeth , à qui M. le 
Biond avoit donné les premières leçons d'histoire et de 
géographie. M. mc de la Ferté-Imbauît, qui avoit puisé 
auprès de sa mère le goût et îes talens de la littéra- 
ture , composa d'abord pour les princesses quelques 
extraits des Hommes illustres. La solidité de son ju- 
gement, la justesse de son esprit, l'agrément de son 
imagination , répandirent de nouvelles grâces sur l'ou - 
vrage de l'auteur grec; et M. mc de Marsan eut lieu 
de s'applaudir d'avoir exigé ces extraits , de l'amitié 
de M. mc de la Ferté-îmbauît, en voyant le fruit 
qu'en retiroit M. mc Elisabeth. Sans doute , elle étoit 
loin de prévoir que son aimable élève en retireroit un 
fruit bien plus précieux, et que les injustices qu'es- 
suyèrent plusieurs des chefs de fa Grèce , lui appren- 
droient à supporter toutes les fureurs auxquelles elle 
devoit être exposée. 

Mais tout ce qui I'entouroit, cherchoit sur-tout à 
mettre dans cette jeune ame les sentimens qui seuîs 
peuvent être des guides assurés dans fa vie entière. 
Les augustes vérités de fa religion lui étoient dé- 
montrées ; fa sainte profondeur de ses mystères fui 
étoit exposée ; cette suite indélébile de preuves, qui 
fait fe désespoir de l'impie, fui étoit expîiquée par 
l'abbé de Montaigu , qui s'étonnoit lui-même des 
progrès de son auguste élève. Et en effet la jeune 
princesse se ïivroit à cette étude avec un zèle , avec 

33 2 



20 ELOCE HISTORIQUE 

une pénétration qui paroissoient au - dessus de son 
âge. 

Une inspiration secrète l'avertissoit que cette 
science étoit réellement la sienne, que c'est la science 
par excellence , et qu'elle étoit prédestinée à la 
posséder toute entière. A mesure que son esprit se 
développoit , tous ces grands objets s'y gravoient 
avec force. Bientôt elle vit dans la religion une 
chaîne bienfaisante de consolations et de devoirs , 
dont le premier anneau, placé dans les cieux, ramène 
sans cesse l'homme à son origine et à sa fin. Bientôt , 
intimement convaincue de nos plus impénétrables 
mystères, elle reconnut que la foi est îe repos et 
non le tourment de la raison. Elle voyoit l'immor- 
talité dans le jour pur de l'évidence; elle sentoit que 
l'éternité étoit nécessaire pour soutenir notre pous- 
sière, pour ranimer ce reste effacé de la grandeur 
suprême, pour rallumer ce rayon éteint de la divinité, 
et que cette éternité bienfaisante peut seule offrir à 
l'homme le fruit de ses vertus et sur -tout de ses 
malheurs. La grande aine d'Elisabeth avoit besoin 
de la religion, et devoit en être un jour une des plus 
fortes preuves, et un des plus beaux ornemens. 

Dès sa plus tendre enfance, elle avoit été souvent 
conduite à Saint-Cyr. Ce qui n'étoit en apparence 
qu'un objet de promenade et de récréation, ofiroit 
à la jeune princesse des exemples d'édification et 



DE MADAME ELISABETH. 2 1 

de piété, qu'un jour elle devoit donner elfe-même. 
Le génie religieux que l'on peut remarquer dans 
toutes les productions du siècle de Louis XIV, sem- 
bloit avoir choisi l'établissement de Saint-Cyr comme 
un asile, comme un sanctuaire de prédilection. Là, 
tout portoit l'empreinte d'une institution sainte et 
majestueuse, qui commandoitle respect, l'admiration 
et la confiance : tout étoit simple, noble ; rien n'étoit 
minutieux : on voyoit que c'étoit l'ouvrage d'un 
monarque religieux et tout-puissant. Sa grandeur et sa 
piété se rencontroient par-tout , et il sembloit encore 
présider à l'exécution des réglemens qu'il s'honoroit 
d'avoir donnés. Nous verrons bientôt que M. mc Eli- 
sabeth [5] étoit sans cesse attirée vers cette paisible 
demeure , habitée par la candeur et l'innocence. Tout 
ce qu'elle y voyoit, étoit fait pour la fortifier contre 
les écueils de son âge et de la cour; et, toujours en 
méfiance d'elle-même, toujours se croyant incapable 
d'une perfection à laquelle elle devoit parvenir, elle 
vouîoit s'entourer de préservatifs, dont jamais elle 
ne devoit avoir besoin. Ces vrais préservatifs étoient 
en elle-même : c'étoient une piété solide, une charité 
parfaite , un accomplissement rigoureux de tous ses 
devoirs, une prudence consommée, une réserve qui 
ne s'est jamais démentie , une attention exacte à ne 
jamais se permettre ni une parole qui ne fût me- 
surée, ni une idée dont elle pût se repentir; en un 

B3 



2.2. ELOGE HISTORIQUE 

mot, tout ce qui approche le plus de la perfection, 
si ce n'est pas la perfection même. 

Ainsi étoit- elle des ses premières années; ainsi 
a-t-elle été jusqu'à ia un. On ne pouvoit la voir 
sans devenir meilleur , sans désirer d'acquérir des 
vertus auxquelles elle prêtoit tant de charmes. Tout 
ce qui Ta entourée depuis son enfance, a été forte- 
ment imprégné de cette rosée de bénédictions. Ton \ , 
auprès d'elle, respiroit l'innocence et la piété. Les 
jeunes personnes admises dans sa société , pui- 
soient dans sa conversation les grands principes qui 
seuls pouvoient un jour leur faire supporter sa perte. 
En la voyant journellement , elles dévoient erre 
entraînées à l'imiter; et les compagnes de sa Aie 
iinissoient nécessairement par être les émules de sa 
vertu. 

M. mc de Marsan jouissoit du succès de ses soins , 
et voyoit tous ses travaux récompensés; elle jugea 
que ïe mariage de M. mc CIotiIde étoit le moment où 
elle pouvoit se consacrer à ia retraite après laquelle 
elle soupiroit. M. me Elisabeth chérissoitM.™ Clotilde 
comme une sœur bien-aimée ; et la différence des 
deux âges semblant exiger d'elle quelque ch< 
plus, elle y joignoit encore Jes'sentimens de la fille 
îa plus tendre envers la mère la plus digne de Fètre. 
Elle connoissoit toutes les obligations qu elle avoit 
à M. mc de Marsan ; elle n'avoit point encore entrevu 



DE MADAME ELISABETH. 2} 

dans l'avenir, le moment où il faudrait s'en séparer. 
Que dut-elle éprouver, lorsqu'on fui annonça que 
deux êtres avec lesquels elle avoit commencé, elle 
s'étoit habituée à vivre et à penser, alloient s'éloi- 
gner d'elle ! Aucune sensation douloureuse n'avoit 
encore affecté son cœur; celle-là fut la première. 
M. mc Elisabeth la ressentit vivement ; elle pressoit 
sa sœur contre son sein ; elle ne pouvoit s'arracher 
de ses bras; ou, si elle s'en arrachoit quelquefois , 
c'étoit pour élever les mains au ciel , pour demander, 
aveq l'expression brûlante d'un cœur aimant, le bon- 
heur de celle qui devoit porter dans la maison de 
Savoie le trésor de sagesse et de piété qu'elle avoit 
amassé en France. II fallut enfin dire cet adieu terri- 
ble, qui devoit être le dernier. M. me Elisabeth ne 
put le prononcer; ce mot expira sur ses lèvres. En 
vain crut-elle trouver dans les bras de M. me de Marsan , 
toutes les consolations dont elle avoit besoin; le ciel 
et les circonstances en avoient autrement ordonné. 
Le même moment vit s'éloigner M. mc Clotilde et 
M. me de Marsan , pour aller , l'une à la cour de 
Turin , l'autre dans une vie retirée , consacrer des 
jours déjà pleins , à des actes de bienfaisance et de 
piété. 

Quel étoit cependant l'abattement de M. mc Elisa- 
beth ! Un vide immense sembloit s'être formé autour 
d'elle : toutes les affections de cette aine sensible se 

B4 



li ÉLOGE HISTORIQUE 

reportèrent sur les objets dont elle étoit entourée ; 
elle se montra digne de leur confiance. L'éducation 
fut continuée sur les mêmes principes; l'ordre éta- 
bli fut régulièrement suivi par M. mc de Guémené : 
jamais éducation ne fut plus facile à finir ; il ne 
fallait que modérer les progrès au lieu de les exciter, 
et une charge souvent trop pénible n'étoit auprès 
de M. me Elisabeth qu'une source éternelle de bon- 
heur et d'édification. 

Une conduite si parfaite , un caractère si heureux, 
lui méritèrent l'estime de la famille royale, et la 
tendresse particulière du Roi son frère. Ce prince, 
à jamais digne de nos regrets, avoit un aussi grand 
fonds de droiture dans le cœur que de justesse dans 
l'esprit. La vérité étoit son élément : il l'aimoit par- 
tout où il la trouvoit, parce que toute ame honnête 
se trouvoit toujours dans un rapport parfait avec fa 
sienne. Nul ne pouvoit mieux apprécier Elisabeth. 
Toujours heureux de l'avoir vue, il ne se stparuit 
d'elle qu'en pensant au bonheur de la revoir encore. 
D'après cette douce habitude, cette fraternelle con- 
formité, il est à croire qu'il regretta peu l'alliance 
qui I'auroit éloignée de lui. II avoit été cependant 
au moment de la signer [6]. Sur ce point, comme 
sur beaucoup d'autres, elle n'avoit point de volonté 
à elle. La sœur la plus tendre étoit aus.si la sujette 
ïa plus soumise. Elle savoit que le sort des princesses 



DE MADAME ELISABETH. 2$ 

dépend trop souvent de la politique seule, qui dis- 
pose d'elles , non-seulement sans leur participation , 
mais quelquefois contre leur propre sentiment. On 
s'épuisa en conjectures pour pénétrer les motifs qui 
avoient pu faire rompre un mariage projeté : et 
notre foiblesse ne remonta pas jusqu'aux décrets 
immuables , qui réservoient M. mc Elisabeth pour ces 
jours de sang , où , sur les débris des sceptres et des 
couronnes, Dieu devoit interroger également le juste 
et l'impie : Deus înterrogat justum et impïum (a). 

La Reine étoit sur le point de mettre au monde 
Je premier fruit d'une alliance formée depuis huit 
ans. Les personnes chargées de l'éducation de 
M. mc Elisabeth dévoient passer à celle du royal 
enfant. Le Roi pensa que la raison et la sagesse 
ayant devancé l'âge chez sa sœur, il pouvoit aussi 
devancer celui où Ton formoit ordinairement une 
maison aux dames de France. Ce moment fait 
époque dans la vie de notre princesse. Elle va se 
trouver maîtresse de toutes ses actions , entourée 
de tout ce que le monde connoît de plus brillant, 
observée par tous les yeux , appelée par tous les 
plaisirs : et elle n'a que quatorze ans. Ce rapproche- 
ment lui inspire la plus grande terreur; mais il n'en 
inspire qu'à elle. Ses institutrices, qui vont perdre 

(a) Ps, x , vers. 6, 



l() ÉLOGE HISTORIQUE 

l'inspection que leur place leur donnoit sur M."* Eli- 
sabeth, savent bien que cette inspection sera plus 
que remplacée par celle que la princesse exercera 
sur elle-même. Je veux , leur disoit-eUe souvent, 
quand elle les alloit voir ou les recevoit chez elfe, 
je veux que vous me trouviez toujours digne de votre 
sourire et de votre approbation ; elle ne laisse pas ik- 
dessus l'ombre d'un doute : elle règle la suite de son 
éducation, qu'elle seule ne regarde pas comme finie. 
Elle conserve tous ses maîtres : elle redouble ses 
assiduités auprès de ses respectables tantes. Chaque 
jour leur société a de nouveaux charmes pour elle; 
chaque jour elle sent de plus en plus combien il lui 
importe de recueillir leurs conseils et leurs exemples; 
et toutes les fois qu'elle les quitte , elle les laisse aussi 
étonnées de son jugement qu'édifiées de sa piété. 

Elle déclare qu'elle ne veut voir que les dames 
qui l'ont élevée, ou qui sont attachées à sa personne. 
C'est une perte pour la société ; mais c'est un gain 
pour les mœurs publiques. Ce n'est pas contre elle- 
même qu'elle se prémunit; c'est contre la malignité 
du siècle , toujours habile à saisir les moindres occa- 
sions de calomnier ce qu'il est forcé de respecter. 
Elle la désarma cette malignité ; et la calomnie n'osa 
jamais approcher d'elle (a). 

(a) Nec erat qui loqucrctur de ca vcrbum malum. JUDITH, chap. MU. 



DE MADAME ELISABETH. 1J 

Aucun changement ne se fit remarquer dans la 
nouvelle vie de M. mc Elisabeth ; les mêmes heures 
étoient consacrées aux pratiques de religion , à 
l'étude de l'histoire , des langues et des belles- 
lettres [7]. Elle étoit, dans ces études, parfaitement 
secondée par un de ses frères, par Monsieur, qui 
venoit souvent passer des heures avec elle , et dont 
Tétonnante mémoire et le jugement sûr lui offroient 
l'utilité d'une conversation instructive dans les charmes 
d'un entretien amical. Si celle du Comte d'Artois ne 
lui présenta pas d'abord les mêmes ressources , elle 
lui offrit des agrémens d'un autre genre : bon , sen- 
sible, vif, aimable, plein de grâces et de loyauté, 
ce prince réunissoit en lui toutes les qualités de la 
nation françoise, dont il étoit la plus franche et la 
plus brillante image. Il aimoit sa sœur avec vénéra- 
tion ; il jouissoit d'appartenir de si près à toutes les 
vertus. Ce sentiment, qui lui-même en étoit une , 
s'est accru au sein des malheurs et des privations. 
Lorsqu'il recevoit une de ses lettres , on le devinoit 
aisément à la sensation qu'il éprouvoit ; il ouvroit la 
lettre avec trouble : il suivoit cette main chérie dans 
chaque ligne qu'elle avoit tracée ; il lisoit à travers 
les larmes ce qui avoit été écrit de même. J'anticipe 
sur les époques ; mais il n'y en a pas pour le senti- 
ment : tout est présent pour lui. II dira comme moi 
quiconque aura connu la tendresse réciproque et 



2 S ÉLOGE HISTORIQUE 

vraie d'un frère et d'une sœur, ce bienfait de In ns 

qui n'est pas l'amour , qui est plus que l'amitié ; plus 

durable que l'un , plus vif que l'autre ; qui a l'heureux 

pouvoir d'annuller les sexes au milieu des embrasse- 

mens , et qui peut-être fut destiné à nous donner sur 

la terre une idée de l'union des âmes dans le séjour 

céleste. 

L'expansion de cette tendresse fraternelle étoit 
une des plus douces occupations de M. mc Elisabeth. 
Dans son intérieur , la peinture , pour laquelle elle 
avoit des talens rares , beaucoup de lectures [8] , des 
promenades fréquentes, souvent à pied, quelquefois 
à cheval, étoient pour elle toujours des déJassemens, 
jamais des ressources contre l'ennui dont elle ne con- 
noissoit que le nom. Elle se trouvoit heureuse au 
milieu de ses amies [o] ; elle devoit l'être en effet du 
bonheur qu'elle répandoit sur elles. Cette liberté 
d'esprit , cette gaieté , cette amabilité [ i o] , ces grâces 
naïves et intéressantes d'une conversation toujours 
utile , qu'elle déroboit aux regards des courtisans et 
aux hommages de l'adulation, elle les prodiguoit 
dans sa vie privée [n]. Là, il falloit l'aimer; la, 
il falloit lui vouer un éternel et religieux attache- 
ment. En vain eût-on voulu s'en défendre; on étoit 
entraîné par le charme irrésistible d'une vertu toujours 
aimable [i 2]. 

Parmi les jeunes personnes qui , dès leur enfance , 



DE MADAME ELISABETH. 2p 

avoient eu l'honneur d'approcher de M. mc Elisabeth , 
il en étoit a qui elle avoit accordé une amitié parti- 
culière. Cette amitié ne pouvoit être que le prix des 
sentimens qu'elle avoit reconnus en elles. Elle les 
avoit jugées dignes de sa confiance. De ce nombre 
étoient M. d,c de Causan et la fille aînée de M." ,c de 
Mackau [13]. Ce fut pour M. clIc de Causan [i4] 
que M. me Elisabeth se priva, pendant cinq années 
consécutives, des diamans que le Roi lui donnoît. 
Elle échangea le prix des diamans de ces cinq 
années contre le plaisir de doter son amie, à qui 
N cette somme procura un établissement avantageux ; 
et elle se para du bonheur qu'elle lui avoit procuré. 
Leur plus beau titre sera toujours d'avoir été l'objet 
particulier de toute la tendresse de M. mc Elisabeth. 
Cette union intime annonçoit une parfaite con- 
formité de caractère. M. me Elisabeth ne pouvoit 
aimer que la vertu. S'il en falloit une autre preuve 
qu'elle même, on la trouvera dans le spectacle 
qu'ont offert les obsèques de M. m ^ de Bom- 
belles [15]. Le tribut universel d'admiration et de 
regret payé par toute la Moravie à cette femme 
rare , à ce modèle accompli des mères et des épouses, 
se reportoit en quelque sorte sur une princesse , 
dont on connoissoit pour elle l'attachement intime, 
dont la mort avoit pensé lui coûter plus que la 
^vie [ 1 6 J ; et il me semble que dans cette cérémonie 



3 O ELOGE HISTORIQUE 

funèbre , interrompue par mille cris déchirans , au 
milieu de cette pompe de douleur et de larmes , 
l'ombre de M. mc Elisabeth partageoit encore avec 
son amie l'hommage rendu, sans contrainte comme 
sans réserve , à toutes les vertus réunies. 

Nous ne jugeons qu'imparfaitement du charme 
qui devoit régner dans la conversation de ces trois 
amies , du royal abandon avec lequel Elisabeth leur 
Jivroit son cœur tout entier. Sans doute ils ont dû 
être tout-à-Ia-fois doux et pénibles, pour ces amies, 
les souvenirs de tous ces entretiens ! Quel bonheur 
inexprimable d'avoir anticipé sur les plaisirs célesî 
d'avoir entendu et par conséquent de ne pouvoir 
oublier tant de paroles angéliquesl Mais aussi quels 
regrets de ne les plus entendre, d'avoir vu tout-à- 
coup se dissoudre une union si étroite, et de ne 
pouvoir plus adresser que des prières à ce qui lut 
long-temps dépositaire de toutes ses pensées , et la 
source de toutes ses consolations ! Quoi ! auroiî-elle 
donc été rompue par votre séparation, cette uni 
entre Elisabeth et vous! Non, malheureuses amies, 
c'est à vous que j'en appelle. Dans le silence de la 
retraite , ne vous éleviez-vous pas quelquefois jus- 
qu'à elle î Dans les douces illusions du sommeil, ne 
descendoit-çlle pas jusqu à vous ! Qu'elles dévoient 
être ravissantes ces heureuses erreurs ! Comme elle 
devoit vous apparoître rayonnante de pie 



DE MADAME ELISABETH. 31 

bienfaisance et de vertu ! comme il devoit être 
doux de vous trouver seules avec elle dans lu- 
nivers ! comme il devoit être pénible de retomber 
ensuite au milieu de toutes les calamités de votre 
patrie ! 1 

Si quelque chose est capable de donner une idée 
de ces délicieux entretiens , c'est la lecture des lettres 
<Je M. me Elisabeth : jamais la confiance ne fut plus 
entière ; jamais famitié ne prit un langage plus 
touchant ; jamais la vertu n'employa des formes si 
simples et cependant si aimables. Dans ces lettres, 
ce n'est point l'esprit de M.' rc Elisabeth qu'on re- 
trouve, c'est son cœur. Quand elfe étoit avec son 
amie , elle ne croyoit pas qu'elles fussent deux ; 
quand elle lui écrivoit, c'étoit à elle-même qu'elfe 
croyoit parfer : afors plus de regrets , pfus de réti- 
cences ; c'étoit son aine toute entière. If n'y a point 
de traité de l'amitié qui puisse se soutenir à côté de 
ces lettres ; ce qui là seroit un précepte , ici est en 
action, et a chaque lettre qu'on lit on voudroit être, 
ou celle qui l'écrivoit , ou celle à qui elle étoit 
écrite. 

Ah! puissent-elles un jour être connues, toutes 
ces lettres ! puissent disparoître toutes considéra- 
tions qui pourroient encore engager à cacher une 
partie de ce bien inaliénable , patrimoine de tout ce 
qui est sensible et vertueux ! O ma patrie ! si tu veux ? 



32 ELOGE HISTORIQUE 

si tu peux encore former un vœu expiatoire, forme 
celui de recueillir au plutôt ces lettres éparses , et d'en 
faire une propriété vraiment nationale ; qu'elles soient 
enfin rendues publiques, et qu'elles confondent le 
système outrageant qui , pour ajouter au malheur 
de ceux qui sont nés près du trône, voudrait les 
condamner à n'avoir pas d'amis , et leur refuse jus- 
qu'au désir de connoître le sentiment de l'amitié. 

M. mc Elisabeth en connoissoit jusqu'aux recherches 
les plus délicates et les plus attentives , lorsque M. mc de 
Causan étant mourante à Paris, etM. mc de Raigecour 
[17] malade à Fontainebleau, elle n'étoit occupée 
qu'à leur cacher mutuellement leur état, lorsqu'elle 
multiplioit les précautions pour que la fille ignorât 
la mort de sa mère , lorsque ne se sentant pas la 
force de lui annoncer elle-même cette cruelle nou- 
velle, elle vouloit la voir aussitôt que le mot fatal 
auroit été prononcé, afin que l'amitié pût recueillir 
les premiers pleurs de la nature. Ce fut en effet 
une douce et douloureuse jouissance pour M. mc de 
Raigecour de les répandre sans contrainte dans le 
sein de l'amie qui pleurait avec elle, de la voir si 
empressée a remplir religieusement le vide de la 
tendresse filiale. Il faut avoir éprouvé des séparations 
déchirantes, il faut avoir passé par le crible de la 
douleur, pour savoir combien dans ces terribles 1110- 
mens l'infortuné, condamné à survivre, a 1 - 

d'i;n 



DE MADAME ELISABETH. 33 

d'un autre lui-même qui remplace ce qui lui échappe, 
qui empêche ses larmes de I étouffer en s'arrêtant, 
qui écoute, qui interroge, qui devine une ame dé- 
lirante, attirée parce qu'elle n'a plus, retenue par 
ce qui lui reste. 

Toute entière aux senrimens qu'elle inspiroit et 
rouoit à ses amies, M. mc Elisabeth étoit absolument 
étrangère à toutes les intrigues de la cour [18]. 
Quand elle faisoit quelques demandes pour ceux 
auxquels elle s'intéressoit, c étoit toujours une de- 
mande juste ; quand elle soîlicitoit une grâce peur 
quelqu'un , elle y mettoit toute la suite qu'il eût pu 
y mettre lui-même ; quand elle s'adressoit au Roi 
et à la Reine, c'étoit avec une grâce si tendre, avec 
une fermeté si respectueuse, qu'il étoit rare qu'elle 
ne réussît pas. Sa recommandation étoit un hono- 
rable préjugé et un heureux présage : du reste , éloi- 
gnée des affaires par les principes de son éducation, 
elle n'en parloit jamais dans son intérieur. Tendre- 
ment soumise au Roi , elle ne se permettoit point 
de juger les opérations [1 9] du Gouvernement : elle 
donnoit l'exemple de cette confiance aimante et res- 
pectueuse qui est un des grands avantages de la 
monarchie héréditaire. Ce n'étoit pas que son excel- 
lente judiciaire n'appréciât toujours avec justesse ce 
qui se faisoit : elle l'a bien prouvé, lorsqu'au moment 
delà révolution, elle s'est crue obligée de sortir de 

C 



^i ÉLOGE HISTORIQUE 

son caractère , pour donner des conseils , qui malheu- 
reusement ne furent jamais suivis. Mais, jusque-là, 
elle s'étoit fait une loi de silence dont elle ne s'écarta 
point. La Reine, à qui, dès son enfance, on avoit 
cherché à persuader qu'il falloit qu'elle s'accoutumât 
à connoître [20] et même à diriger les affaires de 
l'Etat, et qui auroit souffert avec peine la concur- 
rence de M. mc Elisabeth , rendoit justice à son ex- 
trême réserve;, et le Roi même, en s'effbrçant quel- 
quefois de prendre vis-à-vis d'elle un air de cofk 
trainte et d'embarras , lui savoit gré d'une discrétion 
dont au fond de son cœur il l'auroit volontiers dis- 
pensée. 

Cette retenue si attentive, si mesurée, s'étendoit, 
à l'égard de la Reine, même sur les objets d'agré- 
ment et de dissipation [21 ]. Par-tout où elle se 
trouvoit avec elle, elle auroit voulu se dérober aux 
regards et aux acclamations du public : mais ce n é- 
toit jamais qu'à regret et par obéi>sance, qu'elle 
avoit l'air de prendre part au tourbillon , bien moins 
attrayant pour elle que sa solitude ou ses sociétés 
habituelles. Si la légèreté imprudente ou irréligieuse 
de quelques courtisans osoit blâmer cette vie céno- 
bite , commencée et suivie dans le centre même de 
toutes Ie,s agitations, les états d'une grande province 
venoient mettre aux pieds de M. mc Elisabeth le tribut 
de leurs hommages. L éloquent interprète de leur 



DE MADAME ELISABETH. 35 

admiration s'éleva à la hauteur de son sujet : elle 
seule pensa qu'il avoit été au-dessus [22]. 

Car la piété de notre sainte princesse a toujours 
su éviter deux écueifs qui ne se rencontrent que 
trop souvent; elle n'avoit ni ostentation ni petitesse. 
Voyez dans toutes ses lettres ce qu'elle dit de la re- 
ligion, de sa confiance en Dieu, de l'abandon à toutes 
ses volontés; comme tout s'enchaîne naturellement, 
sans prétention, sans aucun mot affecté, avec une 
humilité qui se place toujours bien loin dans la 
pratique du précepte qu'elle rappelle. Voyez comme 
elle éloigne , comme elle combat ce qui est scrupule 
minutieux, tout ce qui pourroit diminuer la majesté 
de la religion , et arrêter lame sainte qui s'efforce 
sans cesse pour en saisir la divine grandeur. Savez- 
vous pourquoi elle parle d'une manière tout-à-ïa-fois 
si simple et si entraînante î C'est que , sans le savoir , 
elle vous raconte tout ce qu'elle sent ; involontaire- 
ment elle vous dit ce qu'elle est ; et quand elle écrit 
quelques lignes sur ces grands objets , vous voyez 
les premiers traits d'un tableau dans lequel elle s'est 
peinte elle-même. 

Toujours attachée au plan qu'elle s'étoit tracé , 
elle le suivoit avec exactitude. Elle mettoit au nom- 
bre de ses jours heureux ceux où elle pouvoit 
•passer quelques momens à Saint-Denis avec M. m * 
Louise. La règle rigoureuse des Carmélites ne lui 

C 2, 



■2,6 ÉLOGE HISTORIQUE 

permettait pas d'y venir aussi souvent, d'y rester 
aussi long-temps qu elle l'auroit désiré , d'y jouir de 
cette religieuse intimité qu'elle trouvoit à Saint-Cyr; 
mais ellen'entroit pas dans ce pieux monastère sans 
attendrissement et sans vénération : elle n'en sortoit 
point sans se reprocher à elle - même de n'être 
pas assez parfaite pour se joindre à sa tante , pour 
consommer aux yeux du monde un sacrifice que 
tous les jours elle faisoit aux yeux de Dieu, pour 
offrir le double spectacle de deux filles des Rois , 
méditant sous le cilice, près des tombeaux des Rois 
leurs ancêtres. 

Quelques déclamations que l'on ait accumulées 
contre ces saints agiles de l'innocence et de la piété, 
elles ont été confondues par les faits mêmes qui , 
disoit-on , dévoient en prouver la vérité. 

On est entré. en triomphe dans ces prisons sacr 
on a rompu ces liens formés par les lois religieuses, 
avoués par les lois civiles; on attendoit, on appeloit 
avec l'empressement d'une protection séductrice , 
ces victimes involontaires , privées de la liberté ■ 
l'ambition d'une famille , ou par l'imprudence d'un i 
prématuré. Toutes les portes ont été ouvertes ; toutes 
les chaînes apparentes ont été brisées: et ces pré- 
tendues esclaves n'ont gémi que de leur liberté. Rcu- 
nies ou séparées , par-tout elles ont fait voir que * 
Dieu n'avoit permis qu'elles fussent violemment 



DE MADAME ELISABETH. 37 

rendues au monde, que pour donner, au milieu 
même des plus grands désordres, des exemples de 
vertus que le mcnde ne connoissoit pas. 

C'étaient ces exemples que M. mc Elisabeth aîîoit 
chercher aux Carmélites , et qu'elle admiroit avec 
une sainte jalousie ; ce toit le même motif qui la 
conduisoit à Saint-Cyr. Ce qui d'abord ne lui avoit 
été présenté que comme un amusement dans son 
enfance, devint pour elle un moyen de sanctifica- 
tion dans Je reste de sa vie. Heureuse illusion à pré- 
senter au jeune âge, que celle qui produit une sa- 
gesse d'habitude, dont s'enrichit l'âge mûr! Heureux 
naturel, que celui à qui il ne faut qu'offrir, même 
en jouant, le tableau du bien, pour qu'if s'attache 
au bien même par un instinct secret, avant de s'y 
attacher par la conviction du raisonnement i 

Mais , quel que fût son goût pour vivre îoin de 
la cour, elle n'oublia jamais qu'elle y étoit retenue par 
les liens de la nature, par l'ordre même delà Pro- 
vidence ; et en voyant quel bonheur éprouvoit le Roi 
son frère quand il se retrouvoit auprès d'elle , elle 
se seroit reproché de lui enlever une jouissance 
dpnt ce bon père de fainilîe avoit besoin. Car il I'étoit 
hien , père de famille, ce vertueux et infortuné 
Louis XVI ! il étoit père de famille pour ses frères, 
ses enfans, ses neveux : il I'étoit pour ses sujets. Hélas! 
il ne I'étoit que trop. S'il eût youîu être roi quelques 

c 3 



3^ ÉLOGE HISTORIQUE 

instans, nous n'aurions pas vu tant de malheurs et 

de crimes Qu'ai-je dit ! Pourquoi fe nom de 

ce monarque chéri ne peut-il s'offrir à moi, sans 
réveiller les pfus terribles souvenirs! A l'époque dont 
je parle, il ne réveilloit que les transports de joie 
de toute Ja France [23], sur-tout depuis que la 
naissance de Madame Royale avoit été suivie de celle 
du Dauphin et du Duc de Normandie. 

M. mc Elisabeth sentit que c'étoient de nouveaux 
liens qui la retenoient auprès du trône : son cœur 
s'ouvrit avec étonnement à une sensation nouvelle. 
Elfe connut ou plutôt elfe devina les angoisses , 
les soins , fes recherches de la tendresse maternelle. 
Elfe ne pouvoit retenir ses larmes , lorsqu'elle pres- 
soit dans ses bras les rejetons de tant de rois, lors- 
qu'elfe voyoit des traits augustes et chéris revivre 
sur l'aimabfe figure de ces êtres innocens , qui, en 
entrant avec des cris et des pleurs dans la carrière de 
la vie, sembloient prévoir le sort qui les y attendoit, 
et repousser loin d'eux ces couronnes amoncelées 
pendant neuf siècles sur la tète de leurs illustres 
ancêtres. 

Grand Dieu ! seroit-il vrai qu'en voyant ces en- 
fans se jouer sur les genoux d'Elisabeth, vous ne 
laisserez pas désarmer votre colère î Les punirez-vous 
parce que nous sommes coupables î « Non , répond 
» ce Dieu terrible et irrité, ce ne sont point eux 






DE MADAME ELISABETH. 39 

03 que je veux, que je dois punir. Peuple que j'ai 
33 comblé de mes bienfaits , et qui avez méconnu 
33 mes dons , c'est vous que je» punirai en vous les 
33 ôtant ces enfans. J'avois mis en eux tout ce qui 
33 peut honorer l'humanité , tout ce qui peut la rap- 
33 procher. de sa divine image. Livrez-vous à l'es- 
33 pérance , elle sera déçue : faites des vœUx , ils ne 
33 seront point exaucés. Ce prince, dont les qua- 
33 lités précoces vous présageront un règne heu- 
33 reux [24] , je le reprendrai quand vous renierez 
33 la souveraineté du fils de Saint- Louis : les pre- 
» miers jours de ma vengeance sur vous , seront 
33 des jours de miséricorde pour lui ; et vous ne 
33 laisserez pas même à son père le droit de ré- 
33 pandre silencieusement des larmes [25]. L'autre, 
03 plein de grâces , de candeur et de majesté , res- 
03 tera quelque temps de plus au milieu de vous, pour 
» vous confondre au jour du jugement, pour vous 
33 dire comme moi : O mon peuple , que vous ai-je 
03 fait (a), pour être un témoignage des derniers excès 
33 de votre perversité, pour rentrer dans mon sein en- 
03 core tout épouvanté des crimes dont vous aurez fait 
03 sur lui le long et incroyable essai! Enfin, cette vierge 
03 de prédilection , cette fille du Roi très-chrétien , 
03 sera ma fille bien-aimée; je la laisserai aussi quelque 
■ ■ . . . i < 

(a) Popule meus, quidfiti tihi'. Office du Vendredi saint, 

C4 



4o ÉLOGE HISTORIQUE 

33 temps parmi vous, mais comme l'Arche au milieu 
p des Philistins. Votre désespoir s'exhalera contre 
33 elle en vains efforts, et ne l'atteindra pas. Elle 
33 sera entourée , gardée , servie , nourrie par les 
33 bourreaux de son père, de sa mère , de sa tante, 
33 de son frère, et elle vivra; et je l'arracherai du 
>3 fond de J'abîme; et je me servirai de vous-même 
33 pour l'envoyer dans d'autres climats accomplir une 
33 alliance que j'ai résolue de toute éternité; et vous 
3d vous demanderez quelles sont donc mes vues sur 
33 elle. Peuple aveugle. . . je suis celui qui suis (b).» 
Elisabeth Jisoit- elle déjà ces prédictions dans l'ave- 
nir, quand elle saisissoit dans Madame Royale Its 
premières lueurs de la raison, pour l'accoutumer à ne 
connoître que des principes sûrs et des vérités utiles! 
La Providence qui veilloit sur cette jeune princesse, 
iui inspira de bonne heure une entière confiance en 
M. mc Elisabeth [26], une obéissance absolue à ses 
moindres avis. Mais des intrigues de cour viendront 
contrarier ce goût naissant ; mais on prendra des pré- 
textes pour éloigner celle que Ton cherchera à pré- 
senter comme devant profiter de cette intimité [27]. 
Laissez, laissez : prétextes, exils, disgrâces, rien ne 
changera ce qui est déjà établi entre Elisabeth et 
Thérèse, Elles n'ont pas besoin d'un tiers pour se 



flj fy 



sum nui sum. 



DE MADAME ELISABETH. &) 

communiquer, pour s'entendre. Les liens qui les atta- 
cheront Tune a l'autre , et qui, chaque jour, se resser- 
reront par l'habitude et l'amitié, sont {a religion, ie 
courage et la vertu. 

M. m " Elisabeth auroit voulu passer auprès de sa 
nièce la plus grande partie de ses journées. Si elle ne 
se livroit pas à ce penchant, c'étoit de sa part une 
réserve de prudence : c'étoit une suite des principes 
qu'elle s'étoit faits, de sacrifier toujours son goût par- 
ticulier aux égards et aux attentions qui lui parois- 
soient utiles ou convenables. Ce penchant seul auroit 
pu la retenir habituellement à Versailles, dont elle 
ayoit toujours cherché à s'éloigner. 

Pendant long-temps, n'ayant point de campagne 
à elle, elle alloit passer quelques pis tans dans celle 
de M. me de Marsan. En i 78 i , le Roi lui acheta , à 
Montreuil, la charmante maison de M. mc de Gué- 
mené [ 28 ]. M. mc Elisabeth fut sensiblement touchée 
de cette attention du Roi : mais elle n'entra jamais 
dans cette maison sans éprouver une sensation dou- 
loureuse , en se rappelant les malheurs qui avoient 
obligé M. mc de Guémené à la vendre. D'après son 
goût pour la retraite, il étoit aisé de prévoir que 
cette nouvelle propriété deviendroit son séjour le 
plus ordinaire. Dans. la belle saison, elle y étoit 
presque journellement. Dès le matin , après avoir en- 
tendu la messe, à laquelle elle ne manquoil jamais, 



4,2 ÉLOGE HISTORIQUE 

elle se rendoit à Montreuil avec quelques-unes de ses 
dames [29]. La vie intérieure que l'on y menoit, étoit 
simple, uniforme, telle que la famille la plus unie 
auroit pu la mener dans un château où elfe se seroit 
rassemblée loin de la cour et de la capitale. Il y avoit 
des heures fixes pour le travail , pour la lecture , ou en 
commun ou chez soi , pour les déîassemens que Ton 
prenoitjjo], M. mc Elisabeth dinoit toujours avec ses 
dames. Le soir, avant de repartir pour Versailles, 
elle faisoit la prière avec elles. Prière, amusement, 
travail, conversation , tout était mis en communauté ; 
et l'esprit, le cœur et la piété trouvoient toujours à 
s'enrichir dans ce fonds sans cesse renouvelé. C'étoit 
réellement le temple de l'amitié consacré par la reli- 
gion. 

L'arrivée de la princesse étoit un bonheur pour 
tous les paysans des environs [31]. Je ne craindrai 
pas d'entrer dans des détails que l'orgueil pourroit 
trouver minutieux; rien n'est minutieux pour fa cha- 
rité : tout s'ennoblit par la bienfaisance. M. mc Elisa- 
beth se regarda comme la seconde providence des 
habitans qui entouroient sa campagne : elle savoit 
leurs noms, leur situation, l'état de leur famille. Le 
lait de sa basse-cour étoit destiné aux enfans qui 
avoient eu le malheur de perdre leur mère. Elle en 
inspectoit elle-même la distribution; et, en son 
absence, cette inspection n'étoit confiée qu'à un 



DE MADAME ELISABETH. 4-5 

homme sur la fidélité duquel elle avoit pris les 
plus exacts renseignemens [32]. H y avoit ordre de 
l'avertir, dès qu'un de ces enfans, de ces habitans, 
étoit malade. Elle fui envoyoit un médecin, de l'ar- 
gent , tout ce dont il pouvoit avoir besoin : elle se 
faisoit rendre un compte exact de sa maladie et de sa 
convalescence ; et, quand elle lui avoit sauvé ïa vie, 
c'étoit pour elle une jouissance inexprimable. Un de 
ces habitans , travaillant dans le jardin de M. mc Elisa- 
beth , se trouve tout-à'-coup frappé d'un mal qui 
s'annonce comme mortel ; elle le fait transporter chez 
lui; elle s'y transporte elle-même : ïe mourant est ad- 
ministré. Le curé s'adresse , en sortant , à fa princesse, 
et fui dit : Madame donne ici un grand exemple. — 
Monsieur, répondit-elle, j'en reçois un bien plus grand, 
et que je n oublierai jamais (a). 

Sans aucun goût de dépense personnelle, sans 
autre luxe que celui qu'exigeoit son état, elfe croyoit 
qu'une sage économie étoit une qualité nécessaire. 
Sa pension étoit fe trésor des pauvres [33]; effe n'en 
avoit que l'administration. Le terrible hiver de 1789 
épuisa tous ses moyens , mais non pas sa bonne vo- 
lonté. Persuadée, avec raison, que faire du bien aux 
autres, c'est en recevoir soi-même [34]) effe contracta 



(a) M. m « Elisabeth en parle clans une de ses lettres à M. me Marie 
de Causan ( Lettre du mois de février 1 786 ), 



44- ÉLOGE HISTORIQUE 

des dettes , et elfe avança aux pauvres ce qu'elle ap- 
peloft leur revenu. Ce fut pendant ce même hiver, 
que le Roi, Ja Reine, l'archevêque de Paris, presque 
tous fes seigneurs , arrachèrent à la misère ou à la 
mort tant de victimes qu'un froid rigoureux con- 
damnoit à l'une ou à l'autre. Ceux à qui ils prodi- 
guoient tous les secours d'une charité inépuisable , 
dévoient, peu de mois après, brûler leurs châteaux,, 
dévaster leurs propriétés, les chasser, les bannir, 
les enchaîner, les immoler, avoir soif de leur sang 
encore fumant, avoir faim de leurs membres palpi- 
tans ! Princesse infortunée ! parmi ceux que vous avez 
nourris , parmi les enfans qui avoient retrouvé en 
vous une mère , y en auroit-il eu qui aient méconnu 
leur bienfaitrice , qui se soient partagé ses dépouilles, 
qui n'aient pas frémi en la voyant dans les fers, qui 
peut-être aient aidé à les river , et qui enfin aient 

porté leur féroce ingratitude jusqu'à Elisabeth 

me défend d'achever : elle ne veut pas que je cherche 
des crimes à ceux qu'elle a comblés de ses bienfaits. 
S'ils ont oublié ses bontés, elle a oublié leurs fautes ; 
ou si elle leur doit la palme du martyre , tlle ne se 
souvient de leur aveuglement que pour leur obtenir 
la grâce d'un repentir sincère. 

Ainsi vécut, jusqu'au moment des troubles qui 
dévoient fondre sur la France , la descendante de 
Saint-Louis; ainsi vivoit, dans le séjour de la dïssimu- 



DE MADAME ELISABETH. 4-$ 

lation et des dangers (a), au milieu de la cour, et ce- 
pendant loin du monde, cet ange terrestre, dont le 
monde n étoit pas digne (b). Toute son ambition étoit 
d'édifier par sa piété, d'être utile par sa bienfaisance. 
Le souverain maître de tout lui avoit appris la sa- 
gesse (c). C étoit pour la sagesse seule que , des sa 
jeunesse , elle vouloit être estimée de tout le monde et 
honorée des vieillards (d). Lajillê des Rois ne vouloit 
et ne connoissoit d'autre gloire que celle de sa vie in- 
térieure (e). Elle savoit que la grâce de la persévé- 
rance ne se donne qu'a une vigilance exacte et conti- 
nue (f). Elle examinoit sans cesse l'état de son ame 
pour la rendre digne d'être offerte à son créateur. 
C'étoit-Ià sa véritable grandeur , la seule dont elfe 
fit cas : c'est là qu'elle trouvoit cette paix de Dieu, 
qui surpasse toutes les idées humaines (g) ; c'est là 
quelle marchoit, en présence de ce Dieu puissant, dans 
la vérité et la justice (h) ; c'est là que la pureté de son 



(a) Habitatio tua in medio dolL JÉRÉMIE , chap. IX. 

(b) Quibus mundus non erat dlgnus. S. PAUL aux Hébreux. 

(c) Omnium artifex docuit me sapientia. Sagesse, chap. VII. 

(d) Habet pr opter hanc daritatem ad turbas , et honorent apud seniores 
juvenis. Sagesse , chap. VIII. 

(e) Omnis gloria filut régis ab iritus. Ps. XL1V. 

(f) Non datur, non, inquam, gratia, nisi V'gdanv. S. ChrysOSTOME. 

(g) Pax Dei, quœ exsuper at omnem sensum. S. PAUL aux Phiiipp, 
(h) Ambulavit in cohspectu tuo in ventait etjust'uia. Reg, 



46 ÉLOGE HISTORIQUE 

cœur se cri 'oit à elle-même une solitude (ij, dans 
laquelle l' Esprit saint luifaisoit connaître ses voies (k) , 
et , en la faisant sortir triomphante des épreuves de 
la jeunesse de la cour et du monde, la rendoit digne 
de passer encore par celles des plus cruelles infor- 
tunes, pour en sortir avec la couronne de l'immor- 
talité. Cette princesse si douce, si timide, qui auroit 
voulu fuir tous les regards, devoit être la femme forte 
que la Sagesse cherche dans ses proverbes. II ne lui 
sera plus permis d'être sainte obscurément, de l'être 
avec sécurité. Toutes ses vertus vont être révélées ; 
mais aussi toutes ses vertus vont s'appeler des crimes. 
Un peuple en démence doit l'outrager; le royaume 
de ses pères doit être en combustion ; la cruauté de 
ses ennemis doit monter à son comble (l ) ; leurs en- 
trai lies doivent se fermer à la commisération (m), parce 
qu'Elisabeth doit voir, sans se troubler, les excès 
dont elle sera la victime (n) , parce qu'elle doit, pen- 
dant une agonie de près de quatre ans , développer la 
sainte grandeur d'une ame inaccessible aux coups de 
l'adversité. 



(i) G'rgnit sibi mentis' intentio solitudinem. S. AUGUSTIN. 

(k) Notas tnihi fecisti vias vitœ. Ps. XV. 

(I) Supcrbia corum qui te oderunt ascendit semper. Pi. LXX1II. 

(m) Viscera impiorum cru délia Prov. 

(n) Spiritu magna vidit ultima. Eccli. 



DE MADAME ELISABETH. 47 

Elisabeth va se trouver aux prises avec le malheur; 
et, pour s'élever au-dessus de lui , elle va donner, j'em- 
prunte ici ses paroles, elle va donner dans le Ciel la 
main a la Résignation (a). Quelle idée elfe nous fait 
concevoir d'elle par ces mots î quelles images ils 
nous présentent ! quelle attitude imposante et reli- 
gieuse ! Qui que vous soyez, qui croyez encore à 
une justice divine , ne vous semble-t-il pas que cette 
attitude d'Elisabeth, peinte par Elisabeth elle-même, 
captive les yeux , subjugue l'attention , commande 
l'admiration et le respect l 

Approchons-nous, sans tarder, de ce magnifique 
spectacle; et voyons Elisabeth, dégagée de tous les 
liens de la prospérité, briller d'un éclat qui lui appar- 
tient tout entier. 

(a) Lettre de M.»» Elisabeth à M. Mt de Bombeile*. 



4-3 ÉLOGE HISTORIQUE 



SECONDE PARTIE. 



JLJe tous fes fléaux dont la vengeance céleste peut 
accabler un grand empire , le plus terrible est 
l'esprit de dissension et de révolte. Ce fléau , déjà 
si redoutable par lui-même, a des suites encore pfcu 
funestes lorsqu'il exerce ses ravages sur Une nation 
vive et légère, et dans un siècle où tou:> k j s liens 
de la morale sont relâchés , parce qu'on a osé toucher 
à ceux de la religion [ i ]. C'est dans le moment 
même où les passions ont perdu leur vérité 
que la seule autorité qui reste pour les arrêter se 
trouve n'avoir plus de force. Abandonnées à elles 
seules, elles doivent recevoir perpétuellement des 
impressions nouvelles par l'excès de leur agitation 
et par le choc de leurs rencontres. L. \ euple . assen i 
à ceux qui ont aliéné sa raison, ne sait plus ni où il 
va, ni ce qu'il fait. Eu vain voudroit-il quelquefois 
s'arrêter; les factieux qui se dirent ses représentais, 
savent trop que s'il fait un retour sur lui-même, sa 
marche peut être, en sens inverse , aus>i mpide que 
ses excès. Ils ne le gouvernent donc pas; mai 
l'entraînent avec eux, jusqu'à ce que ce même peuple, 

avant 



DE MADAME ELISABETH. 4° 

ayant peu à peu ralenti sa course , les force de ré- 
trograder avec lui , et les ramène autour du point 
dV.ù ris étoient partis. 

1 el aevoit être le sort d'une monarchie presque 
immémoriale; telle étoit la scène sanglante qui de- 
voit s'ouvrir avec les états généraux. 

La France éroit un riche rassasié de jouissances : 
bïa.->ée sur le bonheur, elle avoit I ennui du bien -être 
et l'inquiétude du mieux. Ne trouvant plus rien de 
digne d'elle dans tour ce qu'elle avoit connu, elle 
se figura une félicité parfaite, c'est-; -dire , nouvelle, 
dans ce qu'elle ne connoissoit pas. Oublions les 
noms, rappelons-nous les faits, excusons tout; mais 
convenons que cette maladie politique avoit gagné 
tous les états : le clergé n'en étoit pas exempt; 
plusieurs membres de la noblesse s'en étoient laissé 
atteindre ; le tiers-état en étoit fortement attaqué ; des 
magistrats même, qui auroient dû, qui auroient pu 
arrêter l'épidémie, se faisoient une gloire de la pro- 
pager, et méditoient avec complaisance la destruc- 
tion du plus beau corps de magistrature de F Europe. 

Pour mettre en action tous ces élémens de la 
subversion d'un grand empire , des hommes obscu- 
rément envieux du bien qu'ils n'avoient ni la puis- 
sance ni la volonté de faire , voyant qu'ils ne pouvoient 
s'élever que par des forfaits, arrivoient avec le tarif 
de tous ceux que l'on pouvoit commettre : la somme 

D 



50 ELOGE HISTORIQUE 

en étoit indéfinie ; eï quiconque vouloit être citoyen 
actif, devoit trouver, sur ce cadastre sanglant, le 
nombre de meurtres auquel il seroit taxé pour sa 
contribution patriotique. 

Le Gouvernement lui-même vouloit être com- 
plice ou même auteur de sa destruction ; le chef 
du ministère s'étoit fait factieux [2]. Orgueilleux 
avec hypocrisie , ambitieux avec maladresse, il vou- 
loit -parvenir au despotisme par la popularité ; et , en 
multipliant ainsi contre l'autorité tous les moyens 
d'attaque , il avoit eu la criminelle précaution de 
paralyser tous les moyens de défense. 

Dès 1788, M. me Elisabeth avoit bien jugé [ 3 ] 
les premiers troubles qui s'étoient élevés. D'après 
le caractère du Roi , elle avoit prévu que J'im- 
poïitique ouvrage du 8 mai [ 4 ] n'aboutiroit 
qu'au rappel du parlement , à celui de Necker , 
et à la convocation des états généraux ; mais elle 
étoit encore loin de prévoir l'erTrovabfe orage 
déjà formé , et qui approchoit de jour en jour. 
Sachant que le Roi n'avoit jamais fait que des 
heureux , elle se seroit reproché de croire à l'in- 
gratitude : n'ayant jamais trouvé de bonheur que 
dans la soumission la plus entière , dans une abné- 
gation totale d'elle-même, dans la pratique de toutes 
les vertus morales et religieuses , elle étoit loin 
de penser qu'une nation assemblée pût tenter de 



DE MADAME ELISABETH. 51 

détruire ces bases nécessaires à la félicité publique. 
Quoique l'histoire lui eût appris qu'en France les 
états généraux avoient toujours été ou inutiles ou 
dangereux , elle ne pouvoit se persuader qu'un Roi 
qui offroit à ses sujets plus qu'eux-mêmes n'au- 
roient osé demander , devînt , par ses bienfaits mêmes , 
l'objet et enfin la victime de leurs fureurs. Les évé- 
nemens des mois de juin et de juillet dessillèrent tout- 
à-coup ses yeux. Elle fut frappée du spectacle inat- 
tendu qui s'offrit à elle ; et , sans s'épouvanter ni 
des cris ni des cruautés de l'espèce d'hommes que 
l'on faisoit mouvoir , elle voulut connoître dans 
quelles mains aboutissoient les fils qui en étoient 
les moteurs secrets. A peine les eut-elle aperçus , 
qu'elle ne se déguisa pas ce qu'on devoit attendre. 
En un instant elfe découvrit l'abîme qui venoit 
de se creuser; d'un coup -d'oeil elle en mesura la 
profondeur : quelques réflexions lui suffirent pour 
déterminer les moyens qui pouvoient ou le combler, 
ou laisser au peuple le temps de s'arrêter sur le bord. 
II est donc des génies qui sortent tout formés du 
silence et de la retraite ; il est des têtes fortes pour 
lesquelles l'art de gouverner n'est pas le fruit du 
travail et de l'expérience ; leurs premières idées sont 
des traits de lumière , leurs premières réflexions 
sont des coups d'état. Elles sont nées pour com- 
mander ; et quand elles ne parviennent pas jusqu'à 

D2 



5 2 L L G G £ II I S T O RIQUE 

la couronne , ou plutôt quand la couronne ne s'élève 
pas jusqu'à elles, on seroit tenté de croire que 
c'est une erreur de la nature : mais cette erreur coûte 
cher à l'humanité. 

Le mois de juillet 1789 n'étoit pas fini , et déjà 
M. 1 * Elisabeth avoit vu la révolution telle qu'elfe 
étoit, telle qu'elle devoit être. Cette ame m bonne vit 
qu'il falloit être sévère , si l'on vouloit sauver l'Etat ; 
elle vit que trois têtes en conserveroient un million 
et plus [ 5 ] , et que quelques gouttes de sang en 
épargneroient des flots. C'est que la bonté n'est pas la 
foiblesse ; c'est qu'une compassion tendre et éclairée 
n'est pas l'oubli de la justice ; c'est que I'abandun de 
soi-même n'est pas l'abandon de ses devoirs; c'est que 
l'amour de l'ordre n'est autre chose que le juste emploi 
des moyens qui seuls peuvent le maintenir. 

Que va-t-elle faire, cette princesse qui cherchoit 
toujours à éviter une cour brillante î elle se fixera 
au milieu d'une cour malheureuse. Que va-t-elle dire , 
cette soeur si soumise, qui, par respect, ne se per- 
mettoit de parler à son frère d'aucune affaire poli- 
tique î par devoir et par religion , elle lui exposera îe 
danger imminent de l'Etat. Quels conseils va-t- 
donner dansune crise aussi effrayante, cetteEli^' 
si bonne, presque foible dans son intérieur! les seuls 
qui conviennent aux circonstances , les seuls que 
puissent donner un esprit juste et une ame forte. Si 



•DE MADAME ELISABETH. 53 

elle eût été crue , h même moment eût vu commen- 
cer et finir la révolution , ou plutôt H n'y avoit point 
de révolution ; et des factieux sans chefs redevenoïent 
des sujets soumis aux volontés d'un Roi , et des en- 
fans sensibles aux bienfaits d'un père. 

Comment des conseils si sages, si nécessaires, ne 
prévalurent-ils pas sur les coupables insinuations 
qu'on présentoit à Louis XVI î Pourquoi les insi- 
dieuses suggestions d'un étranger eurent -elles sur 
ce prince plus d'empire que la franche fermeté de sa 
sœur î pourquoi falloit-il que son extrême indulgence 
le conduisît à sa perte î parce que l'indulgence n'est 
que îe premier des plaisirs qui puissent délasser un 
grand monarque et le consoler de sa grandeur ; 
parce que , si Ja clémence est un plaisir , ia justice 
est un devoir ; parce que, si les souverains sont ies 
images de Dieu sur la terre, ils ne doivent, comme lui, 
pardonner qu'au repentir; disons mieux, parce qu'ils 
étoient arrivés les jours de sang, parce qu'un arrêt 
irrévocable avoit été prononcé contre la France ; 
parce qu'il avoit été donné à des esprits immondes 
de tromper les peuples , et de prévaloir contre les 
Rois ; et qu'enfin, ainsi que nous l'apprend l'immortel 
Bossuet , quand Dieu veut renverser les empires , tout 
estfoibleet irrégulier dans les conseils (a). 

(a) Discours sur l'Histoire universelle , des Empires. 



ji ÉLOGE HISTORIQUE 

Affligée de voir l'inutilité de ses avis [6], mais 
toujours résignée, M. mc Elisabeth se prépara dès-lors 
à tout souffrir. Le premier coup qu'elle reçut, fut le 
départ d'un frère chéri *. le Comte d'Artois s'éloignoit 
sur un ordre du Roi , qui vouloit ôter à son peuple la 
possibilité d'un crime, dont les factieux s'étoient 
flattés. 

Ce prince alloit, dans son voyage, courir les plus 
grands dangers : il ne falioit que quelques forcenés, 
il n'en falioit qu'un; et déjà la France en étoit cou- 
verte. Toutes ces idées se retracent à M. mc Elisabeth. 
Pour son frère, le danger de rester n'étoitpas moindre 
que celui de partir. Dans ses lettres , elle n'a point 
d'expressions pour peindre sa douleur. Si elle n'étoit 
décidée à ne point abandonner Je Roi , elle partiroit 
avec celui qu'elle frémit d'embrasser pour la dernière 
fois. Hélas ! ses craintes n'étoient que- trop bien fon- 
dées , mais non pas dans le sens qui seul l'occupoit 
alors. Le génie de la France veilloit sur les jours de 
l'illustre proscrit. Sans doute elle veilloit aussi sur lui, 
celle que Von pouvoit dès-lors, qu'un jour du moins 
nous pourrons appeler la seconde patronne de Paris, 
cette Elisabeth à qui il avoit laissé son cœur et ses 
larmes. 

Prosternée au pied des autels , elle ne pouvoit 
parlera Dieu que par ses gémissemens ; elle s'offroit 
en holocauste pour désarmer sa colère. Ce dut être 



DE MADAME ELISABETH. 55 

sans doute un beau spectacle pour la troupe céleste , 
de voir cette aine abîmée dans sa douleur, faisant 
au ciel les vœux les plus ardens , et se soumettant 
à ses décrets avec l'abandon le plus parfait. 

Ils furent enfin exaucés tous ces vœux. Le Comte 
d'Artois avoit trompé toutes les recherches de ses 
ennemis. Ses deux fils étoient déjà hors des fron- 
tières ; l'un , avec J'espérance'de s'allier un jour à la 
fille de son Roi ; l'autre, avec cette loyale et vive 
énergie qui devoit représenter si fidèlement le bon 
et intrépide François I. er : Condé, son fils et son petit- 
fils, étoient déjà sur une terre étrangère [7]. L'Alsace 
devoit, quelques années après, voir ces trois géné- 
rations de héros cueillir à la même heure, dans la 
même plaine , au prix de leur sang , de glorieux , 
mais , hélas ! d'inutiles lauriers. Enfin une princesse 
accomplie [8] , fille , sœur , tante de ces braves 
Condé, échappoit avec eux ,. pour retracer, dans 
tous les pavs qu'elle alloit parcourir , toutes les 
vertus de M, me Elisabeth. 

Quand on pense aux obstacles sans nombre qui 
se pressoient autour de ces Bourbons , à la noble 
douleur qui devoit les trahir en se répandant de 
plus en plus sur chaque trait de leur visage , à me- 
sure que leur obéissance les éloignoitdu chef auguste 
de leur maison, à mesure qu'ils voyoient fuir sous 
leurs pas cette France pour laquelle ils a voient un 

D4 



5 6 ELOGE HISTCRÎQIL 

amour tout-à-ia-fcis paternel et filial, cette France 
qui ne se ressouvenoir point d'avoir existé sans eux, 
on est forcé , ce me semble , de croire à une di- 
vine Providence ; on la voit avec la conviction du 
cœur ; on l'aime avec reconnoissance , on l'adore 
avec espoir. 

Pleine de confiance en elle , M. mc Elisabeth 
attendoit des nouvelles de tout ce qui lui étoit cher ; 
mais elfe n'en étoit pas moins dans une perplexité 
pénible. La véritable religion ne fait point taire les 
sentimens de l'humanité ; elle veut que nous lui 
offrions nos peines , nos combats, nos inquiétudes. 
II est donc dans l'ordre de la religion, comme dans 
celui de la nature , que nous les éprouvions. On 
croira aisément que personne n'en fit une épreuve 
plus douloureuse que M. mc Elisabeth , et corn 1 \lï\ 
elle fut heureuse lorsqu'elle apprit que tous les siens 
étoient en sûreté. 

Dès ce moment son parti fut pris. Le Roi , fa 
Reine , ont besoin de consolations : et qui peut leur 
en donner de plus réelles! Ils ont besoin d'être 
soutenus par des conseils sages et fermes : et qui 
peut leur en donner de plus sincères et de plus 
désintéressés! Les consolations furent acceptées ; la 
nature et le malheur les appeloient avec empresse- 
ment. Les conseils, toujours écoutés, ne furent jamais 
suivis; la perfidie des ennemis du trône en redoutcit 






DE MADAME ELISABETH. 57 

les suites. M. mc Elisabeth vit toutes celles qu'entraî- 
neroit , de ïa part du Gouvernement, Iareconnoissance 
d'une assemblée qui annulloit tous ses mandats et se 
proclamoit nationale. Elle vouloit que le Roi se retirât 
avec son armée ; elle éroit décidée a monter à cheval 
et à ne le point quitter : eiîe vouloit enfin tout ce 
qui tût sauvé la monarchie , et ce qu'empêchèrent 
constamment ceux qui en avoient juré la perte. Elle 
craignoit sur- tout ces demi-mesures, cent fois plus 
dangereuses que le danger même. Elle sentoit que , 
dans les grandes crises politiques, il faut de grands 
moyens qui étonnent, frappent, atterrent tout-à-Ia- 
fois : elle sentoit que l'assemblée n'étoit forte que 
ce la foiblesse du Gouvernement ; qu'elle ne pa- 
roîssoïl renverser tout, que parce que tout s'abaissoit 
devant elle ; et qu'au premier moment où elle ren- 
contreroit un grand obstacle , elle s'arrêteroit, et de- 
viendroit elle-même la victime de l'impulsion qu'elle 
avoit donnée , et de la terreur qu'elle avoit répandue. 
Voiià ce dont elle étoit convaincue et ce qu'elle 
disoit hautement [9] , ce que îe Roi auroit été disposé 
à croire comme elle, s'il n'en eût été perpétuelle- 
ment dissuadé par les intrigues dont on l'entouroit, 
et qui, différentes peut-être dans leurs projets ulté- 
rieurs, se réunissoient pour le presser de se sou- 
mettre à toutes les humiliations dont on vouloit 
l'abreuver. 



jB ÉLOGE HISTORIQUE 

Quand elle avoit rempli ces devoirs que lui im- 
posoient les noms de sœur, de sujette et d'amie, 
elle déploroit en secret le peu de succès de ses avis; 
elle bénissoit Ja volonté divine ; elle se résignoit 
sans restriction et sans partage. Elle écrivoit à ses 
amies de demander pour elle à. Dieu un courage et 
une soumission dont elle croyoit toujours manquer. 
Au milieu d'une vie si troublée, son amitié étoit 
toujours la même , ses lettres toujours enjouées , 
toujours tendres , toujours saintes. Une de ces 
lettres n'était pas arrivée avec l'exactitude ordinaire ; 
M. mc de Bombelles en étoit alarmée. « Eh bien ! 
3> répond M. mc Elisabeth, tu es en colère contre 
» moi : tu aurois raison, si j'avois tort; mais, en 
» conscience, je ne puis en convenir. » Elle ex- 
plique le retard. « Au reste, pour obtenir tout-à- 
33 fait mon pardon , je te promets de t'écrire par la 

x> première occasion Je suis bien aise que 

33 ton pauvre enfant ne te donne plus d'inquiétude. 
» La description que tu me fais de ta campagne fait 
33 bien envie : jouissez-en , mon enfant ; ne vous 
3> occupez pas d'idées qui puissent rendre nul le 
33 bonheur que la nature vous oftre ; joignez -y le 
33 véritable, celui d'une conscience bien pure, d'un 
33 cœur bien rempli de l'objet qui seul peut consoler 
3 5 dans les maux qui accablent notre patrie, et tu 
33 pourras te vanter d'être philosophe, et philo- 



' 



DE MADAME ELISABETH. 59 

i chrétienne Nous sommes toujours dans la 

» même position, attendant toujours avec résigna- 

» tion ce que le ciel nous réserve Je suis bien 

35 aise de ce que vous me mandez de D . . . . Dans 
» une personne d'esprit comme elfe, il est bien diffi- 
» cile que le malheur ne ramène pas à Dieu. Le 
53 ciel t'a peut-être réservé le bonheur de consolider 
w son ouvrage ; ce sera une jouissance et une récom- 
« pense de toutes tes vertus. » 

C'étoit ainsi que M. mc Elisabeth se préparoit à 
tous les événemens qu'alloit produire notre révolu- 
tion : toujours prête à les prévenir par sa fermeté , 
toujours disposée à les supporter par sa résignation. 
Elle alloit être mise à une terrible épreuve. H appro- 
choit le jour où les Parisiens alloient réclamer et 
obtenir le privilège de devenir pendant plusieurs 
années les geôliers de la famille royale , pour finir 
par la livrer à ses bourreaux. Les factieux étoient 
déjà désunis ; ifs ne s'étoient accordés que pour dé- 
truire ; et divisés sur les premiers débris du trône , 
ils s'en disputoient déjà les décombres [10]: chacun 
vouloit y substituer un édifice à son gré ; tous voti- 
loient le cimenter avec du sang. 

Le 5 octobre avoit été fixé pour une scène san- 
glante. L'assemblée en vit les apprêts avec l'espé- 
rance d'en profiter, quel qu'en pût être le dénoue- 
ment : elle craignoit toujours que Louis XVI ne 



6o ÉLOGE HISTORIQUE 

s'armât enfin de toute la droiture de ses intentions 
et de toute fa fermeté d'une ame vertueuse; elle 
craignoit qu'Elisabeth ne le déterminât à se montrer 
tel qu'il étoit; et rien ne lui parut plus favorable à 
ses projets destructeurs , que son séjour dans une 
vîlfe immense où elle croyoit avoir perpétuellement 
à ses ordres toute la lie d'une populace nombreuse. 
Le chef de Ja garde nationale voyoit déjà Je Roi 
sous sa surveillance; il se voyoit lui-même devenu, 
sous le nom du Roi, chef absolu de la révolution; 
et il oublioit, ce que l'expérience a toujours démon- 
tré, que celui qui commence une révolution n'est 
jamais cefui qui la finit. 

M. n,£ Elisabeth étoit à sa maison de Montreuil, 
quand on lui apporta les premières nouvelles de 
l'approche des cannibales. Elle retourna sur-le- 
champ à Versailles , où elle avoit fixé son poste 
devant le Roi, afin d'avoir le bonheur de lui sauver 
la vie , ou la consolation de mourir la première. Ce 
moment étoit décisif: en repoussant Favant-garde 
des assassins, on mettoit le trouble et la confu 
parmi tous ceux qui les suivaient; on répandoit la 
plus grande terreur dans le côte gauche de l'assem- 
blée, par qui ils étaient attendus; on redonnait une 
nouvelle force au côté droit, dont le dévouement 
étoit connu ; on ménageoit au Roi une véritable 
raison et une force suffisante pour s'éloigner d'une 



DE MADAME ELISABETH. 6\ 

assemblée qui n'avoit jamais eu la volonté et qui 
n'avoit pïus les moyens de faire le bien. Toutes ces 
réflexions se présentèrent à M. me Elisabeth ; elle fit 
valoir l'avantage que l'on auroit à les suivre, les 
périls auxquels on s'exposoit en ne les suivant pas. 
Jamais fa vérité ne se fit entendre par une bouche 
plus faite pour assurer son triomphe. Jamais pro- 
phétie ne fut annoncée par un ministre plus digne 
d'inspirer fa confiance. Cette confiance parut un 
moment victorieuse ; fes ordres étoient donnés 
pour le départ de fa familfe royale : mais Dieu vou- 
Joit que la faiblesse prévalût dans les conseils. Tout 
change ; et le banquier de Genève l'emporte sur 
Elisabeth. Indignée, mais soumise , elle se retira chez 
fa Reine, et ne la quitta que sur fes trois heures du 
matin, d'après les assurances réitérées parle comman- 
dant, que tout étoit tranquille, et qu'if n'y avoit rien 
à craindre. A sept heures, le Roi l'envoya cher- 
cher : ce fut afors qu'elle apprit ce qui s'étoit passé 
dans l'appartement de fa Reine ; ce fut afors qu'elfe 
put juger de fa vafeur de toutes les assurances don- 
nées par ceux qui disoient être venus pour défendre 
le Roi. 

Elle parvint à sauver plusieurs gardes -du -corps 
de fa fureur du peuple. Elle s'en applaudit dans les 
premiers détails qu'elle peut , après ces sanglantes 
journées , confier à l'amitié. Je reviens souvent à eux , 



62 ÉLOGE HISTORIQUE 

et toujours avec plaisir , parce qu'il est impossible 

d'avoir une conduite plus parfaite. 

Cependant on partoit pour Paris; et M. mc Elisa- 
beth, si fortement, et avec tant de raison , opposée 
à ce voyage , crut , avec raison encore , que Ton 
pouvoit de ce voyage même tirer un parti bien dif- 
férent de celui qu'en attendoient fes factieux. On le 
pouvoit en effet , si , en saisissant bien l'esprit du 
peuple, on eût travaillé à le mettre en opposition 
avec l'assemblée. Ce peuple n'avoit point perdu tout 
son attachement pour son Roi. Ce malheureux 
prince , la Reine, leurs enfans, étoient souvent ap- 
plaudis. C'étoit une jouissance pour M. mc Elisabeth ; 
elle s'en félicitoit avec son amie (a). « Ii faut con- 
» venir, écrivoit-eîle . que notre nation a des mo- 

» mens charmans Les cris de vive le R*i , 

» vive la Reine , n'ont pas cessé ; les grenadiers en 
53 avoient la gorge arrachée : dans ce moment , fe 
«cœur étoit bien de la partie. Je ne puis vous 
>5 rendre Je plaisir que j'ai éprouvé ; le sang fran- 
^ cois est toujours le même : on lui a donné une 
33 dose d'opium bien forte ; mais elle n'a pas attaqué 
» le fond de leur cœur; et l'on aura beau faire, il ne 
» changera jamais. » 

G peuple , elle veut encore te juger d'après elle ; 



(a) M." ,e de Bombeilcs. 



DE MADAME ELISABETH. 63 

elle veut encore te croire bon : // ne changera ja- 
mais , disoit-elle. Lis, relis, et inédite cette prédic- 
tion ; et si tu peux voir ces mots sans les couvrir de 
tes larmes , puisque dans ta révolution tu as changé 
tous les noms , change donc aussi le tien ; ne t'ap- 
pelle plus François. 

Son séjour à Paris fa rapprocha encore plus du 
Roi et de îa Reine. Elle se dévoua toute entière à 
leur donner les plus tendres soins. Le reste de son 
temps étoit employé à la prière. Presque toutes les 
après-midi, elle alloit à la chapelle : pour y arriver, 
il falloit traverser les salies des gardes. Leurs propos, 
leurs plaisanteries , leurs sarcasmes , souvent mêlés 
d'impudence ou d'impiété , ne Farrêtoient point. 
Leur dépit augmentoit de la voir insensible à leurs 
dérisions ; mais leur audace étoit contrainte de baisser 
les yeux devant elle. Elle sembîoit les terrasser , 
moins par la fierté de ses regards , que par l'as- 
cendant de sa vertu. Elle redoubla de fermeté quand 
elle vit qu'il ne falloit plus rien attendre , m du 
peuple, ni de l'assemblée. En présence des révolu- 
tionnaires les plus corrompus, elle traitoit avec une 
distinction marquée toutes les personnes dont les 
principes étaient purs et dont la conduite étoit for- 
tement prononcée. Elle accueiiîoit avec une affec- 
tueuse majesté la fidélité helvétique ; elle repoussoit 
avec un noble dédain les prétentions de la garde 



6i ÉLOGE HISTORIQUE 

nationale. Elle déclaroit au commandant que le ser- 
vice de cette garde [ n] n'avoir, rien de commun 
avec celui de sa maison ; qu'il eût à donner des 
ordres pour que la ligne de démarcation ne fût point 
passée ; et le commandant supplioit sa troupe de 
suivre les intentions de M. me Elisabeth. 

Le peu d'espoir qu'elfe avoit eu après le départ 
de Versailles, s'évanouit dès qu'elle eut reconnu que 
Ton travailloit à la perte de la religion. Les de< 
sur le clergé , sur les religieux , sur les juifs , lui 
parurent le signal de la colère céleste. « Il faudra 
35 bien, éc ri voit-elle, se soumettre, et attendre avec 
:» résignation la punition que le ciel nous réserve; 
» car il ne permettra pas que cela reste san* ven- 
>> geance. » 

Dans d'autres momens , sa confiance en la bonté 
de Dieu sembloit ranimer son espérance : elle ne 
pouvoit se persuader que le ciel permit en France 
l'anéantissement de la foi. « If a préservé ma ramifie 
»de tant de maux, que je serois ingrate si je ne 
« mettois toute ma confiance en lui: J'espère beau- 
» coup en la bonté de Dieu. :» 

Mais le procès et la condamnation de M. de 
Favras l'affectèrent fortement : elle en sentit toure 
l'horreur ; elle en vit toutes les suites [12]. Le len- 
demain de l'exécution de cette courageuse victime, 
elle veut écrire a son amie; mais elle a U ,our tl la 

nie 



DE MADAME ELISABETH. 65 

1 

tête trop pleins de ce qui s'est passé la veille: elle 
n'écrit qu'un mot ; et ce mot est un mot de bonté ; 
c'est celui qu'elle dira un jour pour elle-même: 
Je souhaite que son sang ne retombe pas sur ses 
juges ! Ah! ce n'est pas sur eux qu'il est retombé , 
c'est sur des milliers de victimes ; et son infâme sen- 
tence occupe les premières places dans les registres 
du tribunal révolutionnaire. 

M. mc Elisabeth avoit fait tout ce qui dépendoit 
d'elle pour détourner le monarque prisonnier de se 
rendre encore au milieu de ceux mêmes qui le te- 
noient enchaîné. Eile vouloit au moins qu'on s'assurât 
d'avance de Ja conduite que tiendroit l'assemblée: 
c'étoit le conseil de la raison ; mais ce ne fut pas 
celui de l'orgueil genevois. Necker, qui, au milieu 
de tout ce qui lui résistoit, sourioit a la certitude que 
tout finiroit par lui céder, persuada au captif détrôné 
qu'on accorderoit à sa prière le pouvoir nécessaire 
pour réprimer les désordres publics. Le 4 février 
1 790 , il envoya le Roi à l'assemblée [13], et ce que 
M. me Elisabeth avoit prévu arriva. L'assemblée triom- 
pha de la nouvelle humiliation du monarque; elle 
lui prodigua des éloges qui étoient des outrages : 
mais elle ne souffrit pas même qu'on délibérât sur sa 
demande. 

M. mc Elisabeth en gémit au sein de l'amitié : 
« Depuis que le Roi a fait cette démarche, qui le met, 

E 



66 ELOGE HISTORIQUE 

*> dit-on, à la tête de la révolution , et qui, à mon 
>3 gré, lui ôte fe peu de couronne qu'il avoit encore, 
» l'assemblée n'a pas imaginé de faire quelque chose 
» pour lui ... . Les folies se suivent [ 1 4] » et le hitn 
» n'en résultera certes pas [1 5].» 

Ce n'étoient point les circonstances qui lui parois- 
soient désespérantes , c'étoit la conduite que l'on 
tenoit. ce Si nous avions su profiter du moment , 
53 croyez que nous aurions fait beaucoup de bien : 
y* mais il falloit avoir de la fermeté , il falloit affronter 
•» les dangers ; nous en serions sortis vainqueurs. » 

Cette fermeté d'ame, cette sainte intrépidité, ces 
élans d'un cœur tout-à-Ia-fois royal et chrétien, qui 
ne confondoit pas la résignation avec fa foiblesse, qui 
concilioit le courage avec la soumission , qui avoic 
sans cesse devant lui l'exemple du Roi prophète 
s'armant contre un prince séditieux , et combattant 
un peuple révolté , rirent pressentir à M. mt Elisabeth 
le seul remède qui pût alors tirer la Prance de la 
crise où elle étoit. Cette terrible ressource , à laquelle 
la colère céleste réduit quelquefois un grand peuple, 
est souvent la seule que sa bonté puisse lui ménager. 
M. me Elisabeth envisageoit ainsi cette ressource, pres- 
que toujours infaillible quand elle est devenue néces- 
saire. Je ne veux point ici profaner ses réflexions en 
osant y joindre les miennes ; je ne rapporterai que ses 
expressions mêmes. Esprits foibles, âmes timides, 






DE MADAME ELISABETH. 67 

peuple insensé qui as fini par te battre avec tes propres 
fers, au lieu de chasser les traîtres qui se servoient dé 
toi-même pour les forger, François , quel qu'ait été 
votre état, quelle que soit votre opinion , quels que 
soient les remords ou les malheurs que vous ayez trou- 
vés dans la révolution, écoutez tous , écoutez Elisa- 
beth , écoutez ce qu'elle dit à l'amie pour laquelle elle 
n'avoit point de secrets. Ce que vous allez entendre 
n'a point été préparé pour l'applaudissement ou la cri- 
tique du public; c'est l'effusion entière de lame d'Eli- 
sabeth, c'est le coup-d'œil du génie : « Je regarde la 

* guerre civile comme nécessaire [1 6], Premièrement, 
» je crois qu'elle existe, parce que, toutes ies fois 
>3 qu'un royaume est divisé en deux partis , toutes les 

* fois que le parti le plus foible n'obtient fa vie sauvé 
*> qu'en se laissant dépouiller, il m'est impossible de 
» ne pas appeler cela une guerre civile. Déplus, l'anar» 
» chie ne pourra jamais finir sans cela ; plus on retar- 
:» dera, plus il y aura de sang répandu. Voilà mon 
33 principe ; si j'étois roi, if seroit mon guide (a), » 

Ce mot prouve bien quelle étoit l'erreur de ceux 
qui, dans l'extrême modestie de M. me Elisabeth, ne 
trouvoient , disoient-ils , que l'inexpérience et fa 
nullité d'une jeune religieuse. II prouve , en même 
temps, que son entière résignation étoit d'autant plus 

(a) Lettre à M."» de Bombelies. 



68 ÉLOGE HISTORIQUE 

méritoire , que personne n'avoit mieux jugé qu'elle 
îes moyens qu'on pouvoit employer pour prévenir 
ou du moins pour arrêter la révolution. Le sacrifice 
agréable à Dieu n'est pas celui d'une victime insen- 
sible étendue sur l'autel ; c'est celui de la victime 
qui s'offre elle-même, accablée du poids de ses 
maux , qui les souffre tous avec une inaltérable pa- 
tience , et qui, dans chacun d'eux, voit et adore la 
divine volonté. 

Quand M. me Elisabeth parfoit ainsi , elle avoit 
donc parfaitement jugé les temps, les hommes et 
les choses ; elle demandoit au ciel de punir les 
perfides «qui trompoient le peuple, le Roi, et tous 
» ceux qui, par la droiture de leur caractère , ne 
3» pouvoient se résoudre à voir le mal tel qu'il 

35 étoit [17] La force étant dans les mains 

» des médians , que peuvent faire les bons , sinon 
33 gémir î .... Les gens qui veulent le mal ont tant 
33 de force , ceux qui voudroient le bien sont si 
33 foibles, qu'on ne peut pas se flatter que ce dernier 
33 parti ne soit toujours subjugué. 33 

A cette juste et entière conviction se joignoient 
les alarmes que lui donnoient les ingrats dont le 
trône étoit entouré. Jamais souverain plus bien- 
faisant ne fut plus cruellement récompensé de ses 
bienfaits que l'infortuné Louis XVI. Chaque jour il 
voyoit grossir la liste de ceux qui , pour être admis 



DE MADAME ELISABETH. tfo 

aux honneurs de la séance, venoient demander acte 
de leur ingratitude. La reconnoissance , cette vertu 
qui est un besoin et une jouissance pour toutes les 
âmes sensibles, est un tourment pour tous les cœurs 
froids. Cette vertu ne souffre point de partage ; et 
quiconque, à la vue ou au nom de son bienfaiteur , 
ne sent pas lelan de la reconnoissance , éprouve dès 
ce moment, ou éprouvera bientôt, le désir d'éloigner 
un souvenir qui l'importune et qui lui commande un 
sentiment que son cœur désavoue. Notre révolution, 
même dans ces premiers temps , en a ^fourni de 
tristes preuves. L'ame de M. me Elisabeth devoit , 
plus qu'une autre, souffrir de voir tant de courtisans 
quitter le dieu qu'ils avoient adoré, dès qu'il s'éie- 
voit une idole plus puissante, qui seule répandoit à 
son choix ou les largesses ou la terreur. 

Elle sentoit de quel danger seroient auprès du Roi 
de pareils conseils ; qu'il se perdroit également en 
les écoutant, ou en refusant de les entendre. Elle le 
pressoit d'échapper à ses gardiens, et de se retirer 
dans une province où il pût librement faire entendre 
la voix de la raison à une assemblée qui ne savoit 
ni ce qu'elle faisoit , ni où elle aïloit. Ce prince 
hésitoit toujours à prendre un parti dont on lui 
disoit sans cesse qu'un grand nombre de ses sujets 
deviendroient victimes : car on se gardoit bien de 
lui parler de son danger personnel , auquel il étoit 



70 ELOGE HISTORIQUE 

insensible ; on lui parloit de celui de son peuple ; 
idée à laquelle sa bonté ne pouvoit jamais résister. 
La fin de 1789, et toute l'année suivante, se pas- 
sèrent dans ces pénibles alternatives. M. mc Elisabeth, 
inébranlable dans son projet , infaillible dans sa 
prévoyance, insistoit toujours sur un prompt départ, 
et toujours se voyoit frustrée dans ses espérances. 
Le retour du Duc d'Orléans , le triomphe de toutes 
ïes opinions nouvelles, lui prouvèrent de plus en 
plus qu'il n'y avoit plus rien à attendre d'une assem- 
blée tellement enivrée du bonheur de détruire , 
qu'elle avoit applaudi un de ses membres les plus 
fougueux, lorsqu'il disoit avec démence, que tous 
les établis s emens en France couronno'ient le malheur 
du peuple; que , pour le rendre heureux, il falloit le 
renouveler , changer ses idées , changer ses lois , changer 
ses mœurs, changer les hommes, changer les choses , 
changer les mots , et tout détruire , parce que tout était 
à recréer [18]. Les assassinats , les pillages , les 
incendies, qui se multiplioient tous les jours et 
qui furent la première cause des émigrations [19], 
annonçoient assez par quels moyens les réforma- 
teurs de la France étoient décidés à soutenir un 
système qui avoit d'autant plus besoin de violence 
pour s'établir, que le bon sens et le maintien de 
l'ordre politique s'opposoient à ce qu'il fut du- 
rable. 



DE MADAME ELISABETH. f\ 

Et ce n'étoit pas seulement en France que les 
assassins gagés cherchoient des victimes ; ifs pour- 
suivoient au-dehors celles qui leur avoient échappé- 
Une grande atrocité se préparoit en secret. L'art 
terrible des Locustes éîoit employé pour arracher la 
vie à un prince que des assassins n'auroient osé re- 
garder. Dieu permit que le crime se trompât une 
fois dans le choix de ses agens , et qu'il en choisît 
un dont i'ame n'étoit pas a la hauteur de la révo- 
lution [20]. Cet agent paya de sa vie un repentir 
auquel ses commettais ne pouvoient pardonner; if 
périt par ïe même forfait dont il devoit être i'exé- 
cuteur. La cour de Turin frémit du danger qu'avoit 
couru le Comte d'Artois. La commoticm fut terrible 
dans le cœur de M. me Elisabeth ; elle savoit que la 
scélératesse ne se rebute jamais : elle ne peut, avec 
son amie même , entrer a ce sujet dans aucun détail ; 
elle ne peut résister à l'idée de perdre ce qu'elle 
aime si tendrement. Dans son humble reconnoissance 
envers la Providence, elfe écrit : « Prie pour moi, 
U prie pour remercier Dieu de ce qu'if m'a fait fa 
p grâce de m'éviter un grand chagin , fe plus vif 
3> que je puisse ressentir. Si tu as entendu parfer de 
» l'abbé Dubois qui vient de mourir à Chambéry, 
>> tu sauras ce que c'est. y> 

Toutes les affections de ce cœur sensible dévoient 
successivement ajouter à l'horreur de son état. Des 

E4 



7* ÉLOGE HISTORIQUE 

circonstances impérieuses appelèrent successivement 
îoin d'elle deux de ses dames, ou plutôt de ses amies. 
Leur attachement se refusoit à une séparation aussi 
douloureuse pour elles-mêmes que pour la prin- 
cesse : mais l'amitié de M. mc Elisabeth s'élevoit 
contre ses propres jouissances , pour ne s'occuper 
que du bonheur des personnes qu'elle aimoit. Au 
moment de se séparer d'elles , elle prolonge ses 
derniers entretiens [21]. Elle porte son attention 
sur leur voyage , sur leur sûreté , sur leur famille ; 
elle prescrit tous les endroits d'où elle veut qu'on 
lui donne des nouvelles ; elle prodigue toutes les 
consolations de la tendresse ; elle s'arme contre sa 
propre sensibilité ; elle demande, et on le croira 
sans peine , elle obtient qu'il y ait toujours entre elle 
et ses amies une identité d'intentions, une réunion 
de prières. La nuit se passe dans ce délicieux abandon. 
L'heure de la séparation arrive : ses amies lui disent 
un adieu qu'elles ne peuvent croire être éternel. Ce 
moment, dit une d'elles , ce moment, si j'avois pu le 
prévoir , eût été le dernier de ma vie ; je serois morte 
à ses pieds [22]. Voilà l'expression véritable de 
l'amitié ; voilà le cri de la douleur ; voilà comme 
M. mc Elisabeth étoit chérie, j'ai presque dit adorée 
dans son intérieur ; voilà comme elle étoit aimée 
par-tout où elle étoit connue. 

H faut l'entendre , quand elle parle du premier 



DE MADAME ELISABETH. 73 

voyage q l'elle fit à Saint-Cyr depuis le mois d'oc- 
tobre 1789: quelque désir qu'elle eût d'y aller plutôt, 
par prudence elle avoit toujours différé. «Je n'ose 
« y aller, mandoit-elle (a)\ Je village est si mauvais 
» pour ces dames , que le lendemain on feroit une 
« descente chez elles, en disant que j'ai apporté une 
» contre-révolution [23]. » Elle charge quelqu'un de 
l'avertir dès qu'elle pourra y arriver sans inconvé- 
nient. Elle est reçue de la manière la plus touchante: 
ses malheurs ajoutoient à l'intérêt qu'elle inspiroit 
depuis si long-temps. La petite-fille de Louis XIV, 
obtenant , au bout d'un an , quelques heures de 
liberté, devoit être un objet bien attachant pour 
tant de jeunes personnes qui ne trouvoient autour 
d'elles que les monumens de la gloire de ce puissant 
monarque. « Elles étoient toutes rangées » ( c'est 
M. mc Elisabeth qui raconte) : «là il a fallu que la 
» Princesse parlât ; elle avoit le cœur serré. Ces 
» demoiselles pfeuroient , et cependant avoient l'air 
35 content. Ces pauvres dames l'étoient aussi. Pour 
*> moi, je l'étois dans le fond de ï'ame : mais je ne 
*> crois pas que mon visage l'exprimât bien ; plu- 
*> sieurs sentimens m'occupoient. » 

Que se passoit-il en vous, vertueuse Elisabeth! 
Me pardonnerez-vous d'interpréter vos pensées ! 

(a) A M. Me de Bombellcs. 



74 ÉLOGE HISTORIQUE 

Vous ne pouviez vous dissimuler que ceux qui 
avoient juré la ruine de fa religion , n'épargneroient 
point les éîablissemens religieux. Vous frémissiez 
sur le sort de ces tendres et jeunes fleurs qu'un vent 
impétueux alioit disperser loin de l'enceinte sacrée 
où elles étoient soigneusement élevées; vous crai- 
gniez que ces jeunes âmes, encore sans expérience, 
ne résistassent pas à toutes les attaques de l'irréligion 
triomphante. Qu'ai-je dit! Non, la douce charité 
de M. me Elisabeth ne se méfioit jamais de personne ; 
mais son extrême humilité se méfioit toujours d'elle- 
même: c'étoit pour elle, qui le croiroitî c'étoit pour 
elle que M. me Elisabeth redoutoit les calamités qu'ai- 
loient éprouver les partisans de la foi chrétienne. 
« Si le temps des persécutions alloit revenir, ah ! je 
3> demanderois au ciel de me retirer de ce monde; 
*> car je ne me sens pas du tout le courage de les 
» supporter (a), >> 

Saints martyrs de notre foi , n'étoit-ce pas par 
cette humilité profonde , par cette religieuse ter- 
reur, que vous vous prépariez, dans les premiers 
siècles de l'Eglise, à mériter la couronne qui vous 
étoit destinée î Ne trembiiez-vous pas toujours que 
h main de Dieu n'abandonnât la foiblesse humaine î 
et n'étoit-ce pas en vous anéantissant toujours 

(a) A M. we de Bombefles. 



DE MADAME ELISABETH. 75 

devant I411 , que vous trouviez cette force surna- 
turelle qui étonnoit vos bourreaux et lassoit vos 
persécuteurs l 

Avec quelle joie M. mc Elisabeth admiroit, dans 
la conduite des ministres de l'autel, cette force dont 
elle ne se croyoit pas capable, ces grands effets de 
ïa grâce dont elle ne se croyoit pas digne ! «J'espère 
33 que cette bonne Providence, en qui tu as toute 
33 confiance , nous regardera en pitié : elle n'aban- 
33 donnera pas le clergé, qui est si fidèle et si cou- 
33 rageux ; elle ne permettra pas que les sacrilèges 
» se perpétuent ; et Dieu tirera sa gloire du profond 
33 abaissement dans lequel il semble {'ensevelir a. 
33 présent (a). 33 II devoit en effet arriver , le jour 
où tous les sacrilèges seroient expiés: mais, aupara- 
vant , par quelles scènes d'horreurs devoit être ensan- 
glanté ce malheureux royaume. 

Sur les décombres du trône renversé par les pre- 
miers révolutionnaires , et sur la ligne même des 
principes que ieur démence avoit établis , s'éievoît 
une secte infernale, ministre des vengeances du cieF. 
Ceux quelle devoit écraser un jour, avoient préparé 
son triomphe, en nivelant tout devant elle. Cîergé, 
noblesse, subordination, lois civiles, lois morales, 
lois religieuses , ils avoient tout anéanti ; et après 

(a) AM. mc deBom£efe 



y 6 ÉLOGE HISTORIQUE 

avoir détruit les choses, leur impuissant Gouverne- 
ment prioit un peuple armé de se laisser conduire 
avec des mots. Mais ce peuple ne pouvoit plus être 
conduit qu'avec une verge de fer. Vingt-cinq millions 
d'hommes abandonnés à l'anarchie ne pouvoient 
en effet être contenus que par la terreur : elle devoit 
être mise à l'ordre du jour, et avoir aussi son maxi- 
mum. On alloit refondre les crimes de tous les 
siècles, en imaginer, en créer d'autres. La secte dont 
Dieu permettoit les progrès , recueilloit dans son 
sein, ou tenoit à ses ordres, les scélérats de tous 
les pays. Le premier de ses statuts étoit de faire dé- 
bauche de sang. Ce statut n'étoit pas une invitation , 
c'étoit une loi ; et l'on alloit voir non-seulement ceux 
qui avoient fait massacrer tant de fidèles sujets, mais 
ceux mêmes qui paroîtroient las ou effrayés du nombre 
de leurs victimes, poursuivis, emprisonnés a leur 
tour , devenus malgré eux usurpateurs de l'échafaud , 
et condamnés enfin à profaner la guillotine. C'étoit à 
eux qu'il étoit réservé de prouver ce que dit un 
grand poète : que dès qu'un crime fait disparaître 
la majesté royale , à la place qu'elle occupoit il 
se forme un gouffre effroyable , et que tout ce qui 
l'environne s'y précipite [^4]- 

Tant il est vrai que la stabilité des États entre dans 
l'ordre de la Providence , et que , lors même que sa 
sagesse éternelle a déterminé la chute des empires, 



DE MADAME ELISABETH. <JJ 

sa justice brise tôt ou tard les instrumens de sa ven- 
geance ! 

Elle étoit inflexible, fa colère céleste, puisqu'elle 
n'a pu être fléchie par M. mc Elisabeth , par la vie que 
cette princesse menoit dans sa prison des Tuileries. 
Que ne s'est-elle ouverte cette prison , aux yeux dTun 
peuple que des forcenés conduisoient à sa perte 1 Que 
n'y a-t-il vu notre auguste princesse! Que n'a-t-il 
connu cet asile , où tant de vertus s'épuroient encore 
dans le creuset de la douleur ! Auroit-il pu , sans frémir 
de lui-même , entendre Elisabeth cherchant sans 
cesse à détromper son frère sur tous les factieux qui 
abusoient de sa bonté; lui inspirant tout-à-la-fois, 
tant par son exemple que par ses avis, et la force 
religieuse de souffrir ses malheurs , et la force poli- 
tique de les terminer! Dans les épanchemens de ces 
deux belles âmes, il n'eût pas surpris un mot, pas 
une pensée qui ne fût pour son plus grand bonheur. 
Mais, hélas 1 s'il eût pu entendre les vœux que l'on 
faisoit pour lui, if eût peut-être commis un crime 
de plus : car peut-être eût-il soupçonne la vérité des 
sentimens d'Elisabeth ; il Yeût entendue sans la croire, 
et c'eûi été le dernier degré de {'endurcissement. 

En effet, voyez comme tout ce qui tient à la fa- 
mille de son Roi, étoit alors en butte à ses persécu- 
tions. La tendresse de Louis XVI exige de ses tantes 
qu'elles s'éloignent ; ce prince ne veut pas les 



78 ÉLOGE HISTORIQUE 

exposer à tout ce qui lui est réservé : leur départ , fcur 
voyage, éprouvent mille obstacles; elles î-ont arrêtées. 
Malheureux ! avez-vous donc peur de manquer de 
victimes royales! craignez-vous qu'il ne vous échappe 
quelques têtes vertueuses ! et les Calïnda patriotiques 
qui vous gouvernent, voudroient-ils donc que cette 
auguste race, chérie depuis tant de siècles, n'eût 
plus qu'une seule tête , pour qu'ils pussent l'abattre 
d'un seul coup î 

Le Roi auroit voulu qu'Elisabeth accompagnât ou 
suivît ses tantes; mais, pour la première f 
trouva cette sœur si respectueuse décidée à lui 
désobéir. Pardonne, vertueux monarque, pafdoftne 
à Elisabeth cette sainte résistance. Quand un peuple 
égaré s'obstine a refuser tes bienfaits, ne refuse paj 
le bienfait d'une sœur aimante et dévouée : cai 
c'en sera un pour toi de ne point la quitter; c'en 
sera un pour nous tous, coupables, aveugles ou vic- 
times, de pouvoir tôt ou tard offrir au ciel ce sacii- 
fice volontaire qui, un jour, obtie dra du ciel de 
sauver la France d'elle-même. La mort seule, di:>oit- 
elle au Roi, me Si parera de vous [25]. Ce mot, sou- 
tenu de tout ce que l'abandon de la douleur peut 
avoir de plus sensible, de plus entraînant, est pour 
le monarque un oracle auquel il se soumet. Le sa- 
crifice est accepté : Elisabeth reste; Elisabeth est 
écoutée; l'excès du mal donne enfin à ses ;.\.- " 






DE MADAME ELISABETH. *J<) 

force qui persuade, et le départ de toute la famille 
£St décidé. 

Au milieu du déluge de crimes qui inonde Je 
royaume très-chrétien , veillez , o mon Dieu , sur 
cette arche où est renfermé ce qui peut un jour 
îe régénérer ! Conduisez -la jusque dans la ville 
choisie [26] , pour conserver à la France un Roi 
bon et un gouvernement sage. Vaines prières ! Des 
insensés , qui pouvoieiit sauver Elisabeth , qui pou* 
voient sauver le Roi , qui pouvoient sauver fa France, 
ont mieux aimé tout perdre , et se perdre eux-mêmes. 
Ils vouloient être libres , et ils ne vouloient pas qife 
fe Roi le fût î Ils l'avoient proclamé Roi des Fran- 
çois , et ifs arrachoient à des François l'avantage de 
îe connoître et le bonheur de le garder î Ah î sans 
eux , ïa France n'eût pas absorbé à elfe seule cet 
océan d'horreurs dont jamais peut-être on ne pourra 
ni mesurer l'étendue , ni sonder ia profondeur. Sans 
eux, Elisabeth eût été encore long -temps l'objet 
de notre admiration et de nos hommages ; elle eût 
été l'intermédiaire entre le ciel et nous ; long-temps 
attendue dans la sphère céleste , long-temps retenue 
sur ce point du globe dont elle eût fait le bonheur. 

Elle va donc reprendre cette même route qu'elle 
vient de parcourir, et sur laquelle chaque lieue 
ajoutoit à son espérance : elle va la reprendre ; mais 
ce sera avec trois témoins, en présence desquels 



8o ÉLOGE HISTORIQUE 

il faudra peut-être qu'elle mette une garde à ses 
lèvres et à ses yeux ; et le peu de mots qu'elle 
daignera prononcer , sera pour eux un sujet d'éton- 
nement et de confusion [27]. 

Quel rapprochement , grand Dieu ! quelle société 
pour Elisabeth ! quelle jouissance pour les satellites 
à. qui s'adressent toutes les félicitations de la popu- 
lace, et qui entendent les imprécations dont on 
accable leurs prisonniers ! C'est sur-tout la dignité, 
le calme inaltérable de notre princesse, qui les irrite. 
Ils voudroient lire dans ses yeux , et ils n'osent 
soutenir ses regards ; ils voudroient lire dans son 
cœur, et c'est un livre sacré où tout est incompré- 
hensible pour eux ; ils voudroient lui surprendre un 
mouvement qui indiquât la terreur, un soupir qui 
dénotât la foiblesse , et ils rencontrent sans cesse 
une force irréfragable qui trouble leurs observations 
et qui confond leurs recherches. 

Cette noble tranquillité n'étoit pas chez M."' Eli- 
sabeth un effort, ce toi tune habitude ; ce n'étoit point 
un triomphe du moment , c etoit un triomphe de 
tous les jours. Le seul objet dont elle ne se fut 
jamais occupée , c'étoit elle-même; et. dans ce ter- 
rible voyage, elle étendoit sur tous les autres les 
soins de la prévoyance la plus active. Elle eût voulu 
épargner à son frère et à la Reine les cris san- 
guinaires dont ils étoient assaillis ; elle craignoit 

fimpressiori 



DE MADAME ELISABETH. 8l 

l'impression que cet affreux tumulte pouvoit faire 
sur l'enfance du Dauphin ; elfe partageoit tous 
les périls de ces gardes fidèles enchaînés sur la 
voiture. 

Rentrée dans la capitale, elfe voit sans indignation, 
mais avec plus de pitié que de dédain , Je défire des 
conquérans à qui Ton ramène feurs captifs , et qui , 
furieux encore d'avoir été sur le point de perdre 
leur proie , veulent prendre de nouvelles précautions 
pour qu'eiie ne puisse pfus feur échapper. Déjà 
Elisabeth a traversé fa triple haie qui conduit à fa 
prison : elfe se retrouve sous fa main de ses geôliers , 
devenus pfus cruels ; mais effe se retrouve aussi , 
comme effe n'a jamais cessé d'être , sous fa main d'un 
Dieu tout-puissant. Elfe reconnoît que c'est fui seul 
qui a conservé sa malheureuse famiffe ; efle fui en 
rend hommage : elfe fui offre tout ce qu'elle a 
souffert ; elfe lui offre tout ce qu'elfe doit souffrir 
encore. Sa confiance en lui n'en est pas moins 
entière ; son attachement au principe de fa monarchie 
n'en est pas moins inébranlable. Elfe revient telle 
qu'effe est partie , toujours convaincue que la fer- 
meté seule peut sauver fa religion , fe royaume et 
la royauté. Elfe ne sépare jamais ces trois noms , 
dont l'union indissoluble fui paroît nécessaire ; et 
comme elle ne les retrouve pas dans fa constitution , 
ou qu'elle les y retrouve avilis et frappés de nullité ? 

F 



$2 ÉLOGE HISTORIQUE 

elle voit toujours cette constitution comme elfe 
l'avoit vue d'abord. Elle gémit sur cette informe 
production , dont ils ont, dit-elle , la tête tournée , et 
qu'ils croient faite pour leur bonheur (a). 

Telle étoit, en effet, l'opinion de ceux qui, de 
bonne foi , s'étoient livrés à cette erreur. Mais 
les partisans éclairés de la constitution , qui ne i'a- 
voient créée ou défendue que par haine ou jalousie 
contre l'ancien Gouvernement , sentoient très-bien 
que cette constitution ne pouvoit se soutenir contre 
l'anarchie qui lui avoit donné naissance [28] , que 
jamais elle ne pourroit s'appuyer sur la force pu- 
blique , parce qu'après avoir formé, armé, soudoyé 
des millions de forces particulières , elle seroit né- 
cessairement dans leur dépendance jusqu'au moment 
où elle tomberoit sous leurs coups. 

II y avoit pour ces législateurs égarés un moyen 
de réparer ïe mal qu'ils avoient fait, et de prévenir 
celui qui alloit se faire ; c'étoit, en s'avouant à eux- 
mêmes leurs nombreux écarts, de se condamner a 
faire eux-mêmes l'essai de leur impraticable théorie: 
il étoit alors impossible qu'ils ne sentissent pas la 
nécessité de revenir sur leurs folles abstractions. 
Mais, par une nouvelle faute , plus grande [20] que 
toutes les autres, ils chargèrent leurs succède ur> 

(a) Lettre à M. œe de Bombeiles. 



DE MADAME ELISABETH. S$ 

(et [30] quels successeurs!) d'exécuter la constitu- 
tion dont ils avoient crayonné au hasard l'insoluble 
problème. Dès sa première séance, l'assemblée 
législative attaqua l'ouvrage de l'assemblée consti- 
tuante ; et M. me Elisabeth vit commencer l'année 
1792, avec la certitude que cette année seroit mar- 
quée par fes plus sanglantes catastrophes. 

Pourquoi faut-il que l'opprobre de ma patrie soit 
attaché aux plus beaux momens de la vie de cette 
princesse î Pourquoi faut-il que ses plus belfes ac- 
tions n'aient eu pour témoins que des êtres indignes 
de les apprécier, ou des sujets fidèles qui, victimes 
d'un règne de sang, n'ont pu faire connoître ce qu'ils 
avoient eu fe bonheur de voir î 

La fermeté, la présence d'esprit, indices certains 
du calme d'une ame pure , n'abandonnèrent point 
M. mc Elisabeth dans la journée du 20 juin. Là, elle 
vit , pendant trois heures , tout ce dont est capable 
une horde de furieux et de bacchantes jacobites , 
protégée par le silence des magistrats et par les 
criminels ménagemens de la constitution ; car cette 
constitution , qu'on avoit portée avec une pompe 
triomphale , dont chaque jour on arrachoit quel- 
ques pages avec ironie, on la récïamoit impudem- 
ment , quand il falloit paralyser toute force pu- 
blique. Et il faut convenir que c'est à quoi elle étoit 
merveilleusement propre. M. mc Elisabeth vit les 

Fa 



84 ELOGE HISTORIQUE 

portes enfoncées par ce ramas de bandits. II fui 
fallut entendre leurs menaces, elle y étoit insen- 
sible ; leurs blasphèmes, son cœur en étoit déchiré. 
Au milieu de cette scène effroyable, elle ne frémis- 
soit que pour le Roi , pour son auguste épouse , 
pour ses malheureux enfans. On vient, en tremblant, 
l'avertir qu'une troupe des plus acharnés s'avance 
contre elle, et la prend pour la Reine : Ah ! plût au 
ciel! s'écrie- 1- elle avec transport. Un de ces for- 
cenés affecte de s'approcher avec sa pique de l'im- 
passible Louis XVI. Le monarque la voit', la mé- 
prise, et ne daigne pas se retourner. La tendresse 
de M. me Elisabeth ne peut soutenir la vue d'un 
danger qui menace plus qu'elle - même : elle s'a- 
dresse à l'infâme satellite ; elle lui dit avec une dou- 
ceur qui eût désarmé des sauvages : Monsieur, vous 
pourrie^ blesser quelqu'un, et vous en serie^ fâché. 
Quel choix dans ce peu de mots ! La sollicitude 
d'une amitié vive et effrayée peut-elle être plus douce 
et plus ingénieuse î Elle n'ose pas nommer le frère 
pour qui elle est alarmée; elfe craint que ce nom 
seul ne détermine au crime celui qui est si près de 
le commettre ; elfe cache ses craintes personnelles 
sous une crainte générale ; elfe adresse encore à 
ce misérable des sentimens d'humanité ; effe fui 
persuade qu'if seroit fâché s'il arrivoit un acci- 
dent. Qu'il faut avoir d'empire sur soi-même pour 



DE MADAME ELISABETH. 8j 

mesurer ainsi tous ses mots ; pour n'employer que 
les expressions d'une sensibilité prudente , quand on 
voit ce qu'on aime sous le fer d'un scélérat ; pour 
' n'adresser que des paroles de paix à un séditieux 
armé, qui porte la mort, et qui croit inspirer la 
terreur ! 

Tous les François sincèrement attachés au Roi 
furent indignés de la journée du 20 juin; et cette 
loyale indignation leur eût donné une force irrésis- 
tible , si l'on avoit voulu ïes employer. Les partisans 
de la constitution furent consternés de voir la royauté 
si violemment attaquée par les armes qu'eux-mêmes 
avoient imprudemment forgées , et cette inerte cons- 
ternation acheva de mettre leur nullité dans tout son 
jour : il leur fut alors bien démontré que la faction qui 
venoit d'avoir sur eux un avantage aussi marqué , ne 
tarderoit pas à renverser le simulacre de trône qu'ifs 
lui avoient confié ; et cependant , avertis pendant cin- 
quante jours du dernier coup qui devoit être porté , ifs 
l'attendent , et le laissent exécuter. Leurs menaces , 
leurs préparatifs , leur insignifiant voyage , n'ont 
d'autre résultat que de livrer le Roi aux conseils qui 
l'entraînent à l'assemblée [31}. 

Grand Henri , immortel Béarnois ( ô toi, à la 
gloire duquel il ne manquera plus rien, car ils vont 
disperser tes cendres et briser tes statues ) , trouve- 
toi donc sur les marches de ce trône que tu as relevé 

F3 



$6 ÉLOGE HISTORIQUE 

et que Louis XVI abandonne ; apparois à ses yeux 
avec ce panache que l'on voyoit toujours au chemin 
de l'honneur et de la victoire ; ordonne-lui de faire 
encore le bonheur de son peuple ; défends-lui de dou- 
ter de lui-même; dis-lui de croire Elisabeth. Non, 
Elisabeth -est entraînée. Réflexions, délai, tout lui 
est interdit. Elle tourne un dernier regard vers ses ser- 
viteurs fidèles qui ont défense de la suivre ; — regard 
de bonté , qui semble leur dire : Oubliez-moi ; sauve* 
yotre vie, si vous le pouve^ encore ; — regard de com- 
passion : Que de coupables et d'innoccns vont être entraî- 
nés dans notre chute ! — regard de résignation : Dit u 
l'a voulu , j 'adore et j'obéis ; — regard de méfiance sur 
elle-même : Demande-^ au ciel que je mette à projit les 
nouvelles épreuves qu'il me réserve ; — regard d'indul- 
gence : Ne songe^ point a nous venger , les insenscs ne 
savent ce qu'ils font; — enfin regard d'espérance : 
Gardez-vous , même sur nos tombeaux , de croire que 
tout est fini pour la France; ne calomnie 7^ point lu jus- 
tice divine : il n'y a point de temps pour elle ; tout est 
moyen pour sa toute-puissance. 

Vous tous qui avez persécuté , qui avez méconnu , 
qui n'avez pas su défendre Elisabeth , elle vous 
échappe pour jamais. Les vertus privées dont, dès 
ses premières années, elle s'étoit fait une habitude, 
les grandes vertus publiques dont tout-à-coup tlle 
s'étoit fait un devoir , sont désormais soustraites à 



DE MADAME ELISABETH. 87 

vos yeux ; elles avoient été mises au milieu de vous 
comme un signe vivant de l'excellence de la reli- 
gion, comme un prodige journalier, dont votre en- 
durcissement n'a pas senti la sublimité. Cette lumière 
céleste ne brillera plus que dans les ténèbres d'un 
cachot, jusqu'au jour où, pour remonter vers sa 
source, elle vous apparoîtra encore quelques ins- 
tans , et frappera vos yeux , mais sans les dessiller. 



F4 



88 ÉLOGE HISTORIQUE 



TROISIÈME PARTIE. 



Après fe 10 août 1792, les révolutionnaires, 
vainqueurs et assassins de ceux à qui ils dévoient 
l'existence , se trouvèrent trop à la gêne dans le vaste 
cercle de meurtres et d'iniquités que la révolution 
avoit déjà parcouru. Pendant que les bons citoyens 
leur reprochoient d'avoir été prodigues de sang, ifs 
se reprochoient audacieusement à eux-mêmes d'en 
avoir été trop avares. Mais à cet instant une épou- 
vantable profusion de crimes établit entre eux la plus 
cruelle rivalité. Les blasphèmes, les profanations, 
les sacrilèges , les proscriptions, les assassinats , les 
massacres, les supplices nouveaux , inouis, exécutés, 
ordonnés avec une ironie plus affreuse encore que 
les supplices mêmes, furent proclamés comme rc- 
gime journalier du Gouvernement. La France se 
vit conquise et régie par une coalition de forfaits, 
qui , avant de se dissoudre par la jalousie de ses 
chefs, devoit les épouvanter eux-mêmes par l'im- 
mensité de ses massacres. 

C'est au milieu de cette antropophage coali- 
tion que se trouve M. mc Elisabeth. Le bienfaisant 






DE MADAME ELISABETH. 89 

Louis XVI ne le croyoit pas , ou peut-être ne vouïoit-il 
pas paroître le croire, lorsqu'il dit, en entrant dans 
l'assemblée : Je suis venu ici pour prévenir un grand 
crime (a). L'assemblée se félicite en effet de ce que 
ce crime n'a pas été commis , mais parce qu'elle ne 
le trouve pas assez grand pour elle : afin de mieux 
assurer ceux qu'elle prépare , elle ordonne la réclu- 
sion de la famille entière , et le temple de fa che- 
valerie devient le cachot de la royauté. 

Là Elisabeth va commencer une nouvelle vie ; 
là elle va prodiguer les trésors de science qu'elle 
avoit amassés. Qu'avoit-elle donc appris l me dira- 
t-on. Ce qu'il importe le plus à l'homme de savoir : 
que nous sommes nés pour souffrir. Persuadée , 
comme le chantre nocturne de l'immortalité , que le 
sage même est quelquefois en retard avec ses heures (b), 
elle avoit dès long-temps traité avec la mort. Au milieu 
de la vie la plus heureuse , elle s'étoit toujours étudiée 
à s'en détacher ; et ce fut ce qui , dans un enchaî- 
nement de calamités , lui mérita de grandes conso- 
lations. Jamais, nous l'avons vu , elle n'avoit été 
du nombre de ces âmes foibïes ou irréfléchies qui , 
entraînées par la rotation rapide de la sphère dans 
laquelle elles se trouvent, ajournent dans l'avenir 

(a) Mots que ie Roi prononça le 10 août 179a , en entrant dans 
l'assemblée. 

(b) Young. 



00 ELOGE HISTORIQUE 

la vertu qu'elles n'ont pas même la force d'envisager 
dans le présent ; qui abandonnent à la folie le temps 
dont elles peuvent disposer , et assignent follement 
a la sagesse celui qui ne leur est pas encore, qui 
peut-être ne leur sera jamais accordé : comme si un 
instant ne suffisoit pas pour dissiper sans retour 
toutes les illusions d'une terre enchantée ! 

Hélas ! y eut-il autre chose qu'un instant entre la 
honteuse démarche qui conduisit le Roi à l'assem- 
blée , et les mesures de vigueur qui auroient sauvé le 
monarque et la monarchie \ 

M. me Elisabeth , en entrant dans sa dernière pri- 
son, ne se dissimula pas qu'elle devoit y éprouver 
de grands maux ; mais elle ne pouvoit prévoir que 
ïa perversité de ses ennemis enchériroit sur tout ce 
que la persécution avoit jamais imaginé. Le jour de 
la Saint-Louis , jour autrefois consacré à célébrer 
la fête d'un Roi bon et grand , du souverain qui a 
réuni le plus éminemment les talens et les vertus [i], 
pendant que tout ce qui étoit encore François prioit 
le saint monarque d'intercéder pour la France , 
M. mc Elisabeth fut réveillée par les horribles chan- 
sons tant répétées dans les orgies sanguinaires de 
la révolution [2]. Aux cris barbares qui suivoient 
chaque refrain , elle put juger que ces chansons 
étoient encore, comme elles avoient toujours été. 
l'annonce de nouveaux massacres. 



DE MADAME ELISABETH. () \ 

Quelques - uns des événemens malheureux qui 
avoient suivi le i o août , parvinrent à sa connoissance. 
Elle donna des larmes au brave de Viomesnif [ 3 ] , 
pour qui elle avoit une estime particulière ; aux 
Suisses fidèles , poursuivis et immolés avec un sang- 
froid qui révolte l'humanité ; à cette noblesse infor- 
tunée, qui, tous les jours, venoit se dévouer pour 
son Roi , et à qui il ne laissa pas même la consolation 
de mourir en le défendant ; à ce vertueux La Porte, 
qui le premier ouvrit la sainte et glorieuse route de 
l'échafaud; à ce noble du Rosoy, qui s'applaudis- 
soit de mourir le jour de la fête de Saint -Louis, 
après avoir constamment proclamé les bienfaits et 
défendu les droits de la couronne. 

On eut la cruelle attention de l'informer de toutes 
les horreurs qui signaîoient ces jours de sang. Ce fut 
ainsi que M. mc Elisabeth apprit ce qui s'étoit passé 
les 2 et 3 septembre [4]. Dix mille assassinats 
fournirent pendant plusieurs jours un horrible sujet 
de conversation à ses gardiens , qui , n'ayant pas 
eu le plaisir de les commettre eux-mêmes, vouloient 
au moins avoir la jouissance de les raconter : chaque 
mot enfonçoit le poignard dans son cœur. Elle ressen- 
toit tous les coups qui avoient été portés à ces vrais 
François , à ces ministres de l'Eglise ; elle mouroit 
avec chacun d'eux , et ne renaissoit que pour souffrir 
et mourir encore. 



t?2 ELOGE HISTORIQUE 

Mais un profond silence succéda bientôt à ces 
tristes nouvelles. Alors tout fut mystère pour Elisa- 
beth , pendant que tout étoit crime dans Paris. Qu'on 
ouvre les fastes de toutes les nations ; que l'on par- 
coure les annales de fa magnificence et de la misère 
humaines : on ne trouvera rien qui puisse être com- 
paré à ce qui se voyoit dans les murs du Temple. 
Ces événemens sont encore uniques dans le monde 
connu : tous les peuples qui nous ont précédés , n"au- 
roient pu les imaginer ; tous les peuples qui nous 
suivront, ne pourront les croire. 

Pendant que le sang ruisselle dans toute la France , 
pendant que les factions qui déchiroient le royaume 
sont asservies par une faction triomphante, ou se 
hâtent de se réunir avec elle , de peur qu'elle n'ait 
l'avantage de proscrire et d'assassiner à elle seule, 
quel spectacle que celui du Temple ! Voilà des 
catacombes où le sage, où l'homme sensible peuvent 
méditer de grands souvenirs. Veut-on parler de l'iné- 
puisable bienfaisance d'un Roi persécuté , outragé , 
immolé par ses sujets î II étoit là cet excellent prince , 
qui, depuis le mois de juin 1789 jusqu'au 21 janvier 
1 79 3, n'a pas eu un jour qui ne fût un enchaînement 
de douleurs , parce que , depuis qu'il étoit sur le trône , 
il n'avoit pas eu une pensée qui ne fût pour le bon- 
heur de son peuple. Veut-on parler de l'héroïsme 
calme et majestueux d'une grande Reine, à qui ses 



DE MADAME ELISABETH. 9$ 

ennemis n'accordoient que l'aimable légèreté de son 
sexe, et qu'ils ne croyoient capable que de quelques 
intrigues de cour î Elle étoit là cette digne fille de 
Marie-Thérèse, qui, le 6 octobre 1789, lesavoit dé- 
sarmés en s'offrant à leurs coups ; qui, dans les horreurs 
de fa prison , conserva sa dignité , son courage, son 
enjouement; et qui , devant ses juges , les fera frémir 
en prenant la nature à témoin contre leurs infâmes 
calomnies. Veut-on parler de la sainteté d'une cap- 
tive, plus malheureuse par le sort de tout ce qu'elle 
aime , que par celui qui lui est réservé î Elle étoit 
îà cette Elisabeth , dont toutes les actions , toutes 
les paroles , toutes les pensées , achevoient chaque 
jour en elle l'image de fa Divinité ! Enfin , à côté de 
ces objets si attachans , veut-on voir fe charme de fa 
jeunesse , qui se nourrit de ces augustes feçons ; cefui 
de l'enfance, qui fes reçoit et cherche à les om- 
prendre ; qui toutes deux s'accoutument noblement au 
mafheur , avant même de savoir ce que c'est, et le 
supportent sans plainte avant qu'on ait pu feur repro- 
cher de f 'avoir mérité ! Ils sont encore fà ces deux 
rejetons de tant de races royales, destinés, f'un à faire 
répandre, l'autre à essuyer tant de farmes, Queffe 
perte pour l'humanité de n'avoir pu recueillir jus- 
qu'aux moindres détails de tout ce qui se passoit sur 
ce point du gïobe (d'où dépendoient néanmoins 
les intérêts du globe entier ) , pour graver tous ces 



94 ÉLOGE HISTORIQUE 

détails sur l'airain, et les consigner à la postérité la 
plus reculée ! Murs consacrés par les larmes , par les 
prières , par la résignation de trois martyrs , par les 
saintes frayeurs de l'innocence , par les pleurs d'un 
enfant Roi, répétant des noms chéris , auxquels bien- 
tôt personne ne répondra plus , ne sourira plus ! votre 
vue, votre nom même a fini par importuner un Gou- 
vernement pour qui tout ce qui existoit avant lui , 
étoit un sujet d'inquiétude ou de jalousie. Dans son 
impatience d'anéantir tout ce qui I'avoit précédé , il 
a ordonné votre destruction. Alors vous fûtes , pen- 
dant quelques jours, librement ouverts à la pieuse vé- 
nération de ceux qui venoient visiter ces lieux saints. 
Peut-être quelqu'un des êtres qui ont si long-temps 
profané votre enceinte, osa-t-il encore y porter un 
pied sacrilège, pour reconnoître l'autel où s'immo- 
loierit ces victimes vivantes , pour jouir encore du 
souvenir de leurs tourmens , pour se consoler de la 
cessation de ses forfaits par le souvenir de ses for- 
faits mêmes. Pourquoi ne vous êtes - vous pas alors 
ébranlés jusque dans vos fondemens , entr'ouverts 
sous les pas de ce nouvel Abiron î Pourquoi des 
gouffres de feu n'ont-ils pas englouti l'impie qui ne 
respectoit pas le sanctuaire du malheur! Mais aussi, 
quand vous fûtes visités par quelques-uns de ces 
sujets dévoués à l'auguste sang de leurs souverains, 
profondément convaincus de la majesté de leur 



DE MADAME ELISABETH. 0> 

religion ; lorsqu'ils entrèrent dans votre enceinte , les 
jambes tremblantes , ïe cœur navré , les yeux gon- 
flés de pleurs , se croyant à peine dignes de porter 
leurs regards dans vos sombres réduits , et cepen- 
dant y cherchant encore les traces des illustres mal- 
heureux qui les ont habités : alors un doux frémis- 
sement se répandoit dans leurs âmes ; vos pierres 
leur apparoissoient resplendissantes de gloire et de 
lumière ; chacune leur offroit l'empreinte d'une vertu , 
d'une larme , d'un sacrifice. II leur étoit permis de 
se sanctifier en vous touchant ; ils se croyoient trans- 
portés dans ïes demeures célestes ; et pour eux vous 
deveniez en effet un temple, dont la base étoit établie 
sur les ruines des grandeurs de la terre , et dont la 
voûte touchoit à l'éternité. 

Devançons cet heureux moment, et cherchons de 
nouvelles instructions dans la prison funèbre où 
JVl. mc Elisabeth doit attendre son dernier jour. 

Regarde- t-elle dans le passé î tous ses souvenirs 
sont déchirans. Veut-elle fixer l'avenir! la perspec- 
tive est horrible [ 5 ]. Jette- t-elie les yeux autour 
d'elle l elle ne trouve que des victimes ou des bour- 
reaux ; elle soutient les uns par sa fermeté , elle 
étonne les autres par sa douceur; elle retient ses 
larmes devant le Roi, parce que la stoïque fermeté 
de ce prince les prendroit pour des marques de foi- 
blesse ; elfe les répand sur le front innocent de son 



06 ÉLOGE HISTORIQUE 

neveu, parce que la nature ne peut se défendre et 
n'entreprend pas même de combattre contre l'ai- 
mabie candeur de cet enfant. Quelquefois le Roi se 
reproche de n'avoir pas exigé d'elle qu'elle ne par- 
tageât point son sort; mais bientôt la Reine recon- 
noît que Dieu leur a ménagé cette consolation, et 
qu'Elisabeth est pour eux un de ces génies que Dieu 
envoyoit dans les prisons aux saints confesseurs de 
la foi. Ils s'édifient par ses exemples , ils se sancti- 
fient par ses paroles ; ils deviennent dignes de la pré- 
céder dans la fin glorieuse qui les attendoit tous 
trois. 

Ce qui ajoute encore à ses tourmens , c'est la 
désolation de ses amies ; c'est l'inquiétude où elle est 
sur leur sort : elle souffre de ne pouvoir plus cor- 
respondre avec elles. Si elle reçoit d'une d'elles les 
preuves du plus vif attachement , elle en est attendrie ; 
mais elle crai'it que ces preuves d'attachement ne 
deviennent funestes à l'amie qui les lui donne. Elle 
voudroit l'engager à cesser ou du moins à sus- 
pendre l'ingénieuse assiduité de ses soins : celle-ci 
a le courage de désobéir ; et son amitié , de plus en 
plus industrieuse, échappe aux plus terribles per- 
quisitions Pendant long-temps elle a constamment 
fait parvenir à M. me Elisabeth tout ce que sa tou- 
chante attention a pu lui procurer : un de ses mes- 
sages a enfin été découvert; et, interrogée par le 

comité 



DE MADAME ELISABETH. 97 

comité inquisitorial, elle a répondu qu'en qualité de 
Dame de M. mc Elisabeth, son devoir étoit de veiller 
à tout ce qui pouvoit lui être nécessaire, et que la 
mort seule l'empêcheroit de remplir un devoir aussi 
sacré [6], 

Une seuie lettre parvint , dans le Temple , à 
M/"* Elisabeth ; M. me Adélaïde l'avoit écrite en 
apprenant la journée du .20 juin [7] : mais cette 
correspondance ne put continuer, et il fallut renoncer 
à tout espoir de communication avec ses amies et 
ses parens. Les visites les pîus sévères furent faites 
et se renouvelèrent souvent , toujours accompagnées 
des vexations , des outrages , de Ja brutaîité , qui 
étoient alors réputés vertus civiques. Tous ces sup- 
pôts d'iniquités cherchèrent à se surpasser mutuel- 
lement ; chacun d'eux craignit d'être surpris , de se 
surprendre lui-même avec un peu moins de cruauté 
que tout ce qui l'entouroit ; tous étoient sans cesse 
excités par le principal gardien du Temple. Cet 
odieux emploi avoit été confié à un homme qui, 
il faut l'avouer , étoit bien digne de l'exercer [8]. 

Richer , un des premiers acteurs du 20 juin, 

qui vingt fois , pendant cette affreuse journée , avoit 
tenu le fer levé sur la personne du Roi , retrouvoit 
dans ses nouvelles fonctions l'occasion habituelle de 
satisfaire sa haine, non plus en immolant ses souve- 
rains, mais en prolongeant leurs tourmens, puisque, 

- G 



Cy S LLOCE HISTORIQUE 

malgré lui , il falloir prolonger leur existence. 
i\L me Elisabeth n'eut pas de peine à reconnoître 
Thomme sur qui , deux mois auparavant, elle avoit 
eu si long -temps les yeux fixés. Quels souvenirs ! 
quels rapprochemens î quelles alarmes I 

Quoi ! tous les cœurs sont-ils donc fermés sans 
retour à ïa commisération [9] , même à la pitié , a 
ce sentiment qui semble être le premier instinct de 
l'homme ! Parmi tant de satellites qui viennent suc- 
cessivement garder et observer une famille infor- 
tunée, y en aura-t-il un qui s'attendrisse sur elle, 
qui s'épouvante de son horrible ministère, et qui 
donne à cinq malheureux la jouissance momentanée 
de voir quelques larmes se mêler aux leurs î Oui , 
cet homme se trouvera , et ses prisonniers ren- 
dront grâces au ciel de rencontrer enfin une ame 
sensible. Un jeune garde national est mis en faction 
"auprès d'eux : l'active sollicitude de M. mc Élisabeih 
remarque son embarras et en devine la cause; elfe 
■jette sur lui quelques regards , et elle voit qu'il > \ f- 
force de retenir ses pleurs. Ah ! ne les retiens pas , 
'être généreux, dont heureusement tes chefs ont mal 
jugé la jeunesse -.profite de leur erreur; profite c!u 
moment qui t'est donné pour te rapprocher d'i 
•beth, pour la voir , pour l'entendre, pour lui parler 
même à travers la porte qui vous sépare : respire le 
même air qu'elle ; recueille quelques tpanchemem 



DE MADAME ELISABETH. ÇÇ) 

de sa sainte douleur; donne-lui quelques renseigne- 
jnenssur ce qui se passe ; reporte- lui les vœux , la cons- 
ternation, le dévouement de tant de François fidèles : 
jamais peut-être ils ne sauront ton nom; mais à 
jamais ils béniront la mémoire du jeune inconnu. 
Quelque part que tu sois aujourd'hui , la reconnois- 
sance publique t'environne ; jouis d'avoir fait le bien 
et de rester ignoré. 

Par lui, M. me JJisabeth eut quelque connoissance 
des projets de Ja Convention, qui venoit de se for- 
mer sous d'horribles auspices. Des hommes qui 
vouloient donner à la France le gouvernement, dans 
lequel on a Je plus besoin de vertu, arrivoient pré- 
cédés , survis ou chargés de tous les crimes. On 
n'avoit pas encore vu une aussi effroyable réunion 
polluer Ja souveraineté d'un grand empire et la 
représentation d'un .grand peuple. Cette Conven- 
tion , malgré ies efforts et la répugnance d'un grand 
nombre de ses membres , prépare un affreux atten- 
tat. ,M. me Elisabeth le voit et s'y soumet pour elle- 
même : ,mais toute l'ardeur de ses vœux se con- 
centre, pour que cette tache ineffaçable ne soit pas 
imprimée sur le nom françois. «Périssons tous, s'il 
53 le faut ; mais périssons de la main d'un forcené. 
x> Le bon Henri est tombé sous le fer d'un assas- 
05 sin ; mais une assemblée, une délibération, un ju- 
» gement de Ravaillacs ! G mon Dieu ! îa mort, mille 

G 2 



100 ÉLOGE HISTORIQUE 

» fois la mort , pourvu que cet antique honneur 
*> françois, toujours sans peur, soit aussi toujours sans 
» reproche; pourvu que notre éternelle rivale, en 
» nous voyant copier servilement sa révolution, ne 
3> puisse pas jouir de nous voir imiter le forfait qu'elle 
» expie tous les ans ! » 

Ce vœu, qui étoit celui de la presque-totalité 
des François,. qui aujourd'hui seroit le vœu de ceux 
dont l'absurde barbarie le repoussoit alors, n'est 
point agréé par un Dieu irrité : sa vengeance avoit 
creusé sous la révolution un abîme de sang et 
d'infamie, dans lequel les révolutionnaires dévoient 
se précipiter et s'engloutir eux-mêmes. En vain la 
faction qui a triomphé le 20 juin, qui a réclamé 
les honneurs du 10 août [10], qui a célébré la 
justice du peuple dans les massacres des 2 et 3 
septembre [1 1], veut se faire un mérite de paroître 
empêcher un attentat dont elle a préparé et facilité 
l'exécution : M. mc Elisabeth ne donne à ses foibles 
espérances que leur juste valeur; elfe ne compte 
pas sur des criminels pour arrêter un crime ; et 
il ne lui reste plus l'ombre d'un doute , quand elfe 
voit le malheureux monarque séparé de sa mal- 
heureuse familfe [12]. Elfe n'avoit point prévu cette 
subite séparation : elfe avoit cru que son frère ne 
la quitteroit qu'au moment où il faudroit Je céder 
à l'éternité ; qu'elle pourroit admirer son courage 



DE MADAME ELISABETH. 101 

et sa résignation, pendant le simulacre ^instruc- 
tion de ce monstrueux procès. Par une recherche 
de persécution et de cruauté, on lui enlève ce dou- 
loureux espoir , et l'on trouve le moyen de multi- 
plier et de hâter ses privations. 

Alors un voile funèbre s'abaisse devant elfe : il lui 
présente un amas de sang, de têtes, d'échafaudsj 
mais il lui cache ce qui se passe sur la scène. C'est 
le chaos du crime : elle n'y peut rien distinguer. 
Les hurlemens des crieurs publics lui annoncent 
que le jour du jugement approche ; et quelquefois 
elle voudroit croire que ce ne sera pas un jour 
d'iniquité nationale. Elle Fespère un moment, parce 
qu'un de ses gardiens [13], plus sensible que les 
autres, lui dit que le jugement sera déféré aux 
assemblées primaires ; et nous avons vu que , dans 
un instant d'effusion, elle a prédit que le peuple 
françois ne changeroit jamais (a). Mais si elle in- 
terroge ses satellites, leur silence est effrayant; 
leur laconisme ne laisse échapper que des menaces 
ou des imprécations. Si elle les regarde, ils jouissent 
de son inquiétude , et s'exercent à se rendre impé- 
nétrables. 

Ah! même lorsque nous ne pouvons partager 



(a) Expressions de M. n,e Elisabeth , dans une lettre à M. œe de 
Bombeiles, après le 6 octobre 1789. Voyez ci-dessus, page 62, 

G3 



102 ELOGE HISTORIQUE 

les malheurs de ceux qui nous sont chers, nous 
aimons à en être instruits avec détail , nous nous 
associons à leurs craintes et à leurs espérances, nou> 
les suivons dans fes variations de leur sort , dans 
fes gradations de leur infortune : nous croyons quel- 
quefois qu'ils se soulagent en nous parlant , et cette 
erreur est une jouissance ; nous croyons leur ré- 
pondre , et ce prestige en est une encore. Hélas ! ces 
fugubres illusions ne restent même pas à M. me Eli- 
sabeth. Entre elle et lui, Dieu ne vouloit Lisser 
qu'un vide immense , que sa grâce toute-puissante 
devoit remplir d'une immensité de consolations. Là 
seulement elle trouve celles dont elle a besoin pour 
sa befïe-sœur, pour sa nièce, pour elle-même. 

Car ce n'étoit plus que par la douleur que 
M. me Elisabeth tenoit encore à la terre. De tout 
ce qui appartient à l'humanité , il ne lui reçoit 
plus que ce sentiment : tout le reste de son erre 
étoh déjà céleste; toutes ses pensées, toute son 
existence, avoient déjà le grand caractère de l'im- 
mortalité ; tous ses discours en a\ oient la sublime 
onction. 

Ces discours, que Louis XVI avoit souvent enten- 
dus , étoient présens à son esprit et à son coeur, 
lorsqu'il écrivoit ce testament dom la pu' licite a 
fait frémir sfes ennemis , mais lui a valu l'admiration 
de tous les peuples de l'univers. Jamais un grand 



DE MADAME ELISABETH. JO} 

monarque , jamais un infortuné , jamais une victime 
dévouée au supplice , n'a parlé de la religion avec 
tant de force , de ses malheurs avec tant de résigna- 
tion , de ses bourreaux avec tant d'indulgence. 

Pour soutenir M. mc Elisabeth dans ce cruel mo- 
ment, il ne falloit rien moins que la certitude où 
elfe étoit que son frère alloit échanger une couronne 
périssable contre une couronne immortelle : mais 
la dernière entrevue n'en est pas moins déchirante ; 
mais fe dernier adieu n'en est pas moins terrible. 
Oh ! que je voudrois presser toutes les générations , 
rassembler l'humanité toute entière autour du tableau 
de ce qui se vit alors dans cette chambre funéraire ! 
le premier trône de l'univers devenu Je marche-pied 
d'un échafaud ; fe sceptre de soixante-six rois orné 
de la palme du martyre ; tout ce que le crime a de 
pfus affreux , tout ce que la nature a de plus attachant, 
tout ce que fa religion a de pfus auguste : dans les 
traits du Roi , le calme d'une ame pure qui se résigne 
à la mort ; dans ceux de la Reine, l'expression d'une 
ame forte qui la brave ; dans ceux d'Elisabeth , 
l'ardeur d'une ame sainte qui l'envie : fe crêpe sanglant 
qui couvre la tête de Louis XVI, passant sur celle 
de sa femme , de sa sœur, de son fils , et se perdant 
au mifieu d'un nuage qui enveloppe ceffe de sa fille. 
Aujourd'hui que ïes passions doivent être satisfaites, 
que le feu des factions devroit être éteint , que la 

G4 



IO^ ÉLOGE HISTORIQUE 

révolution est jugée (a) ; aujourd'hui que fa mort de 
Louis XVI ne peut plus être regardée par ses juges 
eux-mêmes que comme un attentat à la majesté 
de la nation, je demande même à la justice céleste 
de n'infliger à ces juges d'autre punition que de 
tenir sans cesse ce tabfeau sous leurs yeux , d'y at- 
tacher continuellement leur repentir comme leurs 
regards , et de les forcer de le méditer jusqu'à ce 
qu'ils i'aient effacé à force de larmes. 

Au milieu de ce sacrifice où tous s'immolent à-Ia- 
fois, la religion compte ses triomphes, lorsque nous 
comptons les victimes. La douleur d'Elisabeth est 
extrême ; mais ne craignez pas qu'elle y succombe. 
Son cœur est blessé pour jamais dans ses plus tendres 
affections ; mais voyez comme elle le ranime, quel 
saint appareil elle met sur ses blessures , comme elle 
retrouve ses forces , quel usage elle s'empresse d'en 
faire. Le Roi lui avoit recommandé la Reine et ses 
enfans ; et jamais les derniers vœux d'un père mourant 
ne furent plus religieusement accomplis. Son amitié , 
ses soins, ses secours , ses exhortations , se multiplient 
à l'infini , se varient suivant l'âge ou l'état des restes 
infortunés qui l'entourent. Qu'elle est grande , la force 



(a) Periere latehra. 

Tôt scelerum 

LUCAN. Pharsai lib. IV. 



DE MADAME ELISABETH. 105 

que donne une tendresse guidée par la piété ! Qu'il 
est sublime, qu'il est doux , qu'il est infatigable, le 
zèle d'une chanté sainte ! 

Déjà cette famille captive n'a plus de chef. Prêt 
à Ja quitter pour jamais , il a demandé que l'on s'oc- 
cupa t d'elle. La Convention [1 4] > usurpant toujours 
le nom de fa nation, a répondu, avec l'ironique com- 
plaisance d'une joie féroce, que, toujours grande et 
juste , elle s' occuper oit de son sort; et nous ne savons 
que trop comment elle va exercer cette sanglante 
protection. 

Héfas ! des trois augustes infortunés sur qui 
M. me Elisabeth a répandu tout le charme, toute fa 
grandeur de son ame , un seul pourra quelque jour 
en faire connoître les traits divins. La Reine, digne 
d'elfe -même jusqu'au dernier moment, a emporté 
au tombeau ces exemples que lui ofFroient chaque 
parole, chaque action, chaque instant de la captivité 
d'Elisabeth. Son fils , quand même il eût vécu , séparé 
d'elle quelques mois après la mort du Roi, étoit 
d'ailleurs trop jeune pour conserver une entière mé- 
moire de tout ce qu'if eût été à désirer qu'il pût dès- 
lors comprendre et pratiquer un jour : il ne fui en 
seroit resté qu'une idée confuse, trop forte pour ne 
pas lui donner de grands regrets, trop foible pour 
lui laisser un souvenir parfait ; semblable à ces songes 
heureux, qui, dans les erreurs de la nuit, viennent 



\o6 ELOGE HISTORIQUE 

quelquefois nous faire illusion, nous rendent acteurs 
ou témoins d'événemens imaginaires , et ne nous 
laissent, en s'échappant, que le regret d'un bonheur 
dont nous ne jouissons plus. Vous seule , qui , dans 
la journée du 21 janvier 1793, vous trouvâtes fille 
et soeur de votre Roi; ^ous, à qui l'âge permettait 
de ne rien perdre de tout ce que vous voyiez ; vous 
en qui, dès votre enfance , tout annonçoit le sang des 
Césars et celui des Bourbons [15], c'est à vous que 
îa France , que l'Europe , que le monde entier s'a- 
dressera un jour pour connoître tout ce qu'il y a tu 
d'admirable dans les quinze derniers mois d'Elisabeth ; 
vous êtes enfin appelée à nous retracer un jour votre 
auguste tante. Tout ce qui, à travers les mers, vous 
cherchoit du fond du cœur dans cet honorable a^iie 
où la Providence vous ordonnoit de souflrir et vous 
permettoit d'attendre; tout ce qui prend intérêt à la 
vertu; tout ce qui, à ce nom seul, sent le b< 
d'en suivre les élans, d'en admirer les prodiges, d Vu 
imiter, .s'il e*t possible , la perfection, attend et ré- 
dame de vous tous ces détails. C'est une dette dont 
la religion et l'humanité vous demanderont le pi- 
ment : vous vous enrichirez en l'acquittant; tt Je 
récit de ce que vous avez vu, sera la récompense la 
plus douce de ce que vous avez souffert. 

Vous nous direz alors ( car ce n'est plus moi qui 
dois parler ici), vous nous direz dans quel ar 



D£ MADAME ELISABETH. I OJ 

état vous étiez en i 79 3 [1 6] ; quels soins bienfaisans 
sa tendresse vous prodigua ; avec quelles adroites 
précautions elle pansoit vos plaies douloureuses. Eh ! 
qui donc lui avoit appris à exercer ce pénible minis- 
tère î Ah ! les doigts seuls d'Elisabeth portoient 
avec eux un baume safutaire qui devoit vous rendre 
à la vie; et les maux les plus dangereux dévoient 
céder à cette sainte imposition des mains. 

Vous nous direz comment , aussitôt après la mort de 
Louis XVI , elfe osa donner à son neveu les marques 
de respect qu'elfe devoit à son Roi; combien ce 
respect sembïort ajouter encore à son amitié, et 
fa rendre encore pfus active en Lui donnant un 
caractère pfus noble et plus prononcé ; comment 
eïTe étoit si simpîe dans les consolations qu'elfe 
donnoit au fils , si grande dans cefles qu'elfe don- 
noit à fa mère. 

Cet enfant tomba malade au mois de mai 
1793 [17]. Effe fut auprès de iui ce quelle avoir 
été auprès de sa nièce : elfe vint coucher 'dans sa 
chambre; effe rempfit fes fonctions de fa garde 
Ja pfus attentive ,' et renouvela ce que, vingt-sept 
ans auparavant, sa vertueuse mère avoit fait admi- 
rer autour du Dauphin mourant [18]. 

Si', quelque temps après fa mort du Roi , elle 
avoit pu apercevoir un peu d'adoucissement dans 
la sévérité de ses surveiffans [19], effe ne tarda 



I08 ÉLOGE HISTORIQUE 

pas à être détrompée. Un mur fut élevé dans î« 
jardin; des jalousies furent mises par -tout. Les 
recherches ies plus minutieuses, les visites les plus 
vexatoires, se succédèrent. Dans une de ces visites, 
un chapeau trouvé chez M. mc Elisabeth fut un 
nouveau motif de persécution contre elle. Inter- 
rogée séparément , elle répondit que c'étoit celui 
de son frère ; qu'elle le gardoit comme une chose 
qui lui avoit appartenu, qu'elfe espéroit qu'on ne le 
lui ôteroit pis. Cette innocente demande, exprimée 
Hvec le ton du sentiment, donne aux inquisiteurs 
l'idée d'une vexation de plus. Mêlant le ridicule à 
fa méchanceté , ifs enlevèrent le chapeau comme 
chose suspecte : un procès-verbal fut dressé pour cons- 
tater un fait si important; M. mc Elisabeth, forcée de 

Je signer, obéit et se tut Ces hommes- là nous 

froissent peut-être tous les jours . . . Faisons comme 
Elisabeth. . . . pardonnons-leur. 

Une cruelle commisération, sous prétexte de don- 
ner aux prisonniers quelqu'un pour les servir , avoit 
chargé de ce soin deux personnes bien dignes du 
rôfe qu'on leur destinoit. Tison et sa femme [20] 
saisissoient avec empressement toutes les occasions 
que leur service leur offroit pour exercer les trai- 
temens les plus durs et les plus vexatoires : tout 
fut supporté avec une résignation , une douceur 
inaltérables. La patience des victimes triompha de 



DE MADAME ELISABETH. 1 09 

ï'atrocité des bourreaux. Tison reprit quelques sen- 
timens humains : sa femme finit par avoir horreur 
d'elle-même ; ses remords aliénèrent son esprit. Elfe 
tomba dans des accès de folie d'autant plus affreux , 
qu'ils étoient entremêlés d'un repentir qui parois- 
soit sincère. Tantôt avec l'air égaré , tantôt fondant 
en larmes avec les cris du désespoir , elle se jetoit 
aux genoux de la Reine et de M. mc Elisabeth , et 
leur demandoit pardon. Qu'il étoit beau dans ce 
moment, qu'il étoit grand, l'empire de la vertu sur 
le crime! Celui-ci sollicitoit sa grâce, et ne se 
croyoit pas digne de l'obtenir , tandis que l'autre 
se trouvoit heureuse de l'accorder. O vous , qui ne 
comprenez pas que le Tout - puissant abandonne le 
juste à l'iniquité du méchant, douterez-vous encore 
que , même dès cette vie , il n'y ait des momens où 
il les remet chacun à leur place , comme pour sou- 
tenir l'un et confondre l'autre , par l'annonce du sort 
qui les attend tous deux ! 

Touchées de l'état de cette femme, portées à croire 
qu'elle étoit peut- être plus malheureuse que cou- 
pable, les augustes captives oublièrent ses mauvais 
traitemens, et la soignèrent avec une charité vrai- 
ment évangélique , jusqu'à ce qu'on la transportât à 
l'hôtel-dieu [21]. 

Ce qu'elles avoient éprouvé de la part des Tison, 
ce qu'elles éprouvoient journellement de la part des 



î I O ELCCE HISTORIQUE 

municipaux et des gardes qui les affligeoient 
cesse , n'étoit -rien ea comparaison du coup affreux 
qu'on leur préparoit , et de Ea cruelle séparation à la- 
quelle elles étoient réservées. Un génie infernal pro- 
posa et fit adopter d'arracher le royal enfant [22] à 
tout ce qu'il avoit d? plus cher , et de le livrer à dis- 
crétion entre les mains de tout ce qu'il y a voit de 
plus atroce. L'instant fatal arrive : une hoide se 
présente plus effrayante que jamais Ceux qui la 
composoient, n'avoient jamais connu ou avoient 
abjuré le nom de père : ils avoient dit anathème à h 
nature. Pour rendre au vrai chaque tête de ce hideux 
tableau, il faudroit renforcer le pinceau de Suétone 
'■et retremper le burin de Tacite. On Jit l'arrêté qui 
ordonnoit que le jeune prince seroit mis dans un 
endroit plus sûr. La Heine ne vouloit pas Je i M&er en- 
lever, et s'efTorçoit de défendre ie lit ov if dormoit 
paisiblement. Tout-à-coup il Réveille avec effroi : 
au calme enchanteur de l'innocence endormie suc- 
cèdent les terreurs de rinnocence épouvantée ; il 
prononce le nom de sa mère ; il appelle Elisabeth. 
Lève-toi, lève-toi, répondent avec violence des voix 
qui lui sont inconnues. 11 étend la main pour cher- 
cher la main maternelle, et sa main est saisie par un 
bras étranger qui l'enlève de son lit : ses cris, ses 
pleurs, se mêlent à ceux de sa more et de sa tante ; 
leurs prières, leur douleur, conservoient encore une 



DE MADAME ELISABETH. III 

expression, une attitude de majesté que le malheur 
n'avoit pu leur ôter (a). On n'y répond que par des 
injures et des menaces. Obligées de céder à la force, 
h Reine et M. mc Elisabeth habillent > en tremblant, 
celui dont elfes vont être séparées pour toujours. On 
les accuse d'une lenteur affectée ; on Jeur reproche 
les derniers soins , les derniers embrassemens qu'elfes 
lui donnent : on te leur arrache ; et M. me Elisabeth 
presque sans forces , en retrouve encore pour ra- 
nimer , pour soutenir une mère expirante , et pour 
offrir dans l'instant même, avec elle, au Dieu de 
miséricorde , Je terrible sacrifice auquel elles sont 
condamnées. Effort surnaturel., qui n'appartient qu'à 
la religion ! Résignation sublime, qui auroit suffi pour 
purifier une ame coupable ! Combien n'a-t-eile pas 
dû sanctifier une.ame pure ! 

Ne croyez pas que cette résignation éteigne chez 
Elisabeth le sentiment de toutes ses peines : c'est 
parce qu'elle les sent vivement , qu'elle les offre 
toutes et sans réserve ; plus elle souffre , plus elfe 
mérite. Le Dieu qui punit Je murmure de l'impatience, 
ne rejette pas l'efïusion de fa doufeur. Il accepte 
l'hommage de son Fiïs priant sur fa montagne des 



(a) Servata precanti 

Majestas non frac ta malis 

LUC AN. Pharsal. Iib.-IY. 



112 ÉLOGE HISTORIQUE 

Oliviers ; il fui envoie un ange pour le soutenir , 
parce que cet Homme-Dieu est accablé de ses souf- 
frances, et couvert d'une sueur de sang. Ainsi étoit 
Elisabeth , donnant au sentiment tout ce que réclame 
l'humanité , sans rien diminuer du sacrifice qu'exige 
un Dieu jaloux. 

Elle découvre que le jeune prince montoit quel- 
quefois sur la tour du Temple pour prendre l'air, 
et qu'il y avoit une fenêtre d'où eïfe pouvoit l'entre- 
voir au moment où il j. assoit ; elle reste des heves 
entières pour saisir l'instant de son passage , et , 
quand elle a surpris un de ses regards , elle se trouve 
heureuse d'avoir, à l'insu de ses satellites, pu se 
faire une jouissance de ce qui n'étoit cependant 
qu'une privation [23]. 

Mais ce bonheur est cruellement tourmenté par 
le supplice de voir la tête de son neveu couverte 
d'une coiffure de sang [M], d'entendre qu'on lui 
parloit toujours avec des blasphèmes et des jure- 
mens, qu'on le forçoit de mêler sa voix aux chansons 
des cannibales. En vain, vis - à- vis d'elle et de la 
Reine , affectoit-on de dire qu'il étoit dans des mains 
honnêtes; ce qu'elles voyoient, ce qu'elles enten- 
doient, ne justiiioit que trop leurs soupçons, qui 
bientôt devinrent une certitude. Ce fut Tison qui 
leur révéla l'affreuse vérité [ 25 ]. Etoit-ce par huma- 
nité, ou pour ajouter à leur douleur! Ce doute est 

bien 



DE MADAME ELISABETH. I I 5 

jbfcn permis, quand il s'agit de scruter de pareilles 
aines; mais enfin elles surent par lui le sort déplo- 
rable du jeune Louis. 

M. me Elisabeth se refusoit à le croire. Au milieu 
de tous les genres de barbarie enfantés par la révo- 
lution, celle de Simon lui sembloit au-dessus de 
l'imagination même du crime. Long -temps il lui 
parut impossible que la perversité humaine eût pro- 
duit un monstre qui osât se promettre à lui-même 
et qui tînt l'engagement de s'enfermer avec un en- 
fant, pour épuiser sur lui tous les tourmens , excepté 
la mort ; pour trouver une jouissance dans ses larmes, 
dans ses cris, dans ses terreurs; pour se faire et 
pour suivre le système d'étouffer, d'anéantir en lui 
les plus heureuses dispositions du cœur et de l'esprit, 
et le ramener à l'état de la brute, tremblante au 
moindre geste, au moindre regard d'un maître im- 
pitoyable. Concevoir et prescrire à un bourreau 
soudoyé une semblable conduite, c'étoit, en effet, 
avoir fouillé jusque dans les dernières profondeurs 
de la théorie de la cruauté ; mais j'oserois dire que, 
même en lui prescrivant cette conduite, on n'espéroif 
pas qu'il pût la soutenir aussi long- temps. Pour 
s'endormir chaque soir avec ce témoignage rendu à 
soi-même, pour se réveiller tous les matins avec le 
ferme propos d'ajouter au mal qu'on a fait la veille 
à un être innocent et foible sur qui l'on essaie un 

H 



Îî4 ÉLOGE HISTORIQUE 

supplice nouveau , il faut être identifié avec une 
barbarie qui dépasse tous les écarts du cœur humain, 
il faut être hors de l'humanité, il faut suer le crime 
par tous les pores* 

Trop assurée du sort de son neveu , M. me Elisa- 
beth veut encore paroître en douter devant sa mal- 
heureuse mère : elle surmonte sa propre douleur , 
pour ne s'occuper que de celle de Marie- Antoi- 
nette. Les consolations religieuses, les conseils d'une 
amitié sainte, les lueurs de la plus foible espérance, 
les illusions mêmes de la tendresse, tout est amené, 
ménagé, employé, tantôt avec art, tantôt avec un 
abandon qui entraîne , qui persuade, qui charme au 
moins l'aine la plus affligée , et lui donne chaque 
jour la force de supporter encore le malheur sous 
lequel la veille elle sembloit abîmée. Tel fut le soin 
de M. mc Elisabeth jusqu'au 2 août 1703 [26], jour 
terrible où elle embrassa pour la dernière fois une 
Reine intrépide et malheureuse, condamnée à mourir 
encore pendant plus de deux mois dans les cachots 
de la Conciergerie , avant d'obtenir la grâce de 
mourir sur l'échafaud. 

Cet arrêt sanguinaire prononcé contre Marie- 
Antoinette , Elisabeth l'ignore et l'ignorera toujours. 
Elle-même périra sans l'avoir connu ; et le doute 
dans lequel on la laisse, sera encore un des tourmens 
de sa douloureuse existence [27]. Elle craindra 



DE MADAME ELISABETH. I I 5 

de conserver jusqu'aux choses de l'usage le plus 
simple [28], qui avoient échappé jusque-là aux: 
recherches des municipaux/: mais ces recherches se 
feront plus souvent encore, et avec plus de sévérité 
qu'auparavant [29]. 

Ce fut dans une de ces visites , que M. mc Elisa- 
beth et sa nièce se virent exposées à un tourment 
d'un genre nouveau : conception infernale , qui ap- 
partient exclusivement à la révolution françoise, 
qu'tile ne partage avec aucune autre , qu'elle a 
trouvée dans son propre fonds. Le 8 octobre 1793, 
trois hommes [30] (dois-je les appeler ainsi') entrent 
avec d'autres municipaux et satellites, et ordonnent 
brusquement à M. mc Thérèse de descendre. Frappée 
de cet ordre inattendu, forcée d'obéir, elle se rap- 
proche vainement d'Elisabeth , qui veut la suivre. 
Elles s'embrassent , se séparent ; et Dieu sait ce qui 
se passoit alors dans leurs âmes. 

Depuis plus d'un an enfermée dans le Temple, 
Elisabeth ne s'y étoit pas encore trouvée absolument 
seule. Le dernier objet qui lui restoit, lui est-il aussi 
enlevé pour toujours! est-il destiné à la mort î ou, 
ce qui seroit pis encore, doit-il avoir le même sort 
que son frère, et être livré aux soins d'une femme 
digne de rivaliser avec Simon! L'infortune, sur-tout 
lorsqu'elle est entièrement isolée , abandonnée à elle- 
même, se perd dans le vague des idées funestes qui 

H 2. 



\\6 ÉLOGE HISTORIQUE 

se présentent à elle, les épuise toutes, et ne s'arrêfe 
sur aucune. Cessez , cessez , Elisabeth , de voufoir 
pressentir ce qui se dit en ce moment : il n'est pas en 
vous de le deviner. A peine pourrez- vous le croire, 
lorsque vous serez obligée de l'entendre. Trois 
heures s'écoulent dans cette anxiété. Enfin l'infor- 
tunée Thérèse remonte : elfe rentre , portant dans 
tous ses traits l'indignation de la candeur; muette de 
terreur, elle se jette dans les bras de sa tante. Mais 
Elisabeth lui est arrachée , et la quitte sans savoir 
ce qu'elle doit espérer ou craindre. On la fait des- 
cendre dans la chambre d'où sortoit Madame Royale; 
et alors commence l'interrogatoire , qui lui dévoile 
l'effroyable complot auquel on vouloit les faire 
servir toutes deux. Toutes les infamies dont ort 
alloit accuser la Reine envers son fils , furent ar- 
ticulées et répétées plusieurs fois devant l'angélique 
Elisabeth , et l'avoient été devant sa nièce. On con- 
traignit l'innocence virginale d'entendre ces révol- 
tantes horreurs , qui outrageaient et faisoîent frémfr 
ïa nature. On ne se flattoit pas sans doute d'obtenir 
un aveu contraire a la vérité : mais avoit-on pu même 
espérer de surprendre quelques mots dont il fût pos- 
sible d'abuser î La défense d'Elisabeth fut ce qu'avoir 
été celle de Thérèse ; vraie , simple , pure comme 
elles. Après une séance qui ne remplit pas l'attente 
des bourreaux de la Reine , mais qui excitera a, 



DE MADAME ELISABETH. 11/ 

jamais l'exécration de tous les siècles , les deux 
princesses se retrouvèrent ensemble , encore épou- 
vantées des images dont on avoit souillé leur chaste 
imagination. O mon enfant ! s'écrie Elisabeth erç 
tendant les bras à sa nièce. Un silence morne ex- 
prime mieux que toutes les paroles le bouleverse- 
ment universel qu'elles éprouvent pour la première 
fois ; pour la première fois aussi , leurs regards sem- 
blent éviter de se rencontrer : une rougeur céleste 
les embellit de tous les attraits de la vertu ; un 
sentiment , un besoin mutuel réunit tout-à-coup 
leurs prières : elles tombent à genoux , inondées 
de larmes , comme si c'étoit à elles à expier tout 
ce qu'elles ont frémi d'écouter. M. me Elisabeth se fît, 
effort pour concentrer en elle-même le souvenir 
d'une scène qui glaçoit tous ses sens : mais l'im- 
pression que lui fit cette horrible journée, n'en fut 
que plus profonde et plus durable ; et de tout ce 
qu'elle eut à souffrir pendant une longue captivité, 
c'est- là seulement ce qui auroit épuisé ses forces, si 
le Dieu qui l'éprouvoit d'une main, , ne l'eût sou- 
tenue de l'autre. 

Toutes les autres vexations , toutes les indignités 
auxquelles elle étoit journellement en butte, parois- 
soient lui être indifférentes , n'altéroient même pas 
la sérénité de son visage ; elle pouvoit toujours dire 
avec cette sublime simplicité de Marc-Aurèle : On 

H 3 



1 I S ÉLOGE HISTORIQUE 

me tue , on me déchire , on me charge de malédictions ; 
cela empêche-t-il que mon ame ne soit toujours -pure , 
-prudente , sage et juste ! Heureuse , en se rappelant 
dans sa prison , comme ce grand empereur sur le 
trône , combien elle avoit surmonté de plaisirs et de 
douleurs , de songer que l'histoire de sa vie s'achcveroit, 
et quelle accomplissoit le service quelle étoit charge 
de rendre au monde ; car la noble tranquillité de 
l'homme de Lien persécuté instruit, honore et par 
conséquent sert utilement l'humanité [31]. 

Tel étoit l'effet de ce calme impassible et reli- 
gieux , qu'en la voyant dans sa prison on eût dit 
qu'elle n'avoit jamais eu d'autre demeure. Elle 
essuyoit sans murmure, sans la plus légère émotion, 
Je refus de ce qui étoit le plus nécessaire à sa 
santé [32]: ses gardes eux-mêmes ne pouvoient le 
concevoir; et, dans leur désespoir de ne pouvoir, 
malgré ces refus barbares , jouir encore d'une plainte 
ou d'un soupir, ils frémissoient , et ne s'attendris- 
soient pas. La nature se trompe donc quelquefois , 
quand elle couvre de l'extérieur de l'humanité des 
êtres à qui elle oublie de donner un cœur. 

Si, parmi ceux d'entre eux qui existent encore, if 
en est un à qui le ciel ait accordé l'inestimable 
bienfait du repentir , c'est à lui que je m'adresse , 
c'est lui que j'interroge ici. «Malheureux! m crcyoï> 
alors disposer à ton gré du sort d'Eiis;: 



DE MADAME ELISABETH. 1 I p 

t'appïaudissois d'exercer , d'inventer quelque vexa- 
tion nouvelle ! Ah ! même au milieu de tout ce que 
tu lui faisois endurer , son sort étoit réellement indé- 
pendant de toi , étoit préférable au tien. A fa fin de 
la journée, lorsqu'elle avoit religieusement rempli 
la tâche d'infortune qui chaque jour se dérouloit 
devant elle, tu restois avec tes crimes, elle avec ses 
vertus. Le sommeil, qui assoupit tout, éveilloit tes 
remords; des songes effrayans venoient les redoubler ; 
le sang que tu buvois à pleine coupe , te faisoit éprou- 
ver à-Ia-fois et l'ardeur de la soif et le dégoût de la 
satiété. A quelques pas de toi , enfermée par de 
triples verroux , Elisabeth dormoit en paix sous h 
garde d'une conscience irréprochable : si quelques 
songes occupoient ses esprits, c'étaient des visions 
saintes , des prémices de béatitude. Telle que le 
patriarche des douze tribus d'Israël , elfe voyoit sur 
une échelfe mystérieuse des anges descendre et re- 
monter sans cesse pour lui apporter les consolations 
du ciel , pour reporter au ciel le mérite de ses souf- 
frances. » 

Aussi étoit-ce le matin, ou même avant le jour, 
qu'elfe se fivroit ie plus à la méditation [ 33 ] : elfe 
scrutoit le fond de son cœur pour chercher , pour 
surprendre, pour condamner ce qui ne lui paroissoit 
pas encore assez parfait. Tandis que fa terre, prête 
à crouler autour d'elfe, s'agitoit avec fracas du nord 

H 4 



■*2© ELOGE HISTORIQUE 

au raidi , Elisabeth ne voyoit que le volume cr* 
l'éternité prêta s'ouvrir; elle se demandoit en trem- 
blant si son nom seroit digne d'y être inscrit. 
Absorbée par la contemplation , elle passoit des 
heures entières dans le ravissement d'une conversa- 
tion intime avec Dieu : quand elle se relevoit, l'au- 
réole des bienheureux sembîoit entourer cette tête 
{l'élection ; on eût dit que le ciel ne la prètoit encore 
à la terre que pour confondre de plus en plus ce 
séjour d'iniquité. 

Mais les fréquens retours de cette sainte médita- 
tion n'empêchoient pas M. mc Elisabeth de remplir 
envers sa nièce tous les devoirs que les circons- 
tances lui imposoient. A l'exemple journalier de la 
plus stricte observation des préceptes religieux 
à celui d'une résignation plus qu'humaine , elle joi- 
gne i t habituellement des leçons dont l'application 
étoit aussi facile que le succès en étoit infaillible. 
Dans cette école sacrée, sous l'inspiration du mal- 
heur , sous la surveillance d'une cruauté impie , sous 
la protection cîu Dieu des affligés, la sagesse éter- 
nelle parîoit par la bouche d'Elisabeth, commen- 
toit les passages consolans de la divine Ecriture, 
que la prospérité comprend rarement , mais que 
l'adversité devine , explique et retient. La jeune prin- 
cesse , destinée par la Providence à recueillir dans 
le fond de son eccur cet inappréciable commentaire , 



DE MADAME ELISABETH. 12 1 

écoutoit avec une sainte avidité, et remercioit le ciel 
de l'avoir jugée digne d'amasser un trésor qu'elle 
seule possède. Oh l si jamais elle admet à fa partici- 
pation de ce trésor la nation au milieu de laquelle 
elle est née, avec quelles acclamations d'admiration 
et de reconnoissance sera reçu ce bienfait d'une 
munificence royale ! comme ce livre sera bientôt 
proclamé ouvrage élémentaire de l'éducation ! que 
dis-je ! comme il sera le livre de tous les âges , de 
tous les états, le juge du méchant tout-puissant, le 
soutien du juste persécuté , le guide du riche , la 
richesse du pauvre, X A-Kempis du xvill. e siècle! 

Dans ces conversations , qui se tenoient souvent 
au milieu des ténèbres, et à qui le calme de la nuit 
donnoit encore un ton plus persuasif et plus atta- 
chant , la céleste captive s'efTorçoit sans cesse de 
justifier la nation au nom de laquelle se renouve- 
loient , chaque jour , tant de scènes d'horreur. Elle 
recommandoit à sa jeune compagne de ne pas la 
confondre avec les monstres qui outrageoient si au- 
dacieusementla douceur et la loyauté françoises ; elle 
kii garantissoit que cette nation, à son premier 
amour pour la fille de Louis XVI, ajouteroit encore 
un amour de repentir et d'expiation , et saisiroit 
avec empressement l'occasion de lui en donner des 
preuves. La sensible Thérèse croyoit volontiers à ces 
assurances. Il est un rang , il est un âge , il est des 



122 ELOGE HISTORIQUE 

positions , où tous les tourmens que Ton souffre sont 
adoucis par l'idée que l'on aura un jour le plaisir de 
pardonner. On savoure d'avance cette jouissance 
délicieuse , on s'abandonne à cette honorable vo- 
lupté : on met dans la balance ce bonheur futur 
en opposition avec les calamités présentes, et les ca- 
lamités se trouvent légères ; et le cœur , élevé de 
plus en plus, se sépare du moment actuel, s'associe 
à l'avenir , et bénit la Providence. 

Madame Royale ne de voit pas tarder à éprouver 
la vérité de ce qu'Elisabeth lui avoit dit sur l'attache- 
ment du peuple françois. Dès que sa captivité fut 
un peu moins rigoureuse, elle vit tout ce qui venoit 
d'échapper aux fers et à la mort errer autour du 
Temple , et inventer les moyens d'être entendu ou 
aperçu par elle. Quand le directoire, sans consulter 
le vœu de ce peuple , la força de quitter la France , 
elle recueillit sur toute la route des témoignages (a) 
qui, certes, n'étoient pas suspects, les reçut avec 
un attendrissement que n'oublieront jamais ceux qui 
ont eu le bonheur d'en être les témoins, et emporta 
avec eife le regret de quitter une nation qu'Elisabeth 
avoit bien jugée. 

Hélas ! avant de s'éloigner de cette terre si souvent 



(a) Vddis adhuc ingens popuîls comitantiïus cxul 
LUC AN. Phanal, lib. U. 



DE MADAME ELISABETH. J2j 

mouillée de ses larmes , une nouvelle épreuve devoit 
lui être imposée; son dernier lien devoit être rompu. 
Pour essayer de naturaliser le régicide en France , 

on afloit commandera Robespierre un crime 

dont Robespierre lui-même avoit horreur : car il est 
aujourd'hui bien reconnu que cet homme, qui vivoit 
d'assassinats , n'avoit pu encore soutenir l'idée d'as- 
sassiner Elisabeth. Ce forfait lui fut prescrit par des 
factieux , en apparence moins puissans que lui. Mais, 
dans ces jours de sang, le plus puissant étoit celui 
qui entassoit le plus de cadavres , et dont on pouvoit 
dire , en fait de crimes , Nil actum reputans , si quid 
superesset agendum (a ). Plus prévoyans ou plus 
adroits que le chef qu'ils forçoient de leur obéir , 
ifs n'ont point partagé son sort. La volonté de Dieu, 
qui les a laissés vivre, ne peut s'expliquer que par 
ce mot sublime qui explique tout , Patiens , quia 
œternus (b). 

Depuis fa mort de la Reine , les deux illustres 
prisonnières , dans une ignorance absolue de tout 
ce qui se passoit au-dehors , vivoient de leurs sou- 
venirs , de leurs craintes , de leurs espérances , mais 
sur-tout de leur entière soumission aux ordres du 
ciel. Ce fut la résignation même qui dicta à Elisa- 

(a) «LUCAN. Pharsaî. Mb. II. 

(b) S. Augustin. 



I2/J ÉLOGE HISTORIQUE 

beth la belle prière qu'elle composa dans sa pri- 
son [35]. Ainsi offerts et sanctifiés, tous les jours 
se levoient clairs et sereins pour elle. Tous ses mo- 
mens étoient remplis par l'inestimable avantage de 
les consacrer à perfectionner l'éducation de son ai- 
mable nièce. Elle s'étoit faite à cette vie , et atten- 
doit en paix qu'un nouvel orage terminât ou changeât 
son sort. 

Cet orage éclata le o. mai 1794. Dans la soirée de 
ce jour funeste, la douceur attrayante de M. m£ Elisa- 
beth s'étoit encore prodiguée avec plus de charmes: 
sa conversation avoit été encore plus attachante ; 
sa tendresse sembloit s'être épuisée envers l'orphe- 
line qui n'avoit plus qu'elle, comme si un pressen- 
timent involontaire les eût averties de serrer de 
plus en plus des nœuds qui alloient être rompus. 
Elles s'endormoient avec la religieuse consolation 
d'avoir, pendant un jour encore , été jugées dignes 
de souffrir, et de souffrir ensemble, lorsque tout-à- 
coup Elisabeth est arrachée sans retour à celle dont 
elle étoit devenue la mère [36]. Elle veut calmer 
l'effroi de Madame Royale ; les assassins se font un 
plaisir de le redoubler. Alors, sensible avec courage, 
tendre sans êtreîbible , d'un mot elle la relevé, lui 
retrace tous ses devoirs, s'éloigne, la quitte, et ne 
la reverra plus. 

Oh! quelles terribles idées durent alors assaillir 



de Madame ÉLisÀBÈtH. 12$ 
fa malheureuse Thérèse, lorsque le bruit des portes 
qui se refennoient sur elle, lui annonça qu'après 
lui avoir enlevé un père , une mère , un frère , 011 
îui ôtoit encore l'incomparable amie qui les rempïa* 
çoit auprès d'elfe, avec qui elle pduvoit en parler, 
avec qui elle confondoit ses larmes ; lorsque chaque 
heure de cette nuit désastreuse sembïoit pour elle 
sonner dans un vaste désert , où dorénavant elle 
étoit condamnée à lutter seule contre la douleur et 
l'iniquité ! 

Elisabeth étoit déjà devant ses juges .... Queï 
mot m'est échappé î Des juges ! Elisabeth n'en a point. 
Elle paroît devant ses bourreaux ; et son aspect les 
fait frissonner. On lui fait subir un interrogatoire , que 
le jour des vengeances a rendu public. Elle répond 
en peu de mots ; mais ce peu de mots contient l'arrêt 
irrévocable .... De qui ! d'Elisabeth î Non ; de ceux 
qui la condamnent. On abrège les formalités: 
le crime étoit pressé de jouir. Le tribunal de sang 
s'écrie , comme le peuple hébreu : ce Elle mérite là 
w mort, » Reus est mords (a). Elle la mérîtoiten effet, 
la terre n'étoit plus digne d'elle; et cette victime 
sainte, parée de vingt ans de vertus, de quatre an- 
nées de tourmens et d'épreuves , chargée de la véné- 
ration universelle , devoit enfin entrer dans le ciel 

(a) S. Marc, chap. xiv. 



\l6 ÉLOGE HISTORIQUE 

pour y être l'hostie de propitiation entre un Dieu 
irrité et une nation égarée. 

Allez, Elisabeth : ils sont finis vos maux passa- 
gers, votre bonheur commence; et l'échafaud sur 
qui va couler votre sang, devient votre premier 
autel [37]. 

On voit quelquefois des malheureux, dans les 
dernières angoisses d'une grande calamité, dégoûtés 
de la terre , rebutés , fatigués des crimes qui s'y com- 
mettent, errer au milieu des tombeaux, comme 
pour y chercher la place où ils pourront un jour 
se retrancher contre la perversité humaine. SU's 
passent alors sur la tombe de quelque perso:: 
célèbre par ses infortunes et ses vertus, ils aiment à s'v 
arrêter ; ils interrogent cette tombe : ils voudroient 
voir l'homme éprouvé en sortir couvert de gloire et ce 
poussière, pour leur montrer le malheur dans tome 
sa beauté. Eh bien! qui que vous soyez, qui a\ez 
quelquefois formé ce vœu, vous pouvez l'accompiir 
en ce moment : venez voir Elisabeth à son passage. 
Son cachot fut pour elle une première tombe ; elle 
sort de celle-là, mais pour rentrer dans une autre. 
Dans la première, elle a déjà joui de l'éternité; 
dans la seconde, elle va s'en emparer pour jamais. 
Ne perdez pas un seul de ses regards , de ses mouve- 
mens : ainsi est-on dans le séjour céleste. Revêtue 
•ncore pour quelques minutes des mêmes formes que 



DE MADAME ELISABETH. 127 

ses bourreaux , cette ame sainte vous apparoîtpour 
vous entraîner après elle, pour sillonner dans les 
airs le chemin qui vous est ouvert : semblable à ces 
éclairs bienfaisans qui, au milieu des plus affreux: 
orages, indiquent au voyageur inquiet sa véritable 
route. 

Réunie à ceux qui doivent périr avec elle , 
M. mc Elisabeth les encourage , les édifie par sa tou- 
chante résignation. Dans la charrette funéraire, elfe 
continue à les exhorter : c'est le calme de la vertu, 
le courage auguste et simple de la religion. Le 
peuple, accoutumé tous les jours à amuser sa bar- 
barie ou sa stupidité de ces affreux spectacles , l'ad- 
mire machinalement et ne la défend pas. En arri- 
vant au pied de l'échafaud , se trouvent rassemblées 
vingt-quatre personnes de tout âge , des deux sexes , 
de toute condition, destinées à subir le même sort. 
Les femmes demandent à M. mc Elisabeth la per- 
mission de l'embrasser; ce qu'elle leur accorde avec 
son amabilité ordinaire. La cruauté , qui va perdre 
enfin ses droits sur elle , veut au moins exercer en- 
core et prolonger les derniers ; elle la désigne pour 
n'être immolée qu'après toutes les autres : on espère 
que vingt-quatre têtes tombant avant la sienne lui 
inspireront quelque terreur. Misérables ! vous ne la 
connoissiez pas, et vous n'étiez pas en effet dignes 
de la connoître. L'ame d'Elisabeth étoit déjà présente 



128 ÉLOGE HISTORIQUE 

à l'avenir : déjà le présent étoit passé pour elfe. 
A genoux devant le Dieu qui l'appelle, i 
beth ne voit que ce Dieu seul ; elle n'entend jj!us 
que les voix angéliques, auxquelles elle va mêler 
sa voix. Enfin son dernier moment est venu, ce 
moment pour lequel elle avoit toujours vécu , tou- 
jours souffert : la victime est attachée , la tête tombe , 
ïe ciel s'ouvre; Elisabeth y entre. 

C'est ici qu'il faudroit m'affranchir de toutes J< :-s 
idées humaines, et emprunter un langage divin. Les 
expressions les plus fortes que l'homme ait inven- 
tées, sont insuffisantes pour rendre ce que l'homme 
n'a jamais vu, mais ce dont son cœur l'avertit sans 
cesse; et, dans cette vie périssable, l'imperîL 
de nos organes ne peut que bégayer , dès qu'elfe veut 
parler de l'immortalité. Anges du ciel, qui entou- 
riez Elisabeth mourante, qui vous empressâtes de la 
porter aux pieds de l'Eternel , ah ! que ne pouvez- 
tous, pour m'inspirer vos accens enchanteurs, vous 
abaisser un moment jusqu'à moi, puisque lira 
blesse ne peut s'élever jusqu'à vous ! 

Elisabeth vit toujours : pour elle rien n'n 
que fa misère et la douleur; pour tUe , lin n 
a fini , Un autre a commencé. Comme elle 
paru triomphante dans sa nouvelle demeure '. Cc:r.;re 
elle aura prié pour les insensés qui ont cru fa \ 
en la précipitant clans ce torrent de délices! Ci h 

t .. - 



DE MADAME ELISABETH. 129 

elle aura parcouru en un instant la chaîne des évé- 
nemens dont à peine apercevons-nous quelques an- 
neaux ! Comme le secret du malheur de l'homme 
lui aura été révélé î Comme ses ennemis et ses assas- 
sins seront devenus ses bienfaiteurs ! Ravissante ré- 
volution ! Tout se métamorphose, s'embellit, se 
perfectionne , se divinise autour d'elle. Elle sort d'un 
gouffre de crimes, pour s'élever dans les régions 
d'une sainteté infinie. Au lieu de cette prison fu- 
nèbre , qu'elle n'avoit pas quittée depuis vingt et 
un mois , elle se trouve dans la brillante cité où il 
est dit que les Rois de la terre porteront leur gloire 
et leur honneur (a). Les satellites, les bourreaux que 
la rage des enfers déchaînoit, excitoit contre elfe, 
ont fait place aux légions célestes, qui l'introduisent 
auprès du trône de Dieu (b) , dans le rang réservé à 
ceux qui ont passé par la grande tribulation. Elle y 
retrouve ses larmes, ses souffrances, ses moindres 
peines, inscrites, enregistrées par la justice divine, 
qui n'a rien omis, qui lui tient compte de tout, qui 
paye par des délices immuables chaque minute de 
soumission méritoire. 

La voila cependant cette mort si calomniée, aussi 
nécessaire a la vengeance qu'à la bonté du tout- 



(a) Apocal chap. II. 
(k)Uid. chap. VII. 



130 ELOGE HISTORIQUE 

puissant, souvent ennemie de ceux qu'elle épargne, 
toujours bénie par ceux qui l'attendent ! Comme Ja 
nuée miraculeuse des Israélites, elle se place entre 
les oppresseurs et les opprimés , pour ne présenter 
aux uns que l'impénétrable obscurité d'une nuit 
effrayante, pour répandre sur les autres l'éclat de 
sa bienfaisante lumière. 

Dernière heure du juste persécuté ! Source éter- 
nelle de vérités consolantes ! Complément de la ré- 
vélation î Livre aussi sublime que simple , et qu'il 
est donné à tous de lire et d'entendre ! 

Où est- il le prétendu philosophe qui voudroit 
condamner l'homme à mourir tout entier ; qui ose 
blasphémer le créateur, dont la toute-puissance ne 
crut pas pouvoir attacher l'homme à b vertu , b'ii 
ne l'attachoit à l'éternité! Impie ! une curiosité pro- 
fane te fait lire peut-être cet éloge d'Elisabeth; la 
majesté du sujet t'entraîne peut-être malgré toi jus- 
qu'aux dernières pages. Ici, prosterne- toi devant 
l'immortalité , ou si ton orgueil se révolte enc\ re 
contre l'évidence, frémis en t'applaudissant d'avoir 

élevé l'homme jusqu'au néant; mais arrê:e- 

toi à l'entrée de ce gouffre de mort, qui finit ta 
vie et qui commencera la mienne. Milton nous dé- 
crit un pont construit par le péché et la mor: . 
pour communiquer de l'enfer au monde qui venoit 
d'être créé; l'immortalité m'en montre un, cor.str. 



DE MADAME ELISABETH. I 3 I 

par elle sur la mort même, pour communiquer du 
monde présent au monde futur. Malheureux ! meurs 
où tu es : je vais vivre où l'on m'appelle. 

Que le tombeau d'Elisabeth retrace sans cesse ces 
grandes idées aux hommes vertueux qui viendront 
pleurer sur sa cendre; qu'if {es rétrace même à 
l'homme coupable qui viendroit pour insulter à. 

ses dépouilles Le tombeau d'Elisabeth î . . . . 

Hélas ! en a-t-eîle un î Les débris d'Elisabeth sont 
perdus dans l'univers. Mais au moins sa céleste 
influence ne nous abandonna pas, et daigna s'étendre 
sur son aveugle patrie. Par elle fut bientôt frappée 
d'une inertie mortelle la barbare assemblée , qui ne 
gouvernoit plus [38], mais qui souilloit encore la 
France. Deux mois après la mort d'Elisabeth , cette 
assemblée s'est arrêtée. Elle n'étoit point lasse, mais 
elle étoit épuisée de crimes : le germe qui en avoit 
tant produit commençoit à se dessécher; etson imagi- 
nation recuîoit enfin devant sa férocité. Nous l'avons 
vue pendant plus d'un an , se traîner dans ce chemin 
rétrograde, y disputer le terrain pied à pied, en 
cherchant sans cesse à s'accrocher aux ossemens dont 
elle l'avoit couvert. Nous l'avons vue remonter un 
fleuve de sang, le remonter sans repentir et sans 
remords, mais craindre les remords et le repentir 
du peuple ; forcée de se plier a des circonstances 
nées de la terreur qu'elle-même avoit créée , vouloir 

I 2 



l$2 ELOGE HISTORIQUE 

faire la part de la nécessité, et celle de la révolu- 
tion ; traiter celle-là comme son ennemie , celle-ci 
comme sa bienfaitrice ; ne laisser à Tune que ce qu elle 
etoit contrainte de lui céder à regret , et jouir avec 
l'autre de tout" ce que sa régicide reconnoissance pou- 
voit lui conserver. 

Elle avoit légué ces sentimens au directoire quelle 
enfanta : lui-même, renversé par un souffle , les légua 
à la puissance qui le rempïaçoit. Celle-ci , devenue 
colossale à force de sang , de perfidies et de victoires , 
fondoit sur les mêmes sentimens son épouvantable 
empire, lorqu'une coalition sans exemple a détruit 
ce colosse, moins encore par la terreur de ses armes 
que par l'ascendant de sa loyale et bienfaisante géné- 
rosité. 

Grand Dieu ! ce fut sans doute aux instances 
d'Elisabeth que tu accordas tous ces miracles. Accorde 
encore à sa sainte intercession celui d'une réunion 
entière, parfaite, inaltérable. Qu'à son nom, toutes 
ies haines s'éteignent , toutes les injures s'oublient , 
toutes les factions s'anéantissent; que chacun apporte 
pour première offrande à notre sainte Elisabeth le 
pardon des injustices qu'il a éprouvées, l'oubli des 
pertes qu'il a faites. Répands sur toute la France 
un esprit de religion , de concorde et de paix ; con- 
tinue à le répandre sur ces Puissances, aujourd'hui 
nos glorieuses libératrices. Commande au soleil de 



DE MADAME ELISABETH. I 33 

n'éclairer que des gouvernemens sages et des peuples 
soumis ; et que le nom d'Elisabeth , gravé dans tous 
les cœurs , répété par toutes les bouches , soit à 
jamais invoqué comme le modèle des grands , le 
protecteur des foibles , fa consolation des malheu- 
reux , et l'espoir de tous î 



134 ÉLOGE HISTORIQUE 

NOTES 

DE LA PREMIÈRE PARTIE. 



[ i ] 1 REMIÈRE phrase d'Emile : par F 'auteur des choses , 
Rousseau entend la nature; il la nomme quelques lignes 
après, dans le même paragraphe et dans tout l'ouvrage. 

[2] Rien n'avoit été négligé pour la perfection du plan 
que la Dauphine devoit suivre. Louis XV avoit applaudi 
à ce travail : il avoit pour sa belle-fille une grande estime , 
et la regardoit comme une princesse du plus rare mérite. 
Avec la droiture d'ame et d'esprit que le duc de Berry 
( Louis XVI ) avoit reçue en partage , on ne peut calculer 
ce qu'il seroit devenu par les soins d'une institution ma- 
ternelle. La Dauphine avoit beaucoup d'élévation et 
d'énergie; elle se seroit sur-tout appliquée à corriger, dans 
l'excellent cœur de son fils, cette foiblesse qui a fait son 
malheur. Quand on réfléchit à tous les événemens qui se 
sont succédés pour appeler ce prince au trône, et pour 
j'y appeler dans les circonstances qui ont préparé sa perte, 
on ne peut plus douter que la chute des empires m 
déterminée par une force majeure, et effectuée par une 
suite de causes que notre foible vue n'aperço;: 
lorsque le coup est porté. 

[3] M. me ce Mackau, dont le mari avoit été mini>- 
Ratisbonne, étoit retirée en Alsace larsan, 



DE MADAME ELISABETH. 135 

d'après les renseignemens qui lui furent donnés à Saint- 
Cyr, où M. me de Mackau avoit été élevée, jeta les yeux 
sur elle, et la fît nommer sous-gouvernante. La maison de 
Saint-Cyr étoit dans l'usage de conserver des notes sur le 
caractère et les talens de ses élèves : elle étoit même infor- 
mée de leur conduite dans le monde. La justesse de ses 
observations parut bien dans le choix de M. me de Mackau; 
et peu d'institutrices ont réuni aussi éminemment toutes les 
qualités nécessaires pour élever des enfans nés auprès du 
trône. 

[4] L'éducation avoit tellement corrigé ce caractère 
naturellement violent, qu'il fallut ensuite qu'elle combattît 
contre elle-même pour ne pas laisser prendre sur elle un 
empire, dont elle voyoit de si près de funestes exemples. 
Elle auroit même été disposée à se laisser dominer; et ses 
amies ont été quelquefois témoins des efforts qu'elle faisoit 
pour que sa confiance la plus tendre ne dégénérât pas en 
foiblesse. Mais au moment de la révolution , lorsqu'elle se 
fut décidée à ne pas quitter le Roi, elle reprit, par prin- 
cipe même de religion, un caractère ferme et énergique. 
Elle n'hésita jamais à donner hautement tous les conseils 
que cette énergieiui inspiroit. On ne les suivoit point ; et 
cette ame forte, toujours résignée, se soumettoit en gémis- 
sant, mais annonçait tous les malheurs dans lesquels on se 
précipitoit. 

[5] Lorsque M. me Elisabeth alloit à Saint-Cyr, elle y 
passoit communément trois ou quatre heures à causer avec 
les dames. Elle permettoit quelquefois qu'on lui amenât 
quelques demoiselles. Cet honneur étoit réservé pour 
celles dont on étoit le plus content ; et l'espoir de le 
mériter étoit pour toutes un grand motif d'émulation. 

I 4 



l$6 ÉLOGE HISTORIQUE 

Ordinairement on disoit un salut après son arrivée. Sou- 
vent elle venoit dans le réfectoire pendant le souper. 
Chaque parole qui sortoit de sa bouche, étoit aimable 
ou édifiante. Les jeunes élèves de Saint-Cyr contem- 
ploient avec intérêt et admiration le modèle des vertus 
dont tous les jours on leur donnoit des leçons ; et plus 
ce modèle se trouvoit dans un rang élevé, plus il faisoit 
impression sur elles ; plus elles sentoient combien il im- 
porte, quelque place que l'on occupe, dans le monde, 
de l'honorer par ses qualités personnelles, de la sanctifier 
par ses exemples. Personne n'étoit plus en état que les 
dames de Saint-Cyr de saisir tous ces rapprochemens, et 
d'en tirer de grandes leçons. Cette maison avoit porté 
l'éducation des jeunes personnes du sexe au plus haut 
point de perfection où peut-être puisse-t-elle parvenir. 

[6] II avoit été question de marier M. me Elisabeth à 
un prince de Portugal. La chose fut très-avancée. M." e 
Elisabeth avoit un secret éloignement pour ce mariage; 
et elle apprit avec plaisir qu'il n'auroit pas lieu , quoi- 
qu'elle se fût abstenue d'y apporter personnellement 
aucun obstacle. On parla un moment du Duc d'Ao>t , 
aujourd'hui Roi de Sardaigne ; ce qui eut rap. 
JVî. mc Elisabeth de sa sœur. Enfin, l'Empereur Joseph II 
goûta infiniment son caractère et sa conversation, lors du 
premier voyage qu'il fit en France. 11 paroissoit mi- 
disposé à en faire la demande. Il se forma aussitôt une 
intrigue pour l'en détourner , et on réussit. M. mc Eli-, 
n'étoit point éloignée de cette alliance. Joseph venoit de 
perdre une femme pleine de vertus et de pic r 
n'avoit encore annoncé aucun des s) que depuis 

il a suivis ,i?ec plus de violence que dediscei 



DE MADAME ELISABETH. 137 

[7] M. mc Elisabeth avoit l'imagination vive, et à raison 
Je cela s'astreignoit à la réserve la plus rigoureuse dans 
le choix de ses lectures. Elle ne lisoit aucun roman , 
et avoit témoigné à ses dames qu'elle n'approuveroit pas 
qu'elles en prissent dans sa bibliothèque , à Montreuil. 

On sera peut-être étonné qu'il y eût dans cette biblio- 
thèque des livres qu'elle regardoit comme dangereux. 
Voici l'explication de cette contradiction apparente. 
Quand on lui donna un bibliothécaire, elle ne fut point 
maîtresse du choix. Chamfort fut nommé ; et il est hors 
de doute que l'intrigue qui lui fit donner la préférence , 
ne fût pour donner à M. mc Elisabeth, sinon un désagré- 
ment , au moins quelque embarras : elle le reçut sans îui 
témoigner aucune improbation. Chamfort , pour com- 
poser la bibliothèque de Montreuil , consulta bien plus 
son propre goût que celui de M. mc Elisabeth. Il y mit 
beaucoup de romans et d'ouvrages philosophiques. La 
princesse ne fit aucune observation , mais n'y toucha 
jamais. 

[8] Elle ne négligeoit même pas îe travail des doigts; 
et les femmes qui servoient madame Elisabeth, peuvent 
attester qu'elle ne passoit jamais un moment sans être oc- 
cupée. Elle travailloit, soit à coudre, soit à broder, soit 
en tapisserie, comme la meilleure ouvrière, et avec une 
promptitude étonnante. Elle exécutoit dans ces ouvrages 
les dessins les plus compliqués, avec la plus grande faci- 
lité. Un jour qu'elle finissoit de broder un jupon , une de 
ses femmes, frappée de la beauté du dessin, et de la net- 
teté de l'exécution, lui dit : C'est réellement dommage que 
Madame soit si adroite. — Pourquoi donc ! — Cela convien- 
droit mieux a des filles -pauvres : ce talent leur suffirait pour 



138 ÉLOGE HISTORIQUE 

gagner leur vie, et pour nourrir leurs familles. — C'est peut- 
être pour cela que Dieu me Va donné ; et bientôt, peut-être, 
j'en ferai usage pour me nourrir moi et les miens. On étoit 
alors au mois de mars 1792. 

[9] Si, parmi les personnes attachées à M. mc Elisabeth, 
ou qu'elle étoit obligée de voir, il y en avoit quelques- 
unes dont la conduite ne fût pas aussi mesurée que la sienne , 
elle s'abstenoit avec elles de toute intimité en particulier; 
elle y substituoit une dignité qui tenoit toujours ces per- 
sonnes à une distance respectueuse. En public, elle avoit 
pour elles les égards d'usage, et se conduisoit avec une 
prudence telle qu'on ne pût pas dire qu'elle accréditoit 
la critique qu'on pouvoiten faire. Ces nuances furent tou- 
jours observées avec une attention extrême, quoiqu'elles 
dussent coûter beaucoup à M. me Elisabeth, dont la bonté 
aimable et facile auroit voulu être à son aise avec tout ce 
qui l'entouroit. 

[10] M. mc Elisabeth, pleine de confiance et d'abandon 
quand elle étoit avec ses amies intimes, avoit une grande 
réserve, quelquefois même un peu d'embarras, quand la 
plupart de ses dames étoient auprès d'elle. Elle craignoit 
alors que ses regards ou ses discours ne pussent indiquer 
quelque marque de préférence. Cette gêne influoit sur son 
maintien et sur sa conversation , sur-tout dans les premiers 
momens. C'étoit alors que sa grandeur lui étoit à charge; 
mais elle s'en dédommageoit quand elle rentroit dans son 
intérieur. 

[1 1] M. mc Elisabeth vivoit avec les dames de son inti- 
mité, comme elle auroit vécu avec ses sœurs. Elle n'étoit 
étrangère à rien de ce qui pouvoit les intéresser. Elle >'in- 
formoit avec sollicitude de tous les détails de leurs famiiles. 



DE MADAME ELISABETH. 139 

Quand une d'elles étoit en couche , elle alloit la voir très- 
exactement : elle se faisoit une fête de lui tenir compa- 
gnie. Elle jouoit avec tous leurs enfans : il n'est aucun 
d'eux qui ne se souvienne encore d'elle et de ses aimables 
caresses. On verra (dans la note 16) quel effet la nouvelle 
de sa mort produisit sur les enfans de M. mc de Bombelles. 
Ces soins assidus n'étoient point de la part de M.*" c Eli- 
sabeth un moyen de passer son temps, dont elle n'étoït 
jamais embarrassée. Elle les regardoit comme un devoir 
de l'amitié; et elle auroit eu mauvaise idée d'elle-même, 
si elle n'avoit pas rempli ce devoir avec affection et em- 
pressement. 

[12) M. mc la duchesse de Duras avoit pour M.™ Eli- 
sabeth un attrait particulier. La princesse avoit un plaisir 
extrême à se trouver avec elle. Elle aimoit l'élévation de 
son ame , la solidité de son jugement, l'agrément de son 
esprit. Elle la regardoit avec raison comme une de ses 
amies les plus intimes , comme une de celles en qui elle 
pouvoit îe plus justement mettre toute sa confiance. 

[13] M. ,ic de Mackau épousa M. de Bombeîles , qui, 
après avoir été ambassadeur en Portugal , étoit ambas- 
sadeur à Venise au moment de la révolution. 

[ 13 bis. ] « M. me Elisabeth avoit sept ans, lorsque ma 
« mère ( désignée par les dames de Saint-Cyr à M. mc de 
33 Marsan, comme propre à seconder ses vues et ses soins 
3j dans l'éducation de Mesdames ) arriva de Strasbourg, 
3> pour remplir les fonctions desous-gouvernante. M. ir,c de 
3î Marsan , prévenue en sa faveur, la reçut comme si elle 
» eût dû la remercier d'avoir accepté le pénible emploi 
3î qu'elle lui avoit confié. Elle voulut voir ma sœur et 



l4o ÉLOGE HISTORIQUE 

«moi, et nous présenta à Mesdames. M. mc Elisabeth me 
» considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue 
» d'un autre enfant de son âge. Je n'avois que deux ans 
» de plus qu'elle ; et étant aussi portée qu'elle à m'amuser, 
*> les jeux furent bientôt établis entre nous , et la con- 
«noissance bientôt faite. Ma mère, n'ayant point de for- 
» tune, pria M. me de Marsan de solliciter pour moi une 
» place à Saint-Cyr. Elle l'obtint, et je m'attendois à être 
» incessamment conduite dans une maison pour laquelle 
»j'avois déjà un véritable attachement. Cependant 
» M. mc Elisabeth demandoit sans cesse à me voir; j'étois 
i>Ia récompense ou de son application, ou de sa doci- 
lité : et M. mc de Marsan, s'apercevant que ce nouveau 
« moyen avoic un grand succès , proposa au Roi que je 
^devinsse la compagne de M. mc Elisabeth, avec i'assn- 
»rance que, lorsqu'il en seroit temps, il voudroit bien 
«nie marier. Sa Majesté y consentit. Dès ce moment , je 
«partageai tous les soins qu'on prenoit pour l'éducation 
»et l'instruction de M. ,nc Elisabeth. Cette infortunée et 
» adorable princesse , pouvant s'entretenir avec moi des 
»sentimens qui remplissoient son cœur, trouvoit dans 
» le mien une reconnoissance , un attachement , qui à ses 
«yeux me tinrent lieu des qualités de l'esprit et de l'ama- 
«bilité : elle me conserva, sans aucune altération , des 
» bontés et une tendresse qui m'ont valu autant de bon- 
*>heur que j'éprouve aujourd'hui de douleur et d'amer- 
jjtunie. Je fus mariée par elle à M. de Bombelles. Le 
x> Roi voulut bien, sur la demande de sa sœur, me 
adonner une dot de cent mille francs, une pension de 
a> mille écus, et une place de dame pour accompagner 
»M. mc Elisabeth. Cet événement lui causa le plus sen*- 
» siblc plaisir. Jamais je n'oublierai la touchante sens?- 



DE MADAME ELISABETH. iil 

« bilité avec laquelle elle me dit : Enfin voici donc mes 
» vœux remplis : tu es à moi; qu'il m'est doux de penser 
*> que c'est un lien déplus entre nous , et d'espérer que rien 
« ne pourra le rompre ! » 

Ce récit est pris dans les notes que me donna en 1795 
M. me de Bombelles ; je l'ai copié avec une littérale et re- 
ligieuse exactitude ; il donne une idée de l'analogie qui 
a toujours existé entre ces deux belles âmes. 

[14] M. ,Ie de Causan étoit chanoinesse de Metz. En 
cette qualité, elle devoit passer huit mois de l'année à son 
chapitre. Le terme de son départ approchoit : M. mc Eli- 
sabeth voyoit arriver ce moment avec une véritable peine, 
et s'étoit secrètement occupée de fixer auprès d'elle sa jeune 
amie. Un jour celle-ci reçut une lettre, et vit avec surprise 
que , sur l'adresse, elle étoit qualifiée Dame de M. mc Eli- 
sabeth ; elle ôte l'enveloppe , et trouve un aimable billet de 
la princesse, qui se félicite de la garder, et lui mande de 
venir le lendemain pour savoir l'explication de cette 
énigme. M. m * Elisabeth ne pouvoit témoigner d'une ma- 
nière plus ingénieuse et plus sensible, combien elle atta- 
choit de prix à ne pas se séparer de M. Iie de Causan. Mais 
elle craignoit l'opposition de M. me de Causan la mère, 
femme d'un mérite rare, d'une grande sévérité de prin- 
cipes, et qui avoit pour maxime qu'aucune de ses fillei 
n'eût déplace à la cour sans être mariée. M. me de Causan 
avoit plusieurs enfans et peu de fortune : le lendemain 
elle vint avec sa fille chez M. me Elisabeth. La princesse 
courut au-devant d'elle avec empressement, et se jeta à 
son cou , en lui répétant plusieurs fois : Ne me refuse pas. 
• M. me de Causan étoit pénétrée de tant de bonté, mais 
tenoit toujours à sa maxime; M.* 6 Elisabeth ne la corn- 



l/[.2. ÉLOGE HISTORIQUE 

battoit pas, mais disoit : Je sais ta façon de penser; sois 
tranquille , je pourvoirai à tout ; je la marierai. En effet, plu- 
sieurs mariages s'étant présentés, celui de M. de Rai i 
parutconvenir. M. n,c Elisabeth va un matin chez la Reine, 
et, avec une gaieté aimable et tendre, lui dit : Promettez- 
moi de m' accorder ce que je vais vous demander. La Reine, 
avant de promettre, veut connoître la demande. Jl s'en- 
ga-ge entre elles Jeux un combat de plaisanterie. Enfin 
M. 1 " 6 Elisabeth lui expose ce dent il s'agit, et ajoute: Jt 
veux donner à Causan cinquante mille écus pour sa dot ; 
obtenez du Roi qu'il m'avance pour cinq ans les trente mille 
francs d'éîrennes qu'il me donne annuellement. E!Ie eût 
été, sans doute, aussi sûre d'obtenir ce qu'elle desrrort, 
si elle se fût adressée directement au Roi : mais il y avoir 
une délicatesse infinie à vouloir que cette grâce tut duc 
en partie à la Reine; et cette circonstance prouve a\ec 
quelle exacte attention M. mc Elisabeth observoit jusqu'aux 
moindres nuances, jusqu'aux plus petits ménagemens. La 
Reine se chargea volontiers d'une demande dont le 
succès étoit infaillible. Le Roi saisit cette occasion de 
donner à sa sœur une nouvelle marque d'attachement ; 
et M.' i,c Elisabeth eut la jouissance d'annoncer à M. ,ic de 
Causan qu'elle ne la quitteroit pas. Tout cela étoit dit , 
écrit, répété par elle avec un abandon , une sens:! 
un charme irrésistible. Pendant les cinq années quV 
reçut rien au jour de l'an, lorsqu'on parloit des étrennes, 
elle disoit: moi je n en ai pas encere,ma: eccur. 

]l est à remarquer que la dernière de ces cinq années 
étoit 1789, et que les circonstances qui survinrent ne 
permirent pas de reprendre l'ancien usage. 

Qu'une grande princesse fasse des sac r ii:ees pé 
pour s'attacher une amie peu favorisée de la fortune, c 6 : 



DE MADAME ELISABETH. I 4 3 

assurément une chose très-simple, quoique fort louable en 
elle-même: mais ce qui ajoute à la libéralité de M. mc Eli- 
sabeth un prix plus grand que le don même , c'est la 
suite , l'empressement, les formes qu'elle mit à toute cette 
affaire ; c'est le bonheur qu'elle trouve à s'en occuper; 
c'est celui qu'elle ressent d'avoir réussi. Elle prouva bien 
alors une vérité, qui est une des lois les plus sacrées de 
l'amitié, c'est qu'entre deux vrais amis, celui qui oblige 
est le plus heureux. 

En scrutant l'intérieur de la vie de M. me Elisabeth, on 
trouveroit beaucoup de détails aussi intéressans, qui se 
perdoient dans le tumulte d'une cour brillante, mais qui 
honorent l'humanité, et qui sont plus précieux à recueillir 
que tant d'anecdotes malignes ou scandaleuses. Celles-ci 
ne servent qu'à distraire ou amuser un moment l'esprit; 
ceux-là font bien à l'a me. 

[15] M. me de Bombelles mourut à Briïnn , en Moravie, 
au mois de septembre 1800. Depuis 1792, elle et sa 
nombreuse famille ne vivoient que des bienfaits du Rot 
et de la Reine de Naples. Les malheurs qu'éprouvèrent 
leurs Majestés siciliennes, les forcèrent de réduire leurs 
libéralités. On verra, dans les deux pièces suivantes, quel 
admirable usage M. n,e de Bombelles faisoit, je ne dirai 
pas de son superflu, mais de son nécessaire. Je rapporte 
ces pièces sans réflexions, afin qu'on juge par elles seules 
du mérite de celle qui, sur une terre étrangère, a excité 
de pareils regrets. II est, je crois, sans exemple, que dans 
les Etats autrichiens , une gazette ait rendu deux hom- 
mages publics aux vertus d'une victime de l'émigration ; 
le respect universel attaché à la mémoire de M. 1 " -de 
Bombelles peut seul avoir fait tolérer la noble hardies^ 



l44 ÉLOGE HISTORIQUE 

du gazetier de Briïnn : il mérite la reconnoissar.ee de 
toutes les âmes honnêtes; et j'acquitte, autant qu'il est 
en moi, celle de l'humanité, en publiant deux pièces 
dignes d'être insérées dans les annales de la vertu. 

1. Traduction d'un article de la gazette de Brunn y du 
mercredi i." octobre i8qo. 

« Le vrai mérite est sans ostentation ; il n'appartient 
33 qu'à la justice de l'histoire de lui ériger un autel incor- 
33 ruptible dans le cœur de tout homme de bien. La vertu 
33 la plus pure, la piété sans hypocrisie, la tendresse conju- 
33 gale et maternelle portée au plus haut degré, le courage 
33 et la grandeur dame dans les plus grands malheurs, 
3j la bonté du cœur, une bienfaisance sans bornes dans 
33 une situation gênée, un esprit culthé, une amitié noble 
3> et constante, toutes ces qualités se trouvoient réunies 
-jj dans une femme: toutes ces qualités lire nt\ Y-nérer Al. mc de 
3J Bombelles, qu'une mort prématurée arracha des bras 
3> de six orphelins, à la suite d'une couche malheureuse, 
3> dans La trente-neuvième année de son âge , et cor. 
3> dans un monde où elle reçoit la récompense due à ses 
3> souffrances et à ses vertus. Tous ceux qui l'ont connue, 
33 qui l'ont vue grande et élevée dans le malheur, qui 
3> l'ont admirée sous les titres respectables de mère, d'é- 
3> pouse et d'amie, ne pourront refuser des larmes à sa 
3> mémoire, et à ses mânes le souhait d'une paix sainte et 
35 inaltérable. » 

II. Traduction d'un autre article de la même ga~ette, 
du samedi 4 octobre 1S00. 

« Les hommes reconnoi5sans forment, dans le grand 

3j tableau 



DE MADAME ELISABETH. 1^5 

» tableau du monde, le groupe le plus intéressant ; car il 
» n'est aucune vertu, si élevée qu'elle soit, à laquelle le 
33 céleste sentiment de la reconnoissance ne mérite de 
33 servir de pendant. Nous fûmes témoins , lundi dernier, 
x> d'une scène des plus touchantes, des plus sublimes, 
« près du cercueil de la défunte M. mc de Bombelles. La 
a> gratitude y célébra une fête digne du ciel, et offrit un 
a> laurier à la vertu dans le tombeau. Les habitans de Mé- 
35 nowitz ( village non loin de Briinn , où la défunte habita 
3î quelque temps ) apprirent la mort de cette vénérable 
03 femme ; et plusieurs d'entre eux se hâtèrent d'arriver à la 
33 ville et dans la maison du deuil. C'étoit le jour des 
33 funérailles, et le cercueil étoit déjà fermé. Les bonnes 
33 gens en demandèrent l'ouverture avec des cris déchi- 
33 rans , pour voir encore une fois leur bienfaitrice , leur 
33 mère, pour baiser encore une fois ses froides mains. Le 
33 cercueil fut ouvert; et ces créatures reconnoissantes, 
33 pâles et plongées dans une douleur muette , les yeux: 
33 baignés de larmes , entourèrent le corps de leur bien- 
» faitrice. Ce spectacle étoit digne de compassion , et 
33 en même temps de l'enthousiasme des âmes sensibles 
33 qui savent apprécier le mérite de la vertu. Enfin ce 
33 chagrin muet éclata en plaintes amères : alors sa main 
3> glacée fut couverte de baisers brûlans ; alors les vête- 
33 mens de la défunte furent arrosés des larmes du senti- 
3) ment , de ces larmes que tous les trésors de la terre ne 
33 peuvent acheter sans la vertu dont elles sont le prix. 
33 Chacun de ces hommes reconnoissans essaya de peindre 
33 aux assistans, avec tout le feu renfermé dans ses veines, 
33 les bienfaits qu'il en avoit reçus : Au lit de ma femme 
33 malade, elle veilloit jour et nuit. — Elle ferma les yeux 
33 de ma mère. — Elle me donna des drogues de sa propre 

K 



1-46 ÉLOGE HISTORIQUE 

»main et me soigna, — Elle pansa mes plaies, et me mit 
33 en état de soutenir mes vieux parens. Ainsi s'écrioien: en- 
m semble ces cœurs nobles et sensibles; et ils adressoient 
33 leurs vœux au ciel pour qu'il accordât la paix éternelle 
33 à sa belle ame , pour prix de tant de bienfaits. Que sont 
33 toutes les louanges achetées avec de l'or, auprès d'un 
3) tel éloge funèbre! Oh! celui qui, au récit de pareilles 
33 scènes, n'aimeroit pas la vertu , n'ouvriroit pas son cœur 
3> aux malheureux , qui ne répandroit pas des trésors, sou- 
3> vent mal acquis, dans le sein des infortunés; celui qui 
3> ne cesseroit pas de poursuivre la vertu, d'opprimer le 
33 mérite , qu'il descende un jour au tombeau sans être 
33 aimé, sans être pleuré! c'est la plus grande punition, 
33 et dont il sentira, dans un autre monde seulement, 
33 toute l'étendue. » 

[ 16] M. me de Eombelles étoit au château de. . . . près 
de Rochak en Suisse, avec son mari, ses enfans et 
quelques amis, quand M. ,,,e Elisabeth lut exécutée. On se 
fîattoit toujours que l'atrocité révolutionnaire n'iroit pas 
jusque-là: on savoit que des hommes plus monstrueux que 
Robespierre lui avoient fait, à ce sujet, des dema 
jusqu'alors inutiles. A l'arrivée de la poste, on ou\ 
journaux. En un instant, l'affreuse nouvelle est sue dans 
tout le château: M. n,e de Bombelles étoit encor 
lit; son domestique entre, couvert de larmes, et prononce 
à peine le mot terrible : elle fait un cri ei tombe sur son 
oreiller. Son mari arrive à l'instant même, c: 
tenir : elle fait effort pour se relever ; et l'excès d 
sibilité intervertissant tous les mouvemens de la n; 
un éclat de rire effrayant se manifeste sur ce visage baigné 
de pleurs. C'étoit la démence de la douleur; mais c\.-t 



DE MADAME ELISABETH. \J^J 

ïa démence la plus dangereuse : elle étoit peut-être sans 
remède, si la tendresse ingénieuse de M. de Bombelies 
n'eut imaginé celui qui devoit rappeler la nature à elle- 
même. Ses enfariSy s'éciïe-t-il , ses enfans ! Ils savoient 
déjà, qu'ils avoient perdu celle qu'ils pouvoient aussi 
appeler leur mère, lis entrent, se jettent sur le lit de 
l'infortunée. Leurs cris, leurs larmes, le vif sentiment des 
aînés , la douleur touchante des plus jeunes , le nom. 
d'Elisabeth repété au milieu de tous ces accens plaintifs, 
la confusion déchirante qui régnoit sur ce lit où la na- 
ture et l'amitié don noient le spectacle de leurs plus 
douces, de leurs plus cruelles sensations, ramenèrent 
M. me de Bombelies. Elle m'a raconté cette scène , que 
j'arFoiblis en la rapportant; il n'appartenoit qu'à elle de 
décrire ce qu'elle avoit éprouvé. 

[17] Rien n'égale les recherches, les attentions de 
tout genre , dont M. me Elisabeth fut sans cesse occupée 
pendant la maladie de M. me de Causan et celle de M. me de 
Raigecour sa fille. La mère étoit à Paris, attaquée d'une 
maladie mortelle ; ïa fille étoit restée grosse à Fontai- 
nebleau, où elle fut très-dangereusement malade. M. ^Eli- 
sabeth avoit été obligée de partir avec la cour et de quitter 
son amie. On voit, dans ses lettres, combien cette sépa- 
ration lui coûtoit. Elle avoit obtenu de faire rester à 

Fontainebleau M. Lo , chirurgien, aussi estimable 

par ses qualités personnelles que recherché par ses talens. 
Elle avoit pris des arrangemens pour disposer des cour- 
riers sur la route. Elle envoyoit son médecin pour être 
plus positivement instruite de l'état de la malade. Elle 
avoit prié une de ses dames d'aller à Fontainebleau la 
remplacer auprès de son amie; et celle à qui elle avoit 

K 2 



ï48 LLOGE HISTORIQUE 

demandé cette marque d'amitié , étoit bien digne de toute 
la sienne. Elle avoit laissé à Fontainebleau des chevaux , 
pour que M. de Raigecour pût prendre l'air et se dissiper. 
Quand M. me de Raigecour fut en état de revenir à Ver- 
sailles , M. me Elisabeth fit disposer des relais pour rendre 
le voyage moins fatigant. Il n'y avoit point de précautions 
qu'elle n'eût prises pour que M. me de Raigecour ignorât ou 
ne sût que peu à peu le dangereux état de sa mère. Elle ne 
voulut point qu'on lui apprît la mort avant son arrivée à Ver- 
sailles, afin que, dans les premiers momens de sa douleur, 
elle fût entourée de consolations. Elle ne se sentit pas le 
courage de lui dire elle-même la fatale nouvelle; mais 
elle parut aussitôt que le coup eut été porté. Toutes les 
lettres qu'elle écrivoit dans ces circonstances d'inquiétude 
ou d'affliction , sont les chefs-d'œuvre de l'amitié. 

Voye^fdans ses lettres à M. mc Marie de Causan, celles 
écrites pendant la maladie de sa mère, en décembre 1785. 

[18] Jamais, dans la société deM. mc Elisabeth ,on ne 
parloit des intrigues galantes de la cour ou de Paris; elle 
avoit tellement inspiré à ses intimes un éloignement pour 
toute conversation qui tenoit à cet article, que quelques- 
unes d'entre elles n'apprirent qu'en pays étranger, de> 
anecdotes dont la malignité publique s'amusoit long- 
temps avant la révolution. 

Sur ce point on étoit si accoutumé, à la cour, à respec- 
ter la perfection de M. e Elisabeth, qu'à l'instant qu'elle 
paroissoit , toute espèce de conversation de ce genre 
cessoit tout-à-coup. 

[ 19] Non-seulement M. mc Elisabeth ne prenoit aucune 
part aux intrigues de cour; mais les personnes qu'elle 



DE MADAME ELISABETH. 1 4p 

armoit, trouvoient toujours en elle les mêmes soins, les 
mêmes attentions dans leur disgrâce comme dans leur 
faveur. Dans une des notes suivantes , on verra sa con- 
duite envers M. mc d'Aumale. Pendant l'incroyable affaire 
du collier, lorsqu'au scandale de l'arrestation publique 
du cardinal, on ajouta maladroitement celui de faire 
faire une procédure criminelle sur des faits dont jamais 
on n'auroit dû parler , M. me Elisabeth alla trouver la 
Reine, et lui dit qu'ayant de grandes obligations à M. mc de 
Marsan, qui partageoit en ce moment la disgrâce de la 
maison de Rohan, elle espéroit que sa Majesté ne seroit 
pas étonnée de la voir rendre à M. mc de Marsan tout ce 
qu'elle devoit à ses vertus et à ses malheurs. En effet , 
M. mc Elisabeth venoit la voir assidûment, et faisoit ce 
qui étoit en elle pour adoucir sa position. 

[20] Quelques torts qu'aient voulu donner à la Reine , 
d'abord la malignité publique, puis la haine ou la jalousie 
de ses ennemis , cette princesse n'en respectoit pas moins 
les vertus de M. me Elisabeth. Le peu de rapports qu'il y 
avoit entre leurs occupations journalières, excluoit sans 
doute toute intimité ; mais la Reine lui rendoit toujours 
une entière justice , même lorsque par des intrigues de 
cour on cherchoit à lui inspirer delà jalousie contre elle. 
C'étoient des conseils étrangers (a) qui l'excitoient sans 
cesse à prendre garde que sa belle-sœur ne prît trop d'em- 
pire sur l'esprit du Rai. D'autres, à sa place, se fussent 



(a) Ces conseils lui étoient malheureusement repétés par des Fran- 
çois. Je n'accuse pas ces François ( qui ont dû faire à ce sujet de terrib'es 
réflexions ) d'avoir voulu servir des intérêts étrangers ; mais ils savoient 
bien que 'par- là ils servoient les leurs , et qu'en appuyant ces conseils 
aupr 5 de ia Reine, ils consolidoient leur crédit auprès d'elle. 

K ? 



150 ELOGE HISTORIQUE 

abandonnées comme elle à des conseils qui d'ailleurs 
flattoient son amour-propre et son ambition. Il est bien 
difficile à une jeune souveraine , que tout ce qui l'entoure 
invite à gouverner sous le nom de son mari, de ne pas 
chercher à établir et conserver cet ascendant contre qui- 
conque pourroit le détruire ou le diminuer. Or, si Louis 
XVI se fût une fois livré sans réserve à la confiance que 
lui inspiroit sa sœur , il échappoit sans retour au pouvoir 
que la Reine auroit voulu prendre sur lui. On ne peut 
nier que, sur-tout pendant la révolution , elle n'ait été 
souvent conduite ou plutôt égarée par cette funeste 
crainte: mais elle sut toujours gré à M. mc Elisabeth d'é- 
viter tout ce qui pouvcit l'entretenir. 

[21] La Reine avoit désiré que M. ""Elisabeth vint quel- 
quefois à Trianon. Ce déplacement , et sur-tout ce séjour, 
n'étoient nullement du goût de M."' e Elisabeth; mais tl!e 
n'hésita pas à faire ce sacrifice , toutes les fois qu'il lui fut 
demandé. Pendant ces absences, elle n'emmenoit au- 
cune de ses dames; elle se retiroit fréquemment dans sa 
chambre, lisoit et écrivoit beaucoup. Les lettres dau 
cette solitude (car c'en étoit une pour elle ) ont un carac- 
tère particulier, et indiquent parfaitement tout ce qui se 
passoit alors dans son arrie. On y voit avec quelle com- 
plaisance, mais en même temps avec quelle circonspec- 
tion , M. me Elisabeth se" prêtoit à un genre de vie qui 
n'étoit pas celui qu'elle menoità Mon treuil : elle m 
voit mieux témoigner à la Reine les égards qu'elle vouloit 
toujours avoir pour elle ; mais, devant le monde, t Ile ne 
îaissoit échapper ni geste, ni parole qui pût être pr*. 
comme une improbation de ce que l'en voyoit ou crovoit 
voir à Trianon. 



DE MADAME ELISABETH. 151 

[22] En 1 786 , M. l'évêqne d'Alais , à la tête d'une dé- 
putation des états de Languedoc, adressa àM. ,,ie Elisabeth 
le discour? suivant , qui fut recueilli par plusieurs journaux , 
comme un modèle de goût, et l'expression de l'opinion 
publique : 

ce Madame , si la vertu descendoit du ciel sur la terre ; 
» si elle se montroit jalouse d'assurer son empire sur tous 
■n les cœurs, elle emprunterait sans doute tous les traits 
?» qui pourraient lui concilier le respect et l'amour des 
s» mortels. Son nom annoncerait l'éclat de son origine et 
* ses augustes destinées ; elle se placerait sur les degrés 
33 du trône ; elle porterait sur son front l'innocence et la 
» candeur de son ame ; la douce et tendre sensibilité se- 
» roit peinte dans ses regards ; les grâces touchantes de 
» son jeune âge prêteraient un nouveau charme à ses 
33 actions et à ses discours; ses jours purs et sereins 
» comme son cœur, s'écouleraient au sein du calme et de 
» la paix que la vertu seule peut promettre et donner: 
33 indifférente aux honneurs et aux plaisirs qui envi- 
3>ronnent les enfans des Rois, elle en connoîtroit toute 
»la vanité ; elle n'y placerait pas son bonheur; elle en 
33 trouverait un plus réel dans les douceurs et les conso- 
33 Iations de l'amitié ; elle épurerait au feu sacré de la 
33 religion ce que tant de qualités précieuses auraient pu 
33 conserver de profane: sa seule ambition seroit de rendre 
33 son crédit utile à l'indigence et au malheur ; sa seule 
33 inquiétude , de ne pouvoir dérober le secret de sa vie à 
33 l'admiration publique; et dans le moment même où sa 
3> modestie ne lui permet pas de fixer ses regards sur sa 
» propre image, elle ajoute, sans le savoir , un nouveau 
>3 trait de ressemblance entre le tableau et le modèle. » 

K 4 



152 ELOGE HISTORIQUE 

[23] Après la naissance du premier Dauphin, la ville 
de Paris donna un très-grand bal ; Louis XVI y vint : 
Paffluence étoit extrême, sur-tout dans les salles oùpassoit 
sa Majesté. Les cris de vive le Roi se répétoient de toute 
part avec un enthousiasme vraiment françois. Ce fut 
dans un de ces momens où la foule, en criant vive le Roi , 
Pentouroit au point qu'il étoit pressé de par-tout et ne 
pouvoit plus avancer, que ce bon prince dit avec une 
gaieté vive et franche : Mais si vous voule^ qu'il vive , ne 
l'étouffé^ donc'pas. — Si vous voulez qu'il vive !.. . c'étoit 
le 21 janvier. 

[24] II étoit notoire que le premier Dauphin , non- 
seulement annonçoit les plus heureuses dispositions , mais 
avoit des traits fort au-dessus de son âge : cela dc\iit 
sur-tout très-frappant pendant sa maladie ; il prenoit part 
à tous les événemens publics, et en demandoit des détails 
très-exactement. Les personnes qui suivoient les dévelop- 
pemens de ce jeune prince, lui trouvoient des rapports 
frappans avec le Duc de Bourgogne son oncle, qui , après 
une maladie cruelle, fut, à l'âge de neuf ans, arraché 
aux espérances et aux vœux de la France. 

[25] C'est un fait constant , que tout le monde sut 
alors, que d'autres événemens ont pu faire oublier depuis, 
mais qui mérite d'être rappelé , parce qu'il doit figurer 
dans l'histoire de ces hommes fameux qui , en parlant 
sans cesse de nature et d'humanité , ne respectoient même 
pas la douleur d'un père. 

II n'y avoit pas deux heures que le Dauphin venoit 
d'expirer ; et le Roi , après avoir répandu ses premières 
larmes avec la Reine, s'étoit renfermé chez lui pour 



DE MADAME ELISABETH. 153 

pleurer librement. Il avoit défendu qu'on laissât entrer 
personne. Le président du tiers-état se présente , insiste 
et exige qu'on avertisse le Roi. Ce malheureux prince, 
ne pouvant soupçonner une pareille dureté, crut qu'il 
ignoroit la mort du Dauphin. Mais quand on lui eut dit 
qu'il la savoit , et que nonobstant cela il insistoit avec 
force, le Monarque s'écria : // n'y a donc pas de pères 
dans cette chambre du tiers ! et il reçut ces législateurs, 
qui, pour premier acte de despotisme, vouloient que la 
nature se tût devant eux. Quand ils rendirent compte à 
la chambre de leur message, la chambre applaudit à ce 
trait de civisme Spartiate. 

[26] Dès l'enfance de Madame Royale, M mc Elisabeth 
lui avoit donné beaucoup de soins. La jeune princesse 
s'étoit habituée de bonne heure à causer avec elle , et 
s'y étoit tendrement attachée. La tante profitoit de celte 
heureuse habitude pour suivre les progrès de l'esprit de 
sa nièce, et ne perdoit aucune occasion de lui donner 
toutes les leçons qui pouvoient former son cœur. Les 
charmes d'une instruction si douce attirèrent la confiance 
de Madame Royale ; et cette confiance, ayant encore aug- 
menté par les malheurs, fit leur consolation réciproque 
pendant leur longue captivité. 

[27] M. mc la vicomtesse d'Aumale avoit reçu de la 
Reine une marque de confiance bien flatteuse, en étant 
spécialement chargée de l'éducation de Madame , que 
l'on avoit détachée de celle des enfans de France : ce 
changement put alarmer des personnes assez heureuses 
pour être aimées de la Reine. Tel fut le motif qui fit 
perdre à M. m « d'Aumale une place qu'elle devoit à l'es- 



I 5 4- ÉLOGE HISTORIQUE 

time. Elle en fut affligée ; mais elle conserva les bontés 
de M. mc Elisabeth, continua a aller souvent à Versailles, 
où elle passoit des journées entières chez cette princesse, 
qui soutint hautement celle qu'elle avoit nommée son 
amie. Toutes les fois que depuis cet événement elle eut 
l'honneur de faire sa cour à la Reine , elle en fut bien 
reçue (*). 

[28] Dans le choix, dans l'acquisition , dans le don 
de cette maison , le Roi suivit les inspirations de la ten- 
dresse fraternelle. Dans l'usage qu'en fit M. me Elisabeth, 
elle prouva qu'il n'y avoit pour elle de jouissances que 
celles auxquelles elle pouvoit associer l'amitié. Elle dé- 
tacha de sa nouvelle propriété une petite maison qui en 
dépendoit , et qu'elle donna à M. mc de Mackau. Le don 
qu'elle fit, la rendit aussi heureuse que celui qu'elle reçut ; 
et ce partage de sa première possession avec son ancienne 
institutrice, fut réellement l'inauguration de ce temple 
de l'amitié. 

[29] «M. le Mon nier avoit la petite maison de campagne 
3J de Montreuil où M. ,D " Clotilde et Elisabeth avoient 
» passé les plus beaux momens de leur enfance. Cette 
:» maison étoit voisine de celle de M. ,uc Elisabeth : elle aïloit 
:» souvent voir M. le Monnier, le chargeoit d'une partie des 
» aumônes qu'elle répandoit à Montreuil. Elle s'instrui- 
» soit dans son jardin de botanique et dans son cabinet 



( * ) Cette note a été substituée à celle qui se trouve au v.i 
méro dans la première éu'ition ee à l'auteur par .'./. rt 

Ad. " cl 'A uma le. 



DE MADAME ELISABETH. I 5 5 

» de physique. Elle avoit l'estime la plus vraie et l'atta- 
■>y chement le plus profond pour cet homme respectable par 
«son âge, ses connoissances et sa piété. 

« Ma mère avoit aussi une petite maison , dont une 
«porte communiquoit dans le jardin de M. me Elisabeth- 
» M. de Bombelles y eut une maladie qui lui causa des 
3j douleurs horribles : M. n,e Elisabeth, qui avoit pour lui 
« des bontés extrêmes, venoit le voir journellement, Ten- 
» courageoit , le consoloit, et partageoit les peines que 
» me causoit cet état, comme eut pu le faire la sœur la 
« plus tendre. » 

( Note de M. me de Bombelles, 1795.) 

. [30] La maison intérieure de M ™ Elisabeth étoit réglée 
comme celle d'une bonne bourgeoise : tout y étoit décent ; 
tout y respiroit l'ordre et la piété. Son exemple étoit un 
précepte auquel il sembloit impossible de ne pas se con- 
former. On voit, dans une lettre du 3 avril, 179 1 àM. me de 
Raigecour, quel prix elle attachoit à la bonne conduite 
des personnes de son service. 

[3 1 ] M. mc Elisabeth étoit réellement la fermière de Mon- 
treuil : elle s'occupoit avec plaisir de tous les soins ruraux. 
Elle avoit un régisseur, à qui elle donnoit autorité sur 
tout ce qui composoit son ménage de campagne : ce ré- 
gisseur, et toutes les personnes qui lui étoient soumises , 
remplissoient leurs fonctions avec ordre et assiduité; au- 
cune querelle, aucune plainte ne se faisoit entendre : chacun 
se seroit reproché de troubler la paix de cette heureuse 
solitude. 

[32] « M. ""Elisabeth, désirant avoir, pour soigner ses 



156 ÉLOGE HISTORIQUE 

« vaches, un vacher suisse , chargea M. me de Raigecour de 
«prierM. mï Diesbach de lui procurer, deFribourg, un bon 
«sujet : elle vouloit sur-tout que sa fidélité fût à teiite 
«épreuve, car elle étoit avare de son lait, parce que le 
«premier emploi qu'elle en faisoit étoit de le distribuer 
» aux enfans des pauvres paysannes de Montreuil ; et l'idée 
« que ces infortunés ne manqueroient pas de la nourriture 
«qui leur étoit propre, lui faisoit trouver délicieux le 
«superflu qui lui restoit. Le bon Jacques (c'étoit le nom 
«du vacher suisse ), fidèle observateur des intentions de 
«sa maîtresse, touché de sa bienfaisance, mettoit le plus 
«grand zèle à suivre ses ordres, et me disoit souvent : 
*» Ah ! madame, quelle bonne princesse ! non, la Suisse 
» entière ne contient rien d'aussi parfait. La franchise , 
« la droiture de ce brave homme, avoient si fort intéressé 
« M. œe Elisabeth , qu'elle désira savoir par iM." 1 ' Diesbach 
«si ce bon Suisse étoit content prés d'elle , et ne regret- 
»toit pas sa patrie. Jacques, interrogé par M."' Diesbach, 
«lui avoua qu'une seule chose troubloit son bonheur; 
«qu'il avoit laissé en Suisse une bonne fille, qu'il étoit 
«sur le point d'épouser lorsqu'on l'avoit fait venir en 
«France ; qu'elle avoit un grand chagrin de son absence 
«et craignoit qu'il ne l'oubliât. Al."" Elisabeth , informée 
«de ces détails par M. u>e Diesbach, la chargea d'écrire à 
«cette fille que, si elle vouloit venir rejoindre Jacques , 
«M."' e Elisabeth lui permettroit de l'épouser, et la feroit 
» sa laitière. On peut juger de la joie de la fille et du bon 
» Jacques, en apprenant les bontés de M.™' Elisabeth. Ce 
«fut à cette occasion que M. ue de Travannet composa 
*> l'air de Pauvre Jacques, qui, depuis, a été si répandu. 
«Jacques et sa femme conservèrent à M."" Elisabeth , 
«jusqu'à ses derniers momens , l'attachement le plus 



DE MADAME ELISABETH. I 57 

» touchant : la femme fut en conséquence mise en prison. 
a> Jacques trouva le moyen de fuir et de retourner à Fri- 
» bourg ; mais il rentra en France pour tâcher d'arracher 
» sa femme à la mort. Son courage fut couronné du suc- 
«ces : il obtint son élargissement, et la ramena avec lui 
*> à Fribourg,où l'un et l'autre pleurent journellement leur 
* protectrice. » 

{Note de M. me de Bombelles, 1795. ) 

[33 ] Pour fournir à toutes ses charités, à tous ses actes 
de bienfaisance, M. me Elisabeth n'avoit que sa pension : 
tous les mois, sa première femme de chambre lui rendoit 
compte de cette dépense; et souvent elle lui avançoit de 
l'argent sur le mois suivant. Elle a souvenj refusé d'acheter, 
soit des bijoux, soit des objets de parure, en disant : Nous 
soutiendrons quelques malheureux de plus, avec ce que cela 
me coûteront. Un marchand vint un jour lui offrir un orne- 
ment de cheminée d'un goût nouveau, et qui coûtoit 
quatre cents francs; il nedemandoit point d'argent comp- 
tant. M. mc Elisabeth le refusa , et lui dit : Avec quatre cents 
francs, je puis monter deux petits ménages. 

[34] C'est la belle maxime de Marc-Aurèle, dans ses 
Réflexions morales * , livre admirable , qu'on ne peut trop 
lire et méditer : Personne ne se lasse de recevoir du bien ; ne 
t'en lasse donc pas : or, faire du bien aux autres, c'est en 
recevoir. Le cœur de M. me Elisabeth jouissoit de la pratique 
de cette maxime; et sa piété, des récompenses que la re- 
ligion y a attachées. 

( * Réflexions morales de Marc-Aurele Antonin, liv. VII.) 



158 ÉLOGE HISTORIQUE 

NOTES 

DE LA SECONDE PARTIE. 



[ 1 ] Dî multa negleai dederunt 

Hesperiœ mala luctuosœ 

Hoc fonte derivata clades 

In patriam populumquc fluxit. 

Horace, ode 6, livre III. 

Horace , quoiqu'en général peu rigoureux dans sa 
philosophie , n'impute les désordres affreux qui signa- 
lèrent la fin de la république, qu'à l'abandon de toutes 
les maximes morales et religieuses ; et c'est en ridiculi- 
sant, en proscrivant toutes ces maximes, que nos philo- 
sophes révolutionnaires vouloient fonder une république 
en France! C'est bien à eux que ce poète célèbre auroit 
adressé cette question, si évidemment résolue par une 
sanglante expérience : 

Quid Icgcs , sine moribui , 

lance projicium .' 

Ode 24 , ibiJ. 

[2] N'est-ce pas le Gouvernement lui-même qui a aj 
la révolution , de toute sa puissance , d'abord en convoquant 
tes états généraux , ensuite en révolutionnant leur antique 
composition ! — M. Beaulieu, Essais historiques , tom. IV, 
pag. 70. 



DE MADAME ELISABETH. I 59 

[3] Une lettre de M. m « Elisabeth, du 6 juin 1788 
(rapportée par M. n,c Guénard, tom. II , pag. 37 et suiv. ), 
prouve combien elle connoissoit le Roi, la Reine, les 
ministres d'alors, et quel coup-d'œil sûr elle portoit dans 
l'avenir: cette lettre fait voir, en même temps, dans 
quels principes elle auroit voulu que le Gouvernement 
agît. 

Le Roi revient sur ses pas , comme faisoit notre aïeul. . . 
// craint toujours de se tromper ; le premier mouvement 
passé , il n'est plus tourmenté que par la crainte d'avoir 
fait une injustice. De ce caractère foible ou versatile , 
elle conclut que le parlement sera rappelé avant six mois 
( il le fut trois mois après ) , et avec lui Necker et les 
états généraux, Cette prédiction fut malheureusement 
accomplie. J'aurois voulu que les états généraux fussent 
convoqués il y a un an ; nous en serions quittes. Ce mot 
est plein de sens. II n'y a pas de doute que si le Roi les 
eût assemblés , aussitôt que le parlement , trompé par 
quelques intrigans, en eut fait la funeste demande, on 
auroit évité tout le mal qu'ils ont fait. C'est ce que je 
demandai avec instance à ce malheureux prince , dans 
ia séance du 19 novembre 1787. Voye^ dans Y Esprit de 
l'histoire, troisième volume, lettre 52, la note relative 
aux états généraux. 

// me semble, continue M. ,s;e Elisabeth, qu'il en est du 
Gouvernement comme de l'éducation ; il ne faut dire, 
Je LE VEUX , que lorsqu'on est sur d'avoir raison: mais 
lorsqu'on l'a dit , on ne doit jamais se relâcher de ce qu'on 
a prescrit. Ce principe est une des plus grandes vérités 
politiques. M. n "' c Elisabeth auroit voulu que le Roi en fît 
la règle de sa conduite, et voyoit tous les maux que pro- 
duiioit son trop de bonté : Je vois mille choses , dont il 



ï6o ÉLOGE HISTORIQU-E 

ne se doute pas, parce que son ame est si belle, que l'in- 
trigue y est étrangère. 

[4] Dans les édits qui furent portés au lit de justice 
du 8 mai 1788, il y avoit des choses sages, utiles, mais 
qu'il ne falloit pas faire à contre-temps. Dans Y Esprit de 
V 'histoire ( lettre 5 \,sur les Parlemens), j'ai exposé les vrais 
principes de la monarchie françoise sur la pluralité des 
tribunaux et l'unité du parlement. Aussi, ce qui me 
frappa le plus, lors de l'établissement de la cour plénière, 
ce fut la maladresse de prendre dans un moment de troubles , 
des mesures violentes. On donnoit au Gouvernement 
Je désavantage, la défaveur de paroître faire dans un mo- 
ment d'humeur, et par abus d'autorité, ce qui, bien mé- 
dité, bien préparé, pouvoit être un bienfait de cette 
même autorité. Qu'arriva-t-il î Tous ces édits , publiés par 
force, tous à-la-fois, le même jour, dans tout le royaume, 
furent tous révoqués quatre mois après. II étoit au moins 
ridicule de frapper un aussi grand coup pour aussi peu de 
temps. 

Le ministère , malgré le secret avec lequel il prépara 
cette opération , fut cependant bien averti que , quelle 
qu'elle fût, elle tromperoit entièrement son attente. Quinze 
jours ou trois semaines auparavant , sans savoir exactement 
ce qui se préparoit, et supposant même à l'opération des 
points d'utilité qu'elle n'avoit pas, je fis un mémoire où 
je prouvois évidemment l'impossibilité de sa réussite. 
M. le duc de Nivernois, avec qui j'avois concerté ce 
mémoire, le remit à l'archevêque de Sens et au garde 
des sceaux, en leur demandant de me donner une con- 
férence avec eux ; ce que je n'obtins pas. 

Quant au fond de ces édits, voici une anecdote qui 

peut 



DE MADAME ELISABETH. l6l 

peut être intéressante, parce qu'elle appartient à un des 
plus violens moteurs de la révolution, Adrien Uuport (qui 
certes, pendant l'assemblée constituante, a travaillé avec 
ie plus de suite à détruire, pièce à pièce, tout ce qui cons- 
tituoit la monarchie), se trouva à côté de moi, en sor- 
tant du lit de justice du 8 mai : Eh bien, lui dis-je, 
voilà donc ce grand secret/ sur quoi , il reprit tout-à-coup : 
Ils viennent d'ouvrir une mine bien riche; ils s'y ruineront ,. 
mais nous y trouverons de l'or, La révolution, qui avoit 
toujours été dans son cœur, étoit déjà dans sa tête. 

[5] Après la journée du 14 juillet 1789, elle dit à M. me 
de Bombelles : « Les députés , victimes de leurs passions , de 
3j leur foiblesse ou de la séduction, courent à leur ruine, 
3>à celle du trône et de tout le royaume. Si, dans ce 
» moment-ci , le Roi n'a pas la sévérité nécessaire pour 
?> faire couper au moins trois têtes, tout est perdu. » 

[6] M. me Elisabeth auroit sans doute désiré que la 
Reine n'écoulât pas des conseils qui étaient au moins 
suspects ; mais toujours frappée de l'idée que sa belle-sœur 
seroit victime de la révolution , elle la plaignoit sincè- 
rement. On l'entendoit souvent, dans son intérieur, parler 
du sort de cette malheureuse princesse, et faire des vœux 
pour détourner toutes les afflictions dont elle étoit menacée 
ou accablée. 

On peut voir, dans sa lettre du 21 octobre 1791 à 
M. mc de Bombelles, ce qu'elle dit du comte de Mercy, mi- 
nistre de Vienne à Paris. Le temps révélera comment ce mi- 
nistre a influé , dans les premières années , sur la révolu- 
tion , et les reproches mutuels que se firent M. Pitt et 
lui, lorsqu'en 1794 il passa en Angleterre. 

L 



162 ÉLOGE HISTORIQUE 

[7] M. Beaulieu, dans ses Essais historiques. 

[8] Toutes les personnes qui ont eu l'avantage de 
connoître la princesse Louise de Condé (Mademoiselle), 
peuvent attester qu'il est impossible de réunir plus de con- 
noissances, d'esprit, d'amabilité, avec autant de vertus et 
de piété. Lorsqu'elle quitta la France , c'étoit bien certai- 
nement dans l'intention de s'attacher au sort de son père , 
et de partager ses malheurs. Mais les crimes et les cala- 
mités de sa patrie firent sur elle une si terrible impression , 
qu'elle résolut de renoncer entièrement au monde. Dans 
l'été de 1795) malgré les lettres les plus pressantes que son 
père ne cessoit de lui écrire, elle congédia le peu de suite 
qu'elle a voit, partit de Fïibourg (en Suisse), et se rendit 
en Piémont, pour être admise dans un ordre tres-rigou- 
reux. Le prince de Condé fut accablé de cette nouvelle, 
quoiqu'il y fût bien préparé. II pleura du fond de son 
cœur une fille chérie , et dont l'inappréciable société 
devenoit de plus en plus nécessaire à son bonheur. 

[9] En 1791 , une des femmes deM. mc Elisabeth étoit 
dans la chambre de cette princesse , et regardoit atten- 
tivement par la fenêtre. ( Le Roi se promenoit en ce mo- 
ment dans les Tuileries.) La Princesse lui demanda ce 
qui fixoit son attention , et répéta la demande qui n'avoit 
pas été entendue la première fois : Aladame , je regarde 
notre bon maure qui se promène. — Notre maure! ah! 
pour notre malheur, il ne l'est plus, 

[10] La postérité aura peine à croire que dans le dix- 
huitième siècle, une nation éclairée, parvenue au plus 
haut degré de la civilisation, ait pu penser un moment 



DE MADAME ELISABETH. 163 

qu'une assemblée de douze cents personnes lui feroit une 
constitution meilleure que celle que le temps lui avoit 
donnée; que pendant plus de deux ans cette assemblée, 
qui s'occupoit d'ailleurs de tous les détails de l'adminis- 
tration, ait entassé décrets sur décrets (a), en croyant 
faire une constitution ; que cette nation, qui lui avoit 
donné une mission absolument contraire et limitée, ait 
juré vingt fois d'être fidèle à cette constitution , avant 
de la connoître, et que, du moment qu'elle l'a connue, 
elle l'ait livrée d'abord au mépris , puis à une nullité 
parfaite. C'est un délire dont on ne voit d'exemple dans 
aucune révolution. On n'est parvenu à ce degré de folie 
qu'à force d'esprit, parce qu'à force d'esprit on avoit éli- 
miné le bon sens. Jamais aucune grande institution, et 
à plus forte raison jamais la charte universelle d'une vieille 
nation , n'a résulté et ne résultera d'une nombreuse assem- 
blée , dont toutes les délibérations sont nécessairement 
vicieuses, en proportion du nombre des délibérans. 

[11] Un officier de la garde nationale ayant pris un 
jour le cheval qu'alloit monter un des pages de M. mc Eli- 
sabeth, elle s'en plaignit fortement au commandant; et cela 
n'arriva plus. — Dans une lettre à Madame de Raigecour 
du 15 février 1791, elle parle vraisemblablement de ce 
fait , quand elle dit .Je veux avoir toujours un page et ui\ 
écuyer avec moi. 

[ 12] Du jour où l'assemblée nationale créa les crimes 
de lèse-nation, et en attribua la connoissance au châtelet, 



(a) L'assemblée constituante, en vingt-huit mois, en a rendu 2,557. 

La législative , en onze mois et demi 1 ,71 2. 

La convention , en trente-sept mois ........... 11,210. 

L 2 



l6i ÉLOGE HISTORIQUE 

on dut craindre qu'elle ne s'empressât de consacrer cette 
loi nouvelle par quelque grand exemple. Cependant, on 
pouvoit encore espérer qu'un tribunal antique et juste- 
ment respecté ne se prêteroit pas aux iniquités dont on 
lui faisoit l'injure de ie croire capable : mais, du jour où 
on eut dit qu'il falloit que ce tribunal j ugeât dans le sens 
de la révolution f et que ce mot eut été réalisé par la 
condamnation de Favras,il y eut réellement en France 
un tribunal révolutionnaire. Le nom peut n'avoir été ima- 
giné que depuis : mais la première séance de ce tribunal 
de sang a été celle du jugement de Favras ; elle a du 
titre citée ensuite comme une autorité qui fixoit son 
effroyable jurisprudence. Depuis près d'un an, on voyoit 
des meurtres populaires ; mais on n'avoit point encore vu 
d'assassinats juridiques. 

J13] On ne peut mieux peindre cette séance et les 
suites du discours que Necker força le Roi de prononcer, 
que par ces deux vers de Racine : 

Un esclave est venu ; 

Il a montré son ordre , et n'a rien obtenu. 

Bajazet. 

Cette démarche, qui étoit honteuse, et qui ne pouvoit 
qu'être inutile , fixa l'avilissement de Necker; mais mal- 
heureusement elle fixa aussi celui du Roi. Ce prince, 
à qui on avoit ôté tout pouvoir, demandoit aux con- 
■quérans de la France de faire cesser le pillage et les 
meurtres ; il fut refusé, et refusé avec ironie. Un député 
du côté gauche, se jouant impudemment et du monarque 
et de la nation , et des victimes que l'on poursuivoit 
par-tout , osa bien dire que le pouvoir exécutif faisoit le 



DE MADAME ELISABETH. l6$ 

mort ; et cet homme-là se croyoit législateur ! ( Voyez 
cette séance et ses suites dans le second volume des 
Essais historiques. ) 

[14] L'assemblée nationale qui proclamoit hautement 
la souveraineté du peuple, méprisoit à tel point ce peuple 
souverain , qu'elle eut le front de l'insulter par un hom- 
mage simulé , qui étoit une farce digne des tréteaux 
de la foire. On vit vingt cinq ou trente mendians de 
Paris, revêtus des costumes de différées peuples, venir 
au milieu d'une assemblée qui reconstituoit la France , 
jouer le cinquième acte du Bourgeois gentilhomme. On 
n'a pas assez fait attention à cette infâme séance : on 
ne l'a regardée que comme ridicule ; mais l'histoire la 
marquera comme le mensonge impudent et prémédité 
d'une majorité qui employoit et faisoit applaudir de 
pareils moyens. 11 y eut alors des gens assez fanatisés 
pour être, de bonne foi, dupes un moment de cette 
jonglerie de bateleurs. Je leur demande , au nom de 
cette même bonne foi, ce qu'ils ont pensé quand ils ont 
vu qu'on les méprisoit au point de ne pas même leur 
cacher qu'on s'étoit moqué d'eux. (Voye^ les détails de 
cette dégoûtante journée dans les Essais historiques de 
M. Beaulieu , tome second ). 

[15] Il est à- présent trop démontré qu'aucun bien 
n'est résulté de cette prétendue liberté ; et cette idée 
est fortement exprimée dans le quatrain suivant : 

Citoyen , es-tu sans reproche ! 

Eh bien ! avec sincérité 

Dis-moi ce que ia liberté 

Mit dans ton cœur ou dans ta peche. 

l 3 



ï66 ÉLOGE HISTORIQUE 

[16] L'événement n'a que trop prouvé la vérité de 
cette réflexion : il a fallu passer par de longues guerres 
civiles et par les horreurs du régime révolutionnaire , 
pour arriver à la fin de l'anarchie. Dès le mois de janvier 
J790, j'avois prédit ces malheurs dans un écrit intitulé 
Etat actuel de la France j dans X addition, à la fin 
du chapitre vingtième. En parlant de la guerre civile, 
je disois : Ce mot est horrible a prononcer ; mais si c\st 
le seul remède qui puisse sauver la France, il faut le prendre: 
malheur à ceux qui Vont rendu nécessaire! La guerre civile 
de la Vendée a complété la démonstration de cette cruelle 
prédiction. 

[17] M. mc Elisabeth avoit peine à se persuader que 
l'Autriche travaillât alors à rétablir la monarchie. 
La Reine , au contraire , vouloit persuader au Roi 
qu'il n'avoit pas d'autre salut à espérer. Jl étoit naturel 
que la Reine désirât que la restauration de la maison de 
Bourbon fût due à sa maison ; et , quelque chose qu'on 
veuille alléguer, il est plus que vraisemblable qu'elle 
croyoit que cela seroit. Jusqu'au dernier moment , elle 
persista dans cette erreur que lui avoit inspirée le comte 
de Mercy, et dans laquelle elle fut sans cesse entretenue 
par ceux qui ne se conduisoient que d'après les conseils 
de cet astucieux ministre. Cette erreur est assurément 
bien excusable dans la Reine ; mais l'est-elle dans ceux 
qui , contre leur plus intime conviction , repoussoient ou 
entravoient tous autres moyens \ 

[j8] Cette inconcevable absurdité, qu'à peine auroit- 
on cru pouvoir entendre aux Petites - Maisons, fut 



DE MADAME ELISABETH. 167 

prononcée par Rabaud , et célébrée dans quelques 
journaux comme une des plus grandes idées de l'esprit 
humain. 

Je crois devoir rapporter ici sur Rabaud une anecdote 
qui fera voir que M. de Malesherbes le connoissoit bien, 
et que ce grand magistrat ne portoit pas , à beaucoup 
près , aussi loin qu'on l'a cru , les erreurs philosophiques 
qu'on lui a imputées. Lors des difficultés qu'éprouva l'en- 
registrement de l'édit de novembre 1787 sur ïes protes- 
tans, Rabaud, qui auroit bien voulu obtenir le culte 
public, eut chez moi trois ou quatre conférences, aux- 
quelles M. de Malesherbes voulut bien assister. Rabaud 
présentoit chaque fois de nouveaux moyens pour arriver 
au culte public, qui étoit l'objet de son ambition. Nous 
nous y refusâmes constamment. A la dernière séance , 
îlabaud, qui s'étoit un peu échauffé, se plaignit de5 
retards qu'éprouvoit l'enregistrement de l'édit, et qui 
l'empêchoient de retourner en Languedoc. Sur quoi 
M. de Malesherbes lui dit avec vivacité, mais en même 
temps avec ce ton de bonté qui étoit la véritable expres- 
sion de sa belle ame : Mon cher Rabaud, j'ai été ministre 
Ae Paris ; si je Vétois encore , vous aurie^ ordre d'y rester, 
et de ne point rentrer dans votre province. Rabaud, un peu 
étonné, en demanda ! Ia raison : Dans les circonstances 
actuelles, reprit M. de Malesherbes , votre prése nce en Lan- 
guedoc seroit une calamité. 

[19] M. C. F. Beaulieu a recueilli dans ses Essais his- 
toriques plusieurs des mots marquans, dits dans les princi- 
pales époques de la révolution. On y voit que, lorsqu'on 
demanda une loi sur les émigrans , Chapelier déclara- 
qu'il étoit impossible de faire, sur cette- matière , une loi 

L 4 



Ifj8 ÉLOGE HISTORIQUE 

qui ne violât pas les principes de la constitution. iMira- 
beau , s'appuyant sur le même motif, proposa de ne pas 
même entendre la lecture du projet de loi; et le projet 
ayant été lu malgré lui , il s'écria : Si vous faites vue loi 
contre les émigrans , je jure de ne pas obéir. (Voyez Essais 
historiques , second volume , pag. 460-464. ) 

[20] La tentative de ce crime, et la mort terrible de 
celui qui n'osa l'exécuter, ont pu être oubliées au milieu 
de cette masse d'horreurs qu'a produite la révolution; 
mais elles n'en sont pas moins certaines, aux yeux de 
ceux qui étoient alors à Chambéry. 11 est constant qu'un 
abbé, nommé Dubois, partit pour Turin, après avoir 
promis d'empoisonner le Comte d'Artois; qu'il se pro- 
cura la facilité de commettre ce crime, mais qu'un 
heureux repentir l'empêcha d'accomplir l'affreux serment 
qu'il avoit fait; qu'il revint à Chambéry, en ayant horreur 
de lui - même ; que des étrangers (a) l'attendoient a 
une demi-lieue de cette ville; qu'il fut pressé de \enir 
faire une collation chez eux ; qu'il l'accepta avec ré- 
pugnance; qu'il manifesta même sa répugnance, au point 
de dire à l'auberge de la poste où il demeuroit, que s'il 
y alloit, il iroit chercher la mort; qu'après de grandes 
incertitudes il y alla, et revint convaincu qu'il a\oit été 
empoisonné dans une tourte; qu'en eîiei , dans la ou h, 
il se trouva très-incommodé ; qu'alors ses remords s'exha- 
lèrent par des mots qui ne laissèrent aucun doute et 
sur le crime dont il avoit été chargé, et sur celui dont 
il étoit victime; qu'il fut prés de deux jours dans de 
violentes convulsions , souvent mêlées de transport ; 



(n) C'est-à-dire, des gens qui n'él u roi Ât 

«bien* r 



DE MADAME ELISABETH. 1 69 

qu'enfin il expira, après avoir mille fois maudit son 
voyage à Turin , et recommandé qu'on prît des précau- 
tions pour qu'un autre n'achevât pas ce qu'il avoit été 
prêt de faire lui-même. Par une suite de l'aveuglement 
qui avoit déjà frappé tous les souverains, la cour de Turin 
ne fit que peu de recherches, et ne leur donna aucune 
publicité. Victor-Amédée avoit cependant été très- ému 
du danger auquel son gendre venoit d'être exposé, et 
l'avoit serré dans ses bras avec une effusion vraiment 
paternelle. 

M. me Elisabeth n'entre, en écrivant à son amie, dans 
aucun détail à ce sujet : mais le peu qu'elle dit, prouve 
à quel point elle étoit affectée. 

[21] Ces deux dames ne partirent pas ensemble. M. me de 
Bombelles partit la première; M. n,s de Raigecour resta en- 
core quelque temps. Quand elle quitta Paris , M. me Elisabeth 
lui donna un paquet cacheté, qui contenoit son testament; 
mais, peu de mois après, M. me d'Aumale étant morte, 
M. m8 Elisabeth voulut faire retirer du paquet une lettre 
qui étoit pour elle. Elle manda à M. me de Raigecour 
d'ouvrir le paquet, pour prendre et brûler cette lettre, et 
de le refermer. 

II a été remis à sa destination. 

[22] Ce furent les propres termes de M. me de Bombelles , 
de qui je tiens la plupart de ces détails : elle les pro- 
nonça avec un ton que je ne pourrai jamais oublier. 

[23] Ce mot, que l'on pourroit prendre pour une charge, 
n'est que vrai et exact; il peint parfaitement la crédulité 
du peuple et l'imposture des factieux. II ne falloit pas 



170 ELOGE HISTORIQUE 

tant qu'un voyage de M. me Elisabeth pour mettre en ru- 
meur un comité des recherches. II avoit, à bien meilleur 
marché, fait faire la fameuse expédition militaire chez les 
Annonciades, pour y chercher celui qu'on savoit bien n'y 
pas être. 

[24] « La vie de tout individu est précieuse pour lui; 
*> mais la vie de qui dépendent tant de vies, celle des 
» souverains , est précieuse pour tous. Un crime fait-i! 
3> disparoître la majesté royale; à la place qu'elle occupoit 
33 il se forme un gouffre effroyable, et tout ce qui l'en- 
33 vironne s'y précipite. « S H A K ESPE ARE, H amlet, acte 1 1 1 . 

[25] Dans les lettres à M. R. D. L.... voye^ celle du 
] 5 mai 1792. 

« JI est des positions où l'on ne peut pas disposer de 
33 soi, et c'est la mienne. La ligne que je dois suivre m'eft 
?> tracée si clairement par la Providence, qu'il fa 
39 j'y reste. » 

Elle regavdoit tellement son séjour auprès du H m 
comme un devoir de première obligation , qu'elle n'ima- 
ginoit même pas qu'elle pût s'en dispenser. 

Voyc^ aussi , dans les lettres à M. m< de Raigecour, telle 
du 30 octobre 1 791. 

[26] Le Roi devoit s'arrêter à Montmédv, faire venir 
auprès de lui des régimens fidèles, et de là communiquer 
à l'assemblée des propositions qui auroient conduit a un 
plan sage et praticable. Deux mois après l'arrestation du 
Roi, la majorité de l'assemblée auroit bien voulu repla- 
cer le Roi à Montmédy, et recevoir de lui ces mêmes 
propositions; mais, à force d'avoir usurpé le pouvoir, elle 
n'avoit plus celui d'empêcher le mal, et elle acheta àt 
perdre la France en se séparant. 



DE MADAME ELISABETH. 171 

. [27] Dans les lettres à M, nic de Ralgecour, du 16 not 
yembre et du 9 décembre 1791 , voyez ce qu'elle dit de 
la manière dont elle avoit été avec Pétion , pendant le 
yoyage de Varennes à Paris. Ce voyage, qui ne fit aucune 
impression sur Pétion , en fit une grande sur le jeune 
Barnave; il reconnut toutes ses fautes, et.auroit cherché 
à les réparer : mais la hache révolutionnaire l'attendoit. 

[28] C'étoit ainsi que la jugeoit M. de Tolendaî, 
en 1 79 1 , dans le post-scriptum de sa lettre à M. Burkc, 
quand le Roi eut été ramené de Varennes à Paris. Au- 
jourd'hui que le malheur et le temps ont dû donner aux 
hommes et aux choses leur véritable valeur, on ne sera 
peut-être pas fâché de voir comment M. de Tolendaî 
parloir de l'assemblée constituante, deux ans après qu'il 
avoit eu le courage de la quitter. 

« Des insensés (a) , qui ne savent ni ce qu'ils font, 

» ni où ils vont ; des méchans (b) , qui, depuis le 

» commencement de la révolution , ont marché cons- 
« tamment du même pied, en phalange serrée. . . .; des 
>* législateurs fcj, qui ont été au cou de l'assassin du 
v Roi, et qui seroient donc tombés aux genoux de Ra- 
* vaillac. . .; des geôliers (d) , qui obsèdent le Roi. . .; 
«des monstres, qui l'arracheront d'avec sa femme et ses 
» enfans. . .; des avocats usurpateurs, qui travailleront (e) 
x> le manifeste royal avec cet art àes Laubardemont , 

a> qui est essentiellement le leur qui ont commencé 

u leur existence en décrétant, par (f) une loi solennelle, 



M Page Ù 00 Page 5. 

(b) Page 2. (e) Page 7. 

(c) Pa^e 4. (f) Page 8. 



172 ELOGE HISTORIQUE 

« qu'ils seroient parjures qui ont réuni la doctrine 

«de la sainte insurrection avec la sainte inquisition. . . . 
«qui (g) cherchent un roi dans les souillures de ïa 
«prostitution, dans la crapule de l'agiotage, dans la 
« caverne des brigands. « 

C'étoient cependant ces mandataires , qui , de leur 
propre puissance, se proclamèrent nos régénérateurs poli- 
tiques. 

[29] « La constitution de 1791 avoit enfin elle-même 
« contre elle-même, je veux dire sa foiblesse, son incohé- 

« rence, sa nullité Voilà ce que tous les François 

«auroient aperçu, si leurs yeux eussent pu alors s'ouvrir 
*> à la lumière : voilà sur-tout ce qui devoit être palpable 
«pour les hommes, sans doute, à grands talens, par qui 
«fut tis§u ce déplorable ouvrage, devenu, pour notre 
« nation, ce que lut la boîte de Pandore pour toute l'espèce 
« humaine. » 

Ce jugement, plein de sens et de vérité , s'accorde par- 
faitement avec celui de M. m€ Elisabeth. 11 se trouve dans 
le troisième volume des Essais historiques de M. Beau- 
lieu, pag. 3 et 4- On le retrouve aussi dans le 6. c volume , 
à la dernière page. Après avoir parlé des grands événe- 
mens du 18 brumaire, l'auteur a joute : 

« II fut reconnu enfin , et cet aveu fut fait par les prin- 
« cipaux auteurs delà révolution du 18 iructidor, que 
«tout ce qu'on avoit fait depuis 1789 étoit absurde, 
«et qu'il falloit se replacer sur le terrain qu'on avoit 
«abandonné à cette époque, pour redonner la liberté 
« aux François. « 



Ci) P*ge •;• 



DE MADAME ELISABETH. 173 

[30] ce L'abîme ouvert sous la monarchie, creusé par 
«rassemblée constituante, l'avoit aussi été par l'assem- 
» blée législative. » (Mémorial historique de la Révolution , 
par P. O. Le Comte, an IX, tom. I, pag. 367). 

Le mauvais choix de la seconde assemblée étoit dé- 
montré d'avance aux yeux de tout homme raisonnable; 
et cette démonstration avoit été faite et annoncée au 
mois de janvier 1790, dans l'ouvrage (déjà cité) inti- 
tulé, Etat actuel de la France , chapitre 18 : Faut- il 
attendre une seconde législature / 

[31] On peut voir, dans les Essais historiques, 
tome III, le récit de cette affreuse journée, et le moyen 
qu'on employa pour faire aller le Roi à l'assemblée. 



74 ÉLOGE HISTORIQUE 

■ •> ■ ■ i i i " 

NOTES 

DE LA TROISIÈME PARTIE. 



[ i ] « Les lumières de ce Prince égaloicnt son cou- 
33 rage ; elles étoient bien supérieures à son siècle : 
33 jamais Roi ne connut mieux nue lui les droits sacrés 
33 de la couronne, et ne remplit avec pins- de scrupule 
33 les devoirs pénibles et effrayans qu'rlle impose. . .Soit 
33 qu'on envisage Louis comme chrétien, comme che- 
33valier, comme père, comme législateur, comme mo- 
33 narque enfin, on trouvera toujours en lui un des dons 
33 les plus précieux que la Divinité puisse faire aux 
33 hommes. 

33 11 n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la 
a? vertu. 33 

(Histoire de la maison de Bourbon, par M. Desormeaux, 
tom. I>) 

Voltaire en avoit fait le même éloge dans ses I 
sur les mœurs des nations : 

« Sa piété ne lui ôta aucune vertu de Roi.... Il 
33 sut accorder une politique profonde avec une justice 
33 exacte. . .Prudent et ferme dans le conseil, intrépide 
33 dans les combats sans être emporté, compatissant 
33 comme s'il n'avoit jamais été que malheureux; il n'est 
i3 pas donné à l'homme de pousser plus loin la venu. 33 



DE MADAME ELISABETH. 1 75 

[2] Le jour de la Saint-Louis, à sept heures du matin, 
on affecta , à plusieurs reprises , de chanter autour de la 
prison , et de manière à ce que les prisonniers ne pussent 
pas éviter de l'entendre, l'air des Alavseillois, et l'air trop 
fameux Ça ira. II est à remarquer que celui-ci, consacré 
du temps de l'assemblée constituante comme une chan- 
son civique, avoit été, dès les premiers momens de la 
révolution , le signal et l'accompagnement des assassinats 
et des massacres. Cette chanson provoquoit directement 
le meurtre, et dévouoit une classe entière de la société 
aux fureurs populaires; et au mois d'août 1792, ce fut au 
refrein de cette même chanson, que le peuple égorgea 
ceux qui la lui avoient apprise. Quel terrible retour ils 
durent alors faire sur eux-mêmes ! et quelle leçon pour 
tout factieux qui donne la première impulsion du crime! 

[3] Le baron de Viomesnil mourut d'une blessure qu'il 
avoit reçue au château le 10 août. Indépendamment des 
talens militaires que personne ne lui refusoit, M."' e Eli- 
sabeth aimoit en lui une grande loyauté, et un dévoue- 
ment absolu à la personne du Roi. [Voye^ , dans ses lettres 
àM. m£ de Raigecour, celle du 25 septembre 1791.) Iiavcit 
fait plusieurs voyages auprès des frères du Roi , tant à Turin 
qu'à Coblentz. Il auroit eu lieu d'être mécontent de ce 
que, sous de faux prétextes, on l'avoit éloigné des Tui- 
leries au mois de juin 1791, quelque temps avant le dé- 
part de la famille royale : mais il ne fut affecté que des 
suites funestes de ce départ; et, sur la fin de 1791, il 
revint auprès du Roi pour ne le plus quitter. 

[4] Les prisonniers du Temple ignoroient les scènes 
affreuses des a et 3 septembre ; mais ils entendoient, k 



\j6 ÉLOGE HISTORIQUE 

tout instant , des cris qui leur annonçaient de nouvelle» 
horreurs. Enfin, ils virent entrer quelques officiers de la 
garde nationale avec plusieurs municipaux. Ces c: 
vouloient forcer la famille royale de se mettre à la fenêtre 
pour être témoin de ce qui se passoit ; les officiers mu- 
nicipaux s'y opposoient. Ce fut alors qu'un jeune officier 
(à cette époque la cruauté étoit de tous les âges) dit 
avec une joie féroce et des épithetes infâmes : Eh bien! 
c'est le corps de J\i. me de Lamballe qu'on vous i 
fut vivement repris par deux municipaux. Le l\oi chercha 
à l'excuser, et prit la faute sur lui en disant : C'est moi 
qui ai eu tort de le questionner. Pendant ce temps, le 
peuple avoit voulu forcer les portes du 1 empie : un mu- 
nicipal s'y étoit transporté avec son écharpe tricolore qui 
avoit été déchirée, et qu'il se fit ensuite payer par U 
Par composition , l'on permit au peuple de (aire six fois 
le tour de la prison avec la tête de M. inï de Lamballe. Si 
les municipaux vouloient empêcher que ce spectacle ne 
souillât la chambre où étoit la famille royale, ce n'étoit 
point par ménagement pour elle; mais, en laissant i 
une horde altérée de sang, ils craignoient de n'en être 
plus maîtres: ils craignoient sur-tout pour leurs victimes, 
qui ne dévoient pas être immolées dans une émeute po- 
pulaire. 

[5] Les prisonniers du Temple savoient confusément 
que plusieurs des factieux qui avoient fait le 10 août, 
cherchoient à leur rendre la liberté, et quelques-uns même 
à conserver la monarchie : mais, ne pouvant plus avoir 
de correspondance , ils avoient seulement la certitude 
eue toutes les factions s'agitoient avec violence ; et une 
expérience de trois ans leur avoit trop appris que tout 

factieux , 






DE MADAME ELISABETH. 177 

factieux, modéré ou repentant, étoit presque sûr de courir 
à sa perte; c'est ce qui arriva. Ceux qui travailloient alors 
à sauver la famille royale, furent proscrits Tannée sui- 
vante, après la révolution du 31 mai. 

[6] Tout le monde a su ce trait de courage de M. me ïa 
duchesse de Serent : il fut alors respecté par des hommes 
qui ne respectoient plus rien. 

[7] Ce fut Manuel qui remit cettre lettre à M. me Eli- 
sabeth : elle étoit datée de Rome , et relative à la scène 
du 20 juin. Depuis ce moment, il ne parvint plus, ni au 
Roi ni à sa sœur, de lettres de leur famille. Cette priva- 
tion fut très - pénible pour M. me Elisabeth, qui n 'avoit 
jamais cessé de recevoir très-régulièrement des lettres de 
M. le Comte d'Artois. 

[8] Richer fut amené et établi comme guichetier au- 
près de la famille royale , par Pétion. Le choix étoit 
digne de lui. C'étoit ce même Richer qui, le 20 juin, 
après avoir forcé le premier l'appartement du Roi, avoit 
été sur le point de l'assassiner. Dans la prison, sa con- 
duite fut telle que Pétion l'avoit espéré. II avoit un 
répertoire de chansons obscènes ou sanguinaires : il les 
chantoil sur-tout quand on alloit dîner ou souper, parce 
qu'il falloit passer par sa chambre, où il étoit toujours 
couché à ces heures-là. 

[9] C'étoit malheureusement l'effet d'une révolution 
qui démoralisoit une société à laquelle depuis long-temps 
les philosophes ne vouloient plus permettre que des vertus 
humaines. La religion chrétienne, en faisant de la charité 
son second commandement, avoit consacré la compassion } 

M 



178 ÉLOGE HISTORIQUE 

et l'Apôtre en avoit fait un précepte par ces trois mots . hi<te 
cum jlentibiis (a). Les sages de l'antiquité l'a voient 
associée à la religion , suivant cette belle idée de Phocion : 
Bannir du cœur des hommes la compassion , c'est ô:er les 
autels des temples. Cette prédiction a été littéralement 
accomplie dans la révolution. Nous avoas vu les temples 
sans autels, et les hommes sans pitié. 

[10] La division éclata dans la convention nationale 
dès ses premières séances. 11 s'agissoit de s'assurer ex- 
clusivement le seul pouvoir exécutif existant alors, c'est- 
à-dire la faveur ou plutôt la fureur du peuple. Chacun 
des deux partis réclama l'honneur de l'avoir conduit dans 
les événemens qui venoient de se passer. Satisfait de l'in- 
surrection du 10 août, dont le succès avoit rempli ses 
vues, Pétion prétendoit avoir seul médité, mûri, exé- 
cuté ce projet, et rejetoit sur Marat les -massacres des 
2. et 3 septembre,, qui avoient été des crimes inutiles 
pour lui. Marat , sans se départir du mérite d'avoir 
armé les scélérats connus sous le nom de septembri- 
seurs , prétendoit aussi à celui d'avoir porté le dernier 
coup à la royauté dans la journée du 10 août. Cet hor- 
rible procès fut plaidé au milieu d'une assemblée qui 
devoit donner des lois à une nation jadis civilisée. On 
peut voir dans les journaux du temps , que cette discussion 
fut traitée, écoutée, suivie, comme l'eut été celle de 
deux hommes qui se seroient disputé la gloire de publier 
les bontés de leur bienfaiteur. 

Car telle sera du moins l'utilité de ces journaux q;.i 
ont toujours encensé les dieux du jour, et proclamé leurs 
oracles , que celui qui pourra se résoudre à en faire des 

(n) Epître au\ Rom. xn, 1;. * 



DE MADAME ELISABETH. 179 

extraits exacts, pour les rapprocher de ce que ces mê- 
mes journaux ont dit depuis , pourra se vanter d'avoir 
recueiHi de bons mémoires pour l'Histoire de l'homme. 

[ 1 1 ] On peut voir dans l'ouvrage de M. Beaulieu 
{Essais historiques, tome IV, pag. 196 et 197), com- 
ment le minisire de la justice parla à la Convention, des 
massacres de septembre, en disant que le peuple avoir, 
montré de la justice dans sa vengeance, puisqu'il n'avoir, 
immolé que des contre-révolutionnaires. 

[12] Depuis qu'on avoit changé le Roi de logement, 
sa famille ne le voyoit plus qu'aux repas. II leur étoit 
formellement enjoint de parler haut. Un municipal sou- 
tint un jour à M. ,ne Elisabeth , qu'elle avoit parlé bas à 
son frère. Elle lui repondit avec douceur , qu'il se 
trompoit , et qu'elle avoit observé la loi qui lui étoit 
imposée. Mais il répliqua violemment, et fit une scène, 
que la princesse souffrit sans dire une parole. II est aisé 
de juger de la douloureuse contrainte qui, pendant ces 
repas, devoit régner entre Louis XVI et sa famille: 
leurs regards étoient épiés autant que leurs discours. Un 
seul objet les occupoit pendant qu'ils étoient séparés; et 
dans l'instant qui les réunissoit , cet objet étoit le seul 
dont ils ne pussent parler entre eux. Ce supplice , car 
assurément c'en étoit un, se renouveloit deux fois par 
jour. II cessa dès que le procès du Roi fut commencé. 
De ce moment, sa famille n'eut plus de communication 
avec lui : elle n'en eut même plus de nouvelles que par 
les municipaux. 

[13] Parmi tous les municipaux que M. B,e Elisabeth vit 
pendant le procès, il y en eut cependant un qui fut touché 

M" 2 



l8o ÉLOGE HISTORIQUE 

de ses vives alarmes, il chercha à la rassurer, en lui 
disant que le jugement seroit déféré aux assemblées p r i- 
maires , qui ne demandoient qu'à sauver le Roi. Il est 
certain que ces assemblées primaires n'auroient jamais 
sanctionné la condamnation; et cette vérité devoit trouver 
place ici, parce qu'il importe essentiellement à la nation 
françoise de la recueillir et de la proclamer. C'est encore 
ici une des singularités de cet effroyable jugement. Ce 
moyen , qui auroit pu sauver Louis XVI, mais qui au 
moins élevoit un mur de séparation entre les assassins du 
Roi et le peuple françois, étoit redouté par ce trop bon 
prince, qui craignoit que ces assemblées primaires ne de- 
vinssent une occasion de guerre civile ou de nouveaux 
massacres. Et ce même moyen fut rejeté par ses ennemis, 
dans la crainte que ce peuple qu'ils vouloient opprimer, 
n'eût un moment d'indignation et d'énergie , dont ils 
auroient pu être victimes. La postérité aura peine à croire 
que l'appel au peuple n'ait pas été admis par une assem- 
blée qui parloit sans cesse de la souveraineté du peuple. 
Combien il falloit donc qu'on eût soif du sang de l'in - 
nocentl Cette époque, et celle du 18 fructidor, où le di- 
rectoire annulla la nomination de plus de cinquante dé- 
partemens, sont dans la révolution les deux occasions les 
plus marquantes où l'on ait impudemment insulté a 
cette souveraineté du peuple si emphatiquement pro- 
noncée. 

[14] Sur les demandes du Ro ; , communiquées par 
Carat, la Convention déclara que in nation , toujours 
grande et juste , s'occuperoit du sort de sa famille. 

(Essais historiques , tom. I\ , r -. 3 5 ;. ) 

[ 15] Les Princes des maisons de Bourbon, d'Autriche 



DE MADAME ELISABETH. l%l 

et de Lorraine, ont toujours été renommés pour la bonté 
qui faisoit le fond de leur caractère. Madame Royale , issue 
de ces trois maisons, donna dès son enfance des marques 
de cette bonté qu'elle avoit puisée dans leur sang. Peu 
de temps après que M. nie de Mackau eut été spécialement 
chargée de son éducation , elle eut le malheur de lui mar- 
cher fortement sur le pied. Madame ne laissa pas dans 
ce moment apercevoir qu'elle eût éprouvé aucune dou- 
leur ; le soir, son bas se trouva plein de sang. Sur les 
questions qu'on lui rit, elle en dit la cause; etM. me de Mac- 
kau lui ayant demandé pourquoi elle n'en avoit pas parlé 
sur-le-champ : Puisque , répondit-elle ,dans cet instant où 
je ne souffre plus , vous êtes si peinée de m* avoir fait mal , 
vous auriez été bien plus fâchée , si vous l'eussiez su , 
quand je sentois quelque douleur. Madame avoit alors neuf 
ans. 

[ 16 ] Peu après la mort du Roi, sa fille fut très-incom- 
modée et eut les jambes dans un état inquiétant. Elle ne 
fut soignée que par la Reine et M. n,e Elisabeth. 

[17] Au mois de mai 1793 , le jeune prince tomba ma- 
lade. M. n,e Elisabeth lui donna tous ses soins : la Reine 
.et elles demandèrent au conseil général de leur envoyer 
Bru nier, en qui elles avoient confiance; elles ne purent 
l'obtenir. Enfin , au bout de quatre jours , la maladie aug- 
mentant, on leur envoya Thierry, qui étoit médecin des 
prisons. 

[18] M. me la Dauphine renouveloit alors auprès de 
son mari expirant, ce qu'elle avoit fait auprès de lui en 
1752, quand il fut attaqué de la petite vérole. La mé- 
prise de M. Pousse est nne anecdote qu'on se rappelle 

M 3 



iS2 ÉLOGE HISTORIQUE 

toujours avec plaisir. On la trouve dans l'ouvrage déjà 
cité de M. me Guénard, tom. I, pag. 2. 

[ f 9] Quelque temps après la mort du Roi, on adoucit 
un peu l'extrême sévérité dont on usoit envers la Reine et 
JVÏ. mé Elisabeth. Mais les précautions devinrent plus rigou- 
reuses que jamais, lorsque Dumouriez eut passé dans le 
camp autrichien : non-seulement on construisit un mur 
dans le jardin et on mit par-tout des jalousies, mais on 
affecta de boucher, avec la recherche la plus minutieuse, 
jusqu'aux plus petites fentes qui pouvoient se trouver aux 
portes et aux cloisons. 

[20] Tison et sa femme accusèrent la Reine et M. re Eli- 
sabeth d'avoir corrompu quelques municipaux , pour cor- 
respondre au dehors; et la dénonciation fut faite le 19 
avril 1793. ^ e lendemain, Hébert vint faire une fouille 
rigoureuse, qui dura jusqu'à quatre heures du matin. Le 
jeune prince dormoit; on l'arracha de son lit pour visiter 
les matelas : et cette visite aboutit à prendre, dans les 
poches de M. rae Elisabeth, un bâton de cire à cacheter. 

[21] Dès que la femme Tison fut entrée à l'hôtel-dieu, 
on plaça auprès d'elle une femme chargée de l'épier dans 
son délire, et de lui parler sans cesse des prisonnières dti 
Temple, pour lui surprendre quelques mots dont on put 
abuser contre ces infortunées. 

[22] Ce fut le 3 juillet 1793 que l'on vint arracher l'en- 
fant à sa mère et à sa tante. Rien ne leur avoit annoncé 
cette affreuse séparation. Elles avoient pu la craindre à 
i'instant de la m©rt du Roi; mais depuis près de six mois 



DE MADAME ELISABETH. l8$ 

qu'on Iaissoit auprès d'elles un objet qui leur étoit si cher, 
elles avoient pu espérer que la part du crime étoit faite, 
et qu'on ne leur enleveroit pas un être innocent dont 
elles cultivoient avec succès les heureuses dispositions. 

[23] Depuis qu'on avoit séparé l'enfant d'avec la Reine 
et les deux Princesses, les municipaux ne restoient plus 
avec elles. Jour et nuit, elles étoient enfermées aux ver- 
roux. Trois fois par jour, on venoit leur apporter à manger 
et visiter les barreaux. L'enfant avoit quelquefois la per- 
mission de monter sur la tour, mais jamais aux mêmes 
heures qu'elles ; et M. me Elisabeth s'aperçut qu'elles 
avoient une fenêtre d'où elles pouvoient le voir au mo- 
ment où il passoit. 

[24] Tous les jours, M. rae Elisabeth entendoit Simon 
parler au jeune prince avec mille juremens et blasphèmes, 
il le forçoit de chanter la Marseillaise ex les chansons les 
plus affreuses. II lui faisoit toujours porter le bonnet 
rouge. ' 

[25 ] Voici un fait qui prouve jusqu'à quel point la mé- 
chanceté de Simon étoit ai>surde et atroce. II fit contre 
les trois prisonnières , une dénonciation , portant qu'elles 
£ntretenoient correspondance avec l'étranger, et qu'elles 
fabriquoient de faux assignats. Cette dénonciation fut ré- 
digée au nom du jeune prince, qu'il força de la signer. 
La commune de Paris n'osa pas suivre l'accusation. 

Quelque affreuse qu'eût été la conduite de Tison , il 
avoit paru frappé des remords et du délire de sa femme. II 
s'étoit un peu radouci depuis ce moment; et lorsqu'il fit 
connoître la manière dont Simon traitoit l'enfant, on seroit 

M 4 



1 84 ÉLOGE HISTORIQUE 

tenté de croire que ce fut, de sa part, un mouvement 
d'horreur. 

Le 10 janvier 1794? M. me Elisabeth, qui, depuis cinq 
mois, étoit seule avec sa nièce, entendit beaucoup de bruit 
dans le Temple , et vit emporter des paquets. C'étoit Si- 
mon qui partoit. La commune de Paris venoit de le ré- 
compenser, en i'admettant au nombre de ses membres; 
et cette récompense le conduisit à l'échafaud. La place 
qu'il avoit briguée long-temps, et si horriblement méritée , 
devint son arrêt de mort. 

Le supplice de Simon est une des plus gcandes leçons 
qu'ait vouiu donner la vengeance divine. Elle a choisi 
une justice infâme , pour punir des crimes dont la nomen- 
clature seule auroit fait frémir une justice régulière. Ce 
monstre, qui étoit hors de l'humanité } a été jugé par une 
justice qui étoit hors de la société. 

[26] Le 2 août 1793 , à deuxheures du matin, on vint 
cveiller les prisonnières, pour lire à la Heine le décret 
qui ordonnoit qu'elle seroit transférée à la conciergerie et 
jugée. M. n,e Elisabeth et Madame Royale demandèrent à la 
suivre, furent refusées, et passèrent ensemble le reste de 
la nuit à déplorer le sort de celle qu'elles ne dévoient plus 
revoir. 

[27] M. me Elisabeth, qui déjà avoit un grand empire 
sur l'esprit de sa nièce, en acquit encore un plus grand, 
du moment que cette princesse n'eut plus qu'elle pour con- 
solation et pour soutien. Elles partagèrent entre elles les 
grandes ressources de la religion : elles avoient besoin d'un 
pareil secours pour supporter la cruelle incertitude dans 
laquelle on les laissoit sur le sort de la Reine. Jamai? 






DE MADAME ELISABETH. l8j 

elles ne purent obtenir d'en savoir des nouvelles. Le 
même silence fut encore observé, lorsqu'on eut fait périr 
M."" Elisabeth. Madame Royale resta dans une ignorance 
absolue sur le compte de sa mère et de sa tante jusque 
dans l'été de 1795 , époque à laquelle cette intéressante 
princesse parlant toujours de ses parens, une femme sen- 
sible laissa échapper ces mots à travers les larmes : Ma- 
dame n'a -plus de parens. A ces mots terribles, Madame 
répondit: Quoi! Elisabeth aussi! et qu' ont - ils pu lui 
reprocher! 

[28] Malgré les visites qu'on faisoit perpétuellement, 
les prisonnières avoient conservé des crayons et quelques 
feuilles de papier ; mais quand la Reine fut conduite 
à la conciergerie , M. mc Elisabeth jeta tout , dans la 
crainte de la compromettre. 

Dans une des visites qui furent faites alors , les mu- 
nicipaux emportèrent des cartes à jouer , parmi lesquelles 
il y avoit des Rois, parce que ', disoient-ils, cette vue bles- 
sait des yeux républicains. 

[29] Le 21 septembre 1793, Hébert arriva avec 
d'autres municipaux. Us apportoient un arrêté de la com- 
mune , qui ordonnoit de resserrer plus étroitement que 
jamais M. me Elisabeth et sa nièce , et de leur ôter 
Tison , qui fut mis en prison dans la tourelle. On pra- 
tiqua dans leur chambre un tour, pour leur faire passer 
des alimens. II fut dit qu'Henriot et le porteur d'eau 
pourroient seuls entrer ; mais cela ne fut pas exécuté 
long -temps : les municipaux revinrent comme aupa- 
ravant, et, trois fois par jour, ils faisoient une visite 
générale. 

De ce moment , les princesses n'eurent plus personne 



l86 ÉLOGE HISTORIQUE 

pour les servir. Hébert leur dit que l'égalité devoit 
être dans les prisons comme ailleurs. Elles étcient 
obligées de faire elles-mêmes leurs lits et leurs chambras. 
Les cris des colporteurs leur apprenoient quelquefois 
dçs nouvelles; ce fut ainsi qu'elles surent le billet donne 
à là Reine, mais sans aucun détail. On leur ôta leurs 
draps, sous prétexte qu'elles pourroient s'en servir pour 
descendre par la fenêtre ; on en substitua de sales et 
de très-gros. Le 24 septembre, fut faite une visite plus 
sévère que toutes les précédentes. Les municipaux enle- 
vèrent ce qui restoit de porcelaine et d'argenterie, et 
n'en ayant pas trouvé autant qu'ils espéroient, ils accu- 
sèrent M. mc Elisabeth d'en avoir volé. En fouillant dans 
sa commode, ils trouvèrent un rouleau d'or, le prirent, 
et lui demandèrent de qui elle le tenoit. Elle répondit 
que M. rnc de Lamballe le lui avoit donné au 10 août. 
Jls voulurent savoir qui l'avoit donné à M. mc de Lam- 
balle ; ce que M. mc Elisabeth ne voulut jamais leur 
dire. En nommant M. mc de Lamballe , elle ne com- 
promettoit personne , puisque cette princesse avoit déjà 
été victime de la rage révolutionnaire; mais la personne 
qui avoit donné ce rouleau à M. mc de Lamballe vtvoit 
peut-être encore, et rien ne put arracher à M. mc Eli- 
sabeth un secret qui pouvoit coûter la vie à quelqu'un. 
Les municipaux crurent qu'ils réussiroient mieux auprès 
de Madame Royale; mais ils ne purent rien tirer d'elle : 
ses malheurs et les exemples de M. mc Eli5abeth en avoient 
déjà fait une femme forte. 

[30] Ces trois hommes étoient Pache , Chaumette, et 
.... que je ne nomme pas, parce qu'il existe encore. Ils 
entraînèrent avec violence Madame Royale, qui, pour la 






DE MADAME ELISABETH. I 87 

première fois, se trouva seule au milieu de ses geôliers. Elle 
ignoroit dans quelle affreuse intention on Pavoit fait venir. 
Elle aperçut zon frère, et le prenoit dans ses bras, quand 
le cruel Simon s'empressa de le lui arracher. On la lit 
passer dans une autre pièce , où elle fut interrogée pen- 
dant trois heures. On commença par lui faire quelques 
questions sur les prétendues intelligences de la Reine 
avec le dehors ; on Paccusa d'avoir connu ces intelligences. 
Ses réponses ne pouvant donner aucun soupçon contre 
elle, on passa aux effroyables questions qui étoient Pobjet 
réel de l'interrogatoire. On ne se fîattoit pas sans doute 
d'obtenir un aveu contraire à la vérité; mais on espéroit 
au moins surprendre à l'innocence quelques mots dont 
on devoit abuser, ou contre la Reine, à qui on réservoit 
cette affreuse confrontation , ou contre le jeune prince 
qu'on avoit amené à dessein. La sagesse divine suggéra 
à Madame des réponses qui trompèrent l'attente des 
.bourreaux de sa mère ; et après une séance dont les détails 
feroient frémir, la princesse fut ramenée dans sa chambre, 
avec défense expresse de parler à sa tante de ce qu'on 
venoit de lui dire. M. me Elisabeth, qui Pattendoit avec 
une mortelle inquiétude, eut à peine le temps de l'em- 
brasser , et fut obligée de descendre tout de suite pour 
subir le même interrogatoire. 

Les expressions manquent pour qualifier un pareil 
complot, il faut voir la déposition même 4'Hébert , lors 
du jugement de la Reine, dans le Choix d'anecdotes, 
tom. IV,pag. 189, troisième édition, an XL 

[31] Rien n'est plus beau que les vérités simples , maïs 
irrésistibles, auxquelles Marc - Aurele ramène toujours 
l'homme de bien malheureux , pour le mettre au-dessus 



I 8 8 ELOGE HISTORIQUE 

du malheur. II est à remarquer que dans ses pïus belles 
réflexions, il ne se contente pas de cette vertu stoïcienne 
qui armoit l'orgueil pour l'opposer à l'infortune. II place 
toujours la vraie sagesse, et par conséquent le vrai bon- 
heur, dans la contemplation de la Divinité, dans la sou- 
mission à ce qu'elle veut , dans l'égalité d'ame avec laquelle 
le sage doit supporter quelques médians pendant quelques 
instans qu'il a à vivre , puisque le Dieu immortel en sup- 
porte un nombre infini pendant des siècles (a). 

« Pensez-vous que celui qui a l'ame grande et noble , 
33 qui se représente l'éternité , et qui a le monde entier 
33 devant les yeux, pensez-vous, dis-je, qu'il regarde la 
33 vie comme une chose fort considérable! non , sans doute. 
3> Et la mort lui paroitra-t-elle un grand mal! point du 
» tout (b). 

33 II faut vivre avec les Dieux; et celui-là vit avec les 
33 Dieux, qui en toute occasion leur fait voir son ame 
33 soumise à leurs ordres (c). 

33 Celui qui pense que dans un moment il peut sortir 
33 de la vie, a déjà dépouillé son corps, et s'est remis 

3i tout entier entre les mains de la souveraine justice 

33 Du reste, il n'a pas seulement la moindre attention à 
3> ce qu'on pourra dire, penser ou faire contre lui : 
->3 content de ces deux avantages, d'agir avec justice, 
» et d'embrasser avec joie ce qui lui arrive, il renonce 
33 a tout autre soin ; il ne demande qu'a marcher droit , 
33 par le chemin de la loi, et qu'à suivre Dieu , dont 
33 toutes les voies sont droites et tous les juge 
33 justes (d). 



(a) Réflexions morales, liv. Y!!. (cj 

(6J î'bhi. (d) IbU. 



DE MADAME ELISABETH. I 89 

» Celui qui s'afflige et qui se plaint de quelque chose 
»que ce soit, est très-semblable à un animal qu'on égorge, 

j> et qui regimbe et fait de grands cris Souviens-toi 

« qu'il est donné à l'animal raisonnable de suivre volon- 
tairement sa destinée, et que la suivre seulement c'est 
:» une nécessité imposée à tous les animaux (a). » 

Cette dernière phrase est une des vérités ïes plus hautes 
auxquelles l'esprit humain ait pu s'élever par le seul 
secours de la méditation. L'homme a découvert lui- 
même que, ne pouvant empêcher les événemens , il les 
maîtrisoit, en s'y soumettant de plein gré ; et la religion 
n'a eu qu'à donner à cette vérité son dernier degré de 
perfection , en la sanctifiant. 

Parmi les réflexions morales de Marc-Aurèle, je pour- 
rois choisir trente passages de ce genre, dont aucun ne 
seroit déplacé dans l'histoire de M. mC Elisabeth, lis 
fourniroient autant de preuves de l'accord de la vraie 
philosophie, c'est-à-dire de la saine raison, avec la reli- 
gion. 

[32] Dès sa naissance, elle avoit eu de petites incom- 
modités , mais qui n'altéroient point le fond de sa santé; 
et plusieurs fois elle a dit, dans son intimité, je vivrai 
quatre-vingts ans , si je ne suis pas assassinée : mot auquel 
on neprenoitpas garde alors, et qui est devenu une pro- 
phétie. Les chagrins qu'elle éprou voit depuis le commen- 
cement de la révolution, rendirent ces incommodités plus 
graves , et l'obligèrent de se faire mettre un cautère au 
bras. Ayant usé au Temple l'onguent dont elle se servoit 
pour le panser, elle demanda long - temps en vain 



(a) m*, iiv. x. 



ï<)0 ELOGE HISTORIQUE 

qu'on lui en donnât d'autre. Enfin un municipal, moins 
inhumain que les autres, en envoya chercher; mais jamais 
elle ne put obtenir que l'on donnât à Madame Royale le 
jus d'herbes dont elle faisoit fréquemment usage le matin. 
M. mc Elisabeth ne pouvoit boire de l'eau de rivière 
sans en être incommodée : elle demanda qu'on lui fit 
donner de l'eau de Ville-d'Avray ; ce qui lui fut refusé. 

[33] M. mc Elisabeth prioit Dieu plusieurs fois dans 
la journée, disoit tous les jours l'office complet, lisoit 
fréquemment des livres de piété , et régulièrement avoit 
des heures marquées pour la méditation. 

[34] Les jours d'abstinence, elle ne prenoit que des 
alimens maigres. Quand on ne lui apporta plus de pois- 
son , elle demanda des légumes : mais bientôt on lui dit 
que, d'après l'égalité, il n'y avoit plus de différence entre 
les jours; qu'il n'y avoit même plus de semaine; qu'on 
avoit établi la décade , et on lui apporta un nouvel al- 
manach. Quoiqu'elle ne put avoir ni œufs , ni poisson , 
ni légumes, elle faisoit le carême en entier, ne prenant 
à son dîner que du pain et du café. 

[35] Prière pour le matin , composte au Temple par 
Madame Elisabeth. 

<c Que m'arrivera-t-il aujourd'hui î ô mon Dieu '. Je n'en 
rais rien; tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'arrivera rien 
que vous n'ayez prévu, réglé, voulu et ordonné de toute 
éternité : cela me suffit. J'adore vos desseins éternels et 
impénétrables; je m'y soumets de tout mon cœur, pour 
Fàmour de vous ; je veux tout , j'accepte tout, je vous 



DE MADAME ELISABETH. Ipl 

fais un sacrifice de tout , et j'unis ce sacrifice à celui de 
mon divin Sauveur. Je vous demande , en son nom et 
par ses mérites infinis, la patience dans mes peines, et 
la parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que 
vous voulez ou permettez.» 

[36] Le 9 mai 1 794 , M. me Elisabeth venoit de se cou- 
cher, quand elle entendit ouvrir les verroux. Elle se hâte 
de passer sa robe. L'air sinistre et le ton brusque de ceux 
qu'elle vit entrer, lui annoncent quelque nouvel acte de 
tyrannie : Citoyenne, descends tout de suite , on a besoin de 
toi. — Ma nièce reste-t-elle ici ! ( c'est la première pensée 
qui la frappe, et non le sort qui l'attend elle-même.) 
— Cela ne te regarde pas : on s'en occupera. M. mc Elisabeth 
se jette au cou de sa malheureuse nièce; et pour calmer 
l'effroi de l'innocence, elle dit : Soye^ tranquille ; je vais 
remonter. — Non, tu ne remonteras pas , répond avec un rire 
cruel un des assistans ; prends ton bonnet de nuit. Elle obéit, 
relève Madame Royale qui tombe dans ses bras , lui dit d'es- 
pérer toujours en Dieu, d'être soumise à sa volonté, et la 
quitte pour ne la plus revoir. Au bas de l'escalier, on lui 
demande ses poches : on les visite ; il ne s'y trouve rien. Pen- 
dant qu'on rédige le procès-verbal de décharge du geôlier, 
on l'accable d'injures. Elle monte en fiacre avec l'huissier du 
tribunal révolutionnaire , est conduite à la conciergerie , 
et le lendemain jugée, condamnée,. exécutée. 

[37] Madame Royale terminoit ainsi une lettre qu'elle 
écrivoit de Vienne à sa tante la Reine de Sardaigne : 
J'ai eu ici un vrai plaisir , en voyant que les vertus de ma 
tante Elisabeth étoient bien connues ; on n'en parle qu'avec 
vénération : j'espère qu'un jour le Pape mettra mes parens 
au rang des saints. 



192 ELOGE HISTORIQUE 

[38] M. de Chateaubriand, dans le Génie du chris- 
tianisme, a fait à la Convention l'heureuse application 
d'un passage du livre de la* Sagesse ; et ce passage dit 
tout en quelques mots: Cette Convention , qui av oit fait 
alliance avec la mort , farce qu'elle étoit digne d'une telle 
société. (IV. e partie, livre I. cr , chapitre 4-) 

On ne peut pas imprimer un plus grand caractère de 
réprobation à une assemblée qui se disoit appelée à régé- 
nérer un grand peuple. 



Lettres 



DE MADAME ELISABETH. 103 



Lettres à Madame de Raigecour. 



Août 



790. 



Bon Jour, ma pauvre R nous voilà revenus à 

Saint-CIoud , à ma grande satisfaction ; car Paris est 
beau, mais dans la perspective; et ici j'ai le bonheur de 
ïe bien voir comme je veux : et puis , de mon petit jardin , 
je vois à peine le ciel. Je n'entends plus tous ces vilains 
crieurs , qui à-présent ne se contentent plus d'être à la 
porte des Tuileries, mais parcourent tout le jardin, pour 
que personne ne puisse ignorer toutes ces iniamies. Au 
reste , si tu veux savoir des nouvelles de ma petite santé, 
je te dirai que j'ai toujours beaucoup d'engourdissement 
dànsfaj les jambes. Cependant, à en croire les symptômes 
de cette vilaine maladie, je pourrais imaginer que la 
guérison s'approche : mais j'y ai déjà été prise tant de 
fois, que je n'ose pas m'en flatter, et que, de bonne 

foi , je n'y crois pas Tu sais, sans doute , ce 

qui se passe à Nancy : c'est abominable. Aujourd'hui , 
les troupes que M. de Bouille a rassemblées, doivent 
entrer dans Nancy. Dieu veuille qu'il puisse sauver les 
malheureux officiers ! M. de Noue est au cachot. On dit 
que des officiers ont été tués en voulant se défendre. 
M. de Malseigne, après s'être conduit comme un héros , 

(a) Par cette phrase, et quelques-unes semblables qu'on trouvera dans 
les autres lettres , M.™' Elisabeth indiquoit Ife désir qu'elle avoit que le 
Roi quittât Paris , les espérances qu'il lai donnoit à cet égard, et les efforts 
«ju'on faiioit poiii' l'en empêcher 

N 



r$4 ÉLOGE HISTORIQUE 

a été obligé de s'enfuir à Luné ville. II a été poursuivi 
par cinquante hommes de Mestre-de-camp. On en aura, 
f espère, des nouvelles demain. Tu dois être bien contente 
que ton frère n'y soit plus. 

Comment va l'office ! Es-tu toujours enchantée de 
l'abbé Duguet ! Je le lirai peut-être bientôt. Les leçons 
de cette semaine sont bien belles , et bonnes pour toi. 
Voilà, mon cœur, le vrai modèle de la résignation. 
J'espère que tu en profiteras. A l'appui de cela, je te 
raconterai le trait d'une femme qui, en apprenant la 
mort de son fils unique, l'objet de sa tendresse et de 
toute son espérance, s'écria , dans son premier mouvement : 
JVÎon Dieu , il vous voit, il vous aime ! Voilà un grand 
exemple à suivre; et voilà, je vous le répéterai sans cesse, 
la véritable résignation. L'autre tient trop à l'humanité 
pour être infiniment agréable à Dieu. Vous voulez par- 
venir à la perfection : prenez-en les moyens que le ciel 
vous envoie. Votre caractère , votre éducation , tout vous 
met dans le cas de les mettre en usage. Pour moi, qui 
veux votre bonheur, je désire vivement que vous veniez à 
bout de faire votre sacrifice en entier, parce que je crois 
que, jusqu'à ce moment-là, vous n'aurez pas de tran- 
quillité. Pardon, mon coeur, de vous parler d'un objet 
aussi triste; mais je n'ai pu résister au désir de vous raconter 
ce trait d'amour de Dieu. Espérons qu'il pourra vous 
être utile. Vous savez que je vous aime tendrement, et 
que je voudrois vous voir le cœur et l'ame un peu plus 
dégagés d'un lien que le ciel a rompu (a) pour votre 



(a) M."' de Rai^ecour avoit perdu ie seul garçon qu'elle eut alors . ainsi 
qu'on l'a vu dans les lettres à M. m * Marie de Causan , et devais ce te^ns 
elle n'en avoit point eu d'autre. 



DE MADAME ELISABETH. 195 

bonheur éternel , pour vous faire sentir qu'il vouloit que 
vous n'ai massiez que lui avec autant de force. Adieu , ma 
petite : je te quitte pour la messe. Je t'embrasse bien 
tendrement. 

16 Octobre 1790. 

T u dois être arrivée aujourd'hui , ma chère enfant. 
J'ai bien de l'impatience d'avoir de tes nouvelles, de te 
savoir établie, je voudrois dire heureuse; mais je sens 
que cela est bien difficile. Heureusement, tu pourras te 
livrer à la dévotion. Ce sera-îà ta consolation, ta force. 
Ne te charge pas l'esprit de scrupules : îu offenserois 
Dieu , qui t'a fait tant de grâces , et qui mérite bien que 
tu ailles à lui avec toute la confiance d'un enfant. Fais 
usage de l'instruction que tu as reçue, et des conseils 
du curé , pour calmer la délicatesse de tes sentimens pour 
Dieu.... Oui, ton ame est trop délicate; la plus petite 
chose la blesse. Dieu est plus indulgent pour sa créature ; 
il en connoît toute la foiblesse : mais ii veut, malgré 
cela, la combler de toutes ses grâces; et, pour prix de 
tant de bontés , il demande notre confiance et un aban- 
don entier à toutes ses volontés. Ah I que dans ce mo- 
ment on a besoin de se répéter cette vérité! Tu pourras 
avoir souvent besoin de recourir à lui pour te fortifier. . , . 
Adieu, tu sais que je t'aime de tout mon cœur. 

24 Octobre 1790. 

J'AI reçu ta seconde lettre. Apprête-toi à recevoir un 
savon de ma façon, qui ne cédera en rien à tous ceux 
dont tu as pu entendre parler. Dites-moi pourquoi vous 
vous croyez obligée d'être dans des états violens. Cela 

N 2. 



iy6 ÉLOGE HISTORIQUE 

est très-mal vu, ma chère enfant. Vous allez vous rendre 
malade, donner à votre enfant un fond de mélancolie in- 
guérissable. Et pourquoi ! parce que vous n'êtes ni à Paris, 

ni à R parce que tous les contes qu'on vous débitera 

seront autant de vérités à vos yeux. De grâce, n'en faites 
rien. Remettez entre les mains de la Providence le sort des 
gens qui vous intéressent; et puis secouez vos yeux bien 
fort, pour ne pas leur permettre de voir noir. Tu te tour- 
mentes , pour te faire des reproches qui n'ont pas le 
sens commun. Pour te calmer tout-à-lait , je te ferai part 
d'une réflexion que j'ai faite après ton départ. Dans le 
premier moment, me suis-je dit, je n'ai pensé qu'au plaisir 
de la savoir dans un lieu bien tranquille : mais le public ne 
trouvera -t- il pas mauvais qu'elle m'ait quittée dans ce 
temps de trouble! Mais j'ai senti que cela ne se pouvoit 
pas, à cause de votre état ; que de plus, si quelques gens 
à grands sentimens vouloient s'aviser de penser à cela , 
nous devions nous mettre au-dessus du malheur de 
déplaire, par une très-bonne raison ; c'est que Dieu t'ayant 
remis en dépôt le salut de ton enfant, aucune considéra- 
tion humaine ne doit t'empecher de prendre tous les 
moyens possibles pour lui faire recevoir le baptéiv 
cela, mon cœur, tes principes te feront aisément sentir 
qu'il n'y a ni respect humain, ni amitié, ni devoir, qui 
ne doive céder à celui-là. Si donc, mon cœur, tu as 
encore des remords de ta foiblesse. réponds leur tout de 
suite, mon enfant recevra le baptême, et si après cela 
Dieu l'appelle à lui, au moins il jouira du plus parfait 
bonheur. Pour lors, mon cœur, ton ame sera facilement 

consolée j'ai vu ; il est un peu à la dèsespé- 

rade. Son malade a toujours de l'engourdissement dans 
les jambes, et il craint que cela ne gagne tellement le» 



DE MADAME ELISABETH. 197 

jointures, qu'il n'y ait pins de remède (a). Pour moi, je 

me soumets aux ordres de la Providence A chaque 

jour suffit son mal 

Nous allons demain, H et moi, à Saint -Cyr, 

nous nourrir un peu de cette viande céleste qui fait beau- 
coup de bien. Adieu , je t'embrasse de tout mon cœur. 

J'espère que M. D. D. P. est dans les bons principes. 
Si tu en trouves l'occasion, fais-lui dire bien des choses 
de ma part. 

Mande -moi si tu as les commodités pour tes œuvres 
de sainteté. 

3 Novembre 1790. 

Eh bien! ma pauvre R , t'accoutumes-tu à la vie 

que tu mènes! Le précédent maître du lieu est plus dé- 
raisonnable que jamais. Ses créanciers le persécutent, et 
finiront par faire mourir ses amis de chagrin. Rien de 

tout cela ne peut le décider (h ). On se présente de 

tous côtés Tout cela est mis au néant. Que veux- 
tu î il faut prier la Providence d'être pour lui, et plus 
sage que lui Nous voilà revenus dans Paris; il fait 



(a) M. me Elisabeth sentoit, avec raison, que plus le Roi retardoit son 
départ, plus le mal augmentoit. L'assemblée, à chaque séance, détruisoit 
toujours quelque pièce de la monarchie. Tant que tout ce qui constituoit la 
monarchie ne fut que renversé, un effort heureux pouvoit le relever; mais, 
•à mesure que tout ce qui étoit renversé fut mis en poudre > et qu'on en 
dissémina les débris, la reconstruction devenoit plus difficile. 

(li) Le commencement de cette lettre ne laisse aucun doute sur la 
manière dont M. mt Elisabeth envisageoit la position du Roi, et sur l'indé- 
cision de ce malheureux) prince. Dans l'hiver de 1790 à 1791, on lui pro- 
posa di^c moyens , plus sûrs les uns que les autres , pour arriver dans une 
seule nuit jusqu'à une ville de guerre. Rien ne fut accepté ; et six mois 
après on partit dans la nuit la plus courte de l'année. 

N 3 



198 ELOGE HISTORIQUE 

vilain, et c'est un prétexte que nous prenons pour rester. 
Si nous savions en profiter, je ne m'en plaindrais pas , 
mais, tu nous connois, le château des Tuileries sera notre 
promenade la plus habituelle. Enfin, tout comme Die: 
voudra. Si je ne pensois qu'à moi, je ne sais pas trop ce 
que je préférerois. Ici, je suis plus commodément pour 
mes petites dévotions; mais pour les promenades, pont- 
la gaieté du lieu, Saint -Cloud est bien préférable; et nui? 
le voisinage de Saint-Cyr: d'un autre côté, les soirées sont 
bien longues dans ce temps-ci; tu sais que j'ai horreur pour 
la lumière, ou, pour mieux dire, qu'elle me porte tellement 
au sommeil, que je ne peux pas lire long-temps de suite. 
De tout ce bavardage, je conclus que Dieu arrange tout 
pour le mieux, et que je dois être bien aise d'être ici. 

A propos , j'ai été vendredi au Calvaire.Ton curé y étoit ; 
je ne l'ai vu qu'au moment où j'allois m'en aller: j'en ai été 
bien fâchée; je l'aurai peut-être scandalisé, parce que je 
suis entrée chez les hermites. Je l'ai fait sortir de son diner : 
il m'a reconduite jusqu'au bas de la montagne; je n'ai point 
été embarrassée avec lui. Il étoit tout occupé ài\ salut du 

baron de B qui a pensé mourir : il est hors d'affaire 

pour cette fois-ci. 11 faut demander qu'il mette à profit sa 
convalescence. Nous sommes restées fort peu de temps au 
Calvaire , parce qu'il y avoit eu un brouillard qui m'àvoit 
fait partir tard. Malgré cela, cette pauvre L étoit tou- 
chée aux larmes. Si elle eût été seule, je crois qu'elle auroit 
eu beaucoup de ressemblance avec la Madeleine. Au reste, 
c'est très-heureux d'avoir une dévotion aussi tendre; mais 
quand on ne l'a pas, il faut s'en humilier, et non s'en trou- 
bler. Adieu, ma petite: quant aux nouvelles, je te dirai 
que je ne suis pas plus au courant qu'il ne faut ; je sais seu- 
lement que l'on tient toujours des propos indignes sur la 



DE MADAME ELISABETH. 199 

Reine. On dit, entre autres choses, qu'ily auneintrigueavec 

Mir , que c'est lui qui conseille le Roi ... Je t'embrasse, 

je t'aime de tout mon cœur, et te souhaite le bonheur que 

tu mérites Si tu venois à trépasser, tu laisserois mes 

derniers vœux à ta princesse (a) , et de suite à sa famille 
estimable, s'il en étoit besoin par son décès. 

i. cr Décembre 1790. 

Mon DIEU, ma pauvre R , qu'est-ce que l'on a pu 

vous conter de si extraordinaire! Je me creuse la tête pour 
le deviner, et ne le puis : si votre phrase ne portoit pas sur 
ce pays-ci, je croirois le savoir; mais, comme il n'est rien 
arrivé de si étrange, que nous sommes dans la tranquillité, 
je ne conçois pas ce que tu veux dire, à moins que tu ne 
veuilles parler d'un abbé Dubois, qui est mort à Cham- 
béry. J'ai heureusement su que son repentir avoit prévenu 
son crime. Ah! mon cœur, j'espère que le ciel ne me ré- 
serve pas un pareil malheur (h) : qu'au moins il laisse à 
mon frère le temps de reconnoître sa puissance, voilà ce 
que je désire. 

Je me suis trompée de vingt-quatre heures pour le jour 
de la poste; ce qui fait que tu n'as pas eu de mes nou- 
velles la dernière. Tu sais le décret pour le clergé; et 



(a) Son testament , dont nous avons vu qu'elle avoit chargé M." 8 de 
Raigecour. Celle-ci, en cas de mort, devoit le laisser à la princesse de R. , ., 
qui, venant à mourir, l'auroit laissé à quelqu'un de la famille du maréchal 
de B , son beau-père. 

(b) On voit, par cette lettre, comme par celle de M."" de Bombelles 
( dans la première partie de l'Éloge historique ) que M. ae Elisabeth avoit 
été bien instruite de l'attentat auquel son frère avoit échappé , et que sa 
tendresse ne pouvoit supporter l'idée d'avoir été au moment de le perdre. 

N 4 



200 ELOGE HISTORIQUE 

je vois d'ici tout ce que tu dis, tout ce que tu penses, 
combien tu estropies de bras, en fermant les yt 
disant, enfin Dieu le veut ; c'est bien, c'est bi<rn ; il faut 
se soumettre. Et puis, tu ne te soumets pas plus qu'une 
autre : ne va pas le croire, parce que tu es tres-résignee 
dans le premier moment; et puis la tête de ma R. . . . 
s'échauffe : telle réflexion l'agite; telle crainte la tour- 
mente; telle personne court des risques : que deviendra- 
t-ilî Le forcera-t-on à agir contre son devoir et sa i 
eience, &c. &c! Et voilà R. . . . aux champs, tout en 
disant, mon Dieu , je vous l'offre. Ayez la bonté, made- 
moiselle, de ne pas tant vous tourmenter. M. de Con- 
dorcet a décidé qu'il ne falloit pas persécuter l'Ë 
pour ne pas rendre le clergé intéressant, parce que, dit-il, 
cela nuiroit infiniment à la constitution. Ainsi, mon cœur, 
point de martyre : Dieu merci; car je t'avoue que je n'ai 
pas de goût pour ce genre de mort. 

J'ai prévenu ta lettre sur la mort de M. D Je 

n'ai rien à ajouter à ce que je t'ai mandé; mais j'ai bien 
à te louer de la modération avec laquelle tu m'en parles. 
Remercies-en le ciel, mon cœur; car tu n'eusses pas été 
comme cela, il y a deux ans. Crois que mon cœur a été 
bien combattu entre le désir de te faire plaisir, de parer 
aux inconvéniens dont tu me parles, et les raisons que 
je te donne. 

Adieu ; je t'embrasse de tout mon cœur, et t'aime de 
même. 

1 6 Décembre 

Je suis piquée comme un chien, mademoiselle; il y 
a six semaines que je vous ai fait acheter un bref, et que 
j'ai toujours oublié de vous l'envoyer. Le voilà. 



DE MADAME ELISABETH. 201 

II y a mille ans que je ne t'ai écrit : mais vraiment, 
ce n'est pas ma faute. J'ai eu des lettres à lire d'une ma- 
nière fort longue; d'autres à écrite. Enfin, tu sais qu'ici 
j'ai peu de momens à moi. Bref, excepté mon office, je 
ne fais rien de bien; mais, comme de long-temps je 
n'aurai celui de respirer, je tache d'arranger tout cela 
avec de fréquentes communions. J'espère qu'elles ne se- 
ront pas cause de ma damnation, et que le sang de 
Jésus-Christ me soutiendra dans la bonne voie. 

Je suis toujours contente de ma santé; tu auras de 
la peine à le croire, me sachant aussi douillette : mais iï 
faut que tu en prennes ton parti; c'est comme cela. J'ai 
cependant des hauts et des bas; mais, en général, cela 

ne va pas mal. Cet homme (a) n'est plus ici. 

Je l'estime beaucoup; mais je trouve qu'il n'y a pas un 
grand inconvénient : vous savez qu'on ne i'écoutoit guère. 
Adieu. 

22 Décembre 1790. 

PARIS est depuis ce matin dans l'étonnement. M. Dan- 
dré a commencé sa présidence, en annonçant le départ 
de Mirabeau. II demande un congé d'un mois : on en ignore 
encore le motif, et l'endroit où il est allé. Bien des gens 
disent en Provence. Dans peu, j'imagine que nous le 
saurons. Au reste, il a été décrété que nous n'aurions 
plus de maréchaussée, mais de la gendarmerie nationale. 



(a.) L'homme dopt parle M.™' Elisabeth , étoit venu à Paris pour décaler 
ie Roi à prendre le seul moyen qui pouvoit le sauver et sauver l'État. Quand 
il vit toutes les intrigues qui déjouoient ses conseils, il se retira. M. me Eli- 
sabeth l'avoit vu, et avoit été ravie de son éner&ie et de son dévouement. 



202 ELOGE HISTORIQUE 

II faut bien que tout se ressente de la révolution. Hier, 
on s'est amusé à faire mourir le Comte d'Artois de faim, 
et banqueroutier, en ne lui donnant pas de quoi pa; 
dettes. Il faut espérer que son beau-pere ne lui laissera pas 
subir la première de ces décisions. Quant à la seconde, 
ce n'est pas sa faute si la nation aime mieux I 
Duc d'Orléans que lui. On donne à celui-ci un million 
par an, pour payer ses dettes, pendant vingt ans, avec 
4es retranchemens tous les ans de l'intérêt. Tu convien- 
dras qu'il étoit bien juste que l'on s'occupât de son 
sort (a). 

Si je n'avois pas souvent des torts envers toi pour 
l'exactitude , je dirois qu'il y a miiîe ans que je n'ai 
reçu de tes nouvelles; mais je ne m'en aviserai pas. On 
dit que ta ville devient très à la mode. Si ce sont des 
gens qui te plaisent qui l'habitent, j'en 'serai très 
sans cela, je crois que tu aimerois autant la solitude dont 
tu jouissois. La arrive; je te quitte et t'embrasse. 

30 Décembre 1 

Je vois d'ici la persécution, étant dans une douleur 
mortelle de l'acceptation que le Roi vient de donner. 
Dieu nous réservoit ce coup : qu'il soit le dernier; et 
qu'il ne permette pas que le schisme s'établisse. Voilà 
tout ce que je demande. La réponse du Pape n'est point 
arrivée; je crois qu'elle est bien intéressante. Au reste, 
mon cœur, cette acceptation a été donnée le jour de 

(a) Les états généraux , assemblés pour remédier , disoit-on , au dé- 
sordre des finances de l'État , prennent sar ces finances mêmes pour payer 
les dettes d'un députe. Ce délire ne peut se rencontrer tjue dans une grande 

assemblée. 



DE MADAME ELISABETH. 203 

Saint-Etienne. Apparemment que ce bienheureux martyr 
doit être maintenant notre modèle. Tu sais que je n'ai 
point d'horreur pour les coups de pierre : ainsi, cela 
m'arrange assez. On dit qu'il y a sept curés de Paris qui 
ont prêté le serment. Je ne croyois pas que le nombre 
fut aussi considérable. Tout cela fait un très-mauvais 
ettet dans mon ame; car, loin de me rendre dévote, cela 
m'ôte tout espoir que la colère de Dieu s'apaise. Tu 
sens bien que ton curé est bien décidé à suivre la loi 
de l'Evangile, et non celle que Ton veut établir. On dit 
qu'un membre de la commune a voulu gagner celui de 
Sainte-Marguerite, en lui disant que l'estime que l'on 
avoir pour lui, la prépondérance qu'il avoit dans le monde, 
seroient capables de ramenerla paix, en entraînant les es- 
prits. Le curé lui a répondu : Monsieur, c'est par toutes 
les raisons que vous venez de me donner que je ne prê- 
terai pas le serment, et que je n'agirai pas contre ma 

conscience 

Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur, et vous 
aime de même. 

7 Janvier 1791. 

Des gens plus diligens que moi vous auront sûrement 
mandé ce qui s'est passé à l'assemblée mardi ; enfin , mon 
cœur, la religion s'est rendue maîtresse de la peur. Dieu 
a parlé au cœur dts évêques et des curés. Ils ont senti 
tout ce que leur caractère leur inspiroit de devoirs, et ils 
ont déclaré qu'ils ne prêteroient pas le serment. Pour 
le moins vingt du côté gauche se sont rétractés; on n'a 
pas voulu les écouter : mais Dieu les voyoit, et leur aura 
pardonné une erreur causée par toutes les voies de séduc- 
tion dont il est possible de se servir. Un curé du côté 



204 ÉLOGE HISTORIQUE 

gauche a mis beaucoup de fermeté pour ne le pas prêter. 
On dit que cette journée désappointe bien des gens : tant 
pis pour eux ; ils n'ont que ce qu'ils méritent : mais ce 
qu'il y a de triste, c'est qu'ils s'en vengeront. Dieu seul 
sait comment. Qu'il ne nous abandonne pas tout-à-fait ; 
voilà à quoi nous devons borner nos vœux. Je n'ai point 
de goût pour le martyre ; mais je sens que je seroi 
aise d'avoir la certitude de le souffrir, plutôt que d'aban- 
donner le moindre article de ma foi. J'espère que, si j'y 
suis destinée, Dieu m'en donnera la force. II est si bon , 
si bon ! c'est un père si occupé du véritable bonheur de 
ses enfans, que nous devons avoir toute confiance en 
lui. As-tu été touchée, le jour des Rois, de la bonté de 
Dieu , qui appela les gentils à lui dans ce moment! Ces 
gentils étaient nous. Remercions- le donc bien : soyons 
iidèles à notre foi; ranimons-la; ne perdons jamais de 
vue ce que nous lui devons ; et, sur tout le reste, aban- 
donnons-nous avec une confiance vraiment filiale. 

J'ai eu ces jours-ci une peine bien réelle que tu parta- 
geras sans doute. Cette pauvre M. me de , qui , 
comme tu sais, avoit mal au sein depuis cinq sem:. 
étoit presque alitée. Dans la nuit du dimanche au lundi , 
son ame , après avoir reçu le matin son créateur, a été 
prendre sa place dans le ciel; car j'espère bien qu'elle est 
heureuse, et qu'elle a reçu la récompense d'une \ie en- 
tière de vertu et de malheur. Je la regrette vivement; 
elle étoit d'une grande ressource pour moi; et jamais je 
ne la pourrai remplacer, non pas pour les qualités que 
je puis désirer dans une première lemme , mais dans t 
qui convenoientà mon cœur, à mon esprit et à mes sen- 
timens. Je la regrette comme mon amie; mais je la croîs 
heureuse . et cette idée me console. 



DE MADAME ELISABETH. 20 5 

17 Janvier 179 1 . 

J E ne veux pas que tu puisses avoir de reproches à me 
faire cette poste. Ton curé, comme je crois te l'avoir 
mandé , n'a point paru : un vicaire a chanté la grand'messe. 
Vous ne pouvez pas vous faire une idée de l'indécence 
de l'église : il n'y avoit que des brigands; mais elle en 
étoit comble. On se jetoit les chaises à la tête ; on faisoit 
recommencer l'orgue. Un prêtre est monté en chaire pour 
dire qu'il arrivoit de Saintes, et que l'évêque y avoit fait 
mettre sa tête à prix , parce qu'il avoit prêté le serment. 
Le soir, il y a eu les mêmes bacchanales à Saint- Roch. 
On doit procéder cette semaine à l'élection du curé de 
Saint-Sulpice, et, j'imagine, de tous ceux qui n'ont pas 
prêté le serment. On dit que les provinces se montrent 
plus revêches que Paris à l'exécution du décret. A Stras- 
bourg, le maire et son écharpe ont été maltraités, pour 
avoir voulu renvoyer le chapitre : c'est le peuple qui en 
a fait justice. Dans la Bourgogne, ils ne veulent pas non 
plus du serment 

12 Février 1791. 

J E ne t'écris qu'un petit mot aujourd'hui : i.° l'heure 
de la poste me presse; 2. je vais monter à cheval avec la 
Reine et le. . . . à ce triste bois de Boulogne. Mais il fait 
un si beau temps, que cela le rendra peut-être un peu plus 
gai. Je crois l'hiver tout-à-fait passé; et je m'en réjouis, 
autant que l'on peut prendre part au beau temps dans le 
château des Tuileries. 

Mes tantes parfent de lundi en huit, malgré toutes les 
motions faites au palais-royal et au club des jacobins 
établi à Sèvts. On dit qu'elles seront arrêtées et fouil- 



Z06 ÉLOGE HISTORIQUE 

lées en chemin ; c'est un petit mal auquel je ne crois pas. 
Je pense que cela a été beaucoup dit pour les effrayer et 
les empêcher de partir; mais heureusement on n'en est 
pas venu à bout. Je ne sais si je t'ai mandé que l'abbé 
M. . . . alloit avec elles : il partira huit jours après. Pense 
un peu, mon cœur, aux angoisses où je serai, la pre- 
mière fois que je m'adresserai à un autre prêtre, moi qui 
ai toujours été à l'abbé M. . . . depuis l'âge de neuf ou dix 
ans. Je suis à-peu-près décidée : je crois que je prendrai 

le confesseur de M. me D On en dit beaucoup de 

bien , et j'espère qu'il n'est ni trop doux ni trop sévère. 
Je te manderai ce qui en est lorsque j'y aurai été. Je suis 
convaincue que tu enrages un peu dans le fond de l'ame, 
de ce que je ne pense pas à ton curé, et tu vas croire 
que c'est parce que je l'ai vu : non, point du tout; c'est 
tout simplement parce que je ne crois pas qu'il me con- 
vînt : et puis dans ce moment, j'aime mremx avoir un 
confesseur dont on parle moins et que je puisse erpérer 
de garder. Je te souhaite le bon soir, et t'embrasse. Je ne 
sais plus quand tu accouches : mande-lc moi. 

Dis bien des choses au maréchal de ma part, et 
assure-le de l'estime que j'ai pour ses vertus. Parle aussi 
de moi à ta princesse. 



J'AI reçu toutes tes lettres , ma pauvre R . . . . ; celle 
du 25 ne m'est parvenue qu'hier, et celie d :-hier. 

Mais avant que d'y répondre, il faut que je te demande 
mille fois pardon de ne t'avoirpas écrit depuis dimanche, 
pour te donner des nouvelles de ton cure ; mais, par étour- 
derie, je me suis persuadée que la poste Turtoit ledima 



DE MADAME ELISABETH. 207 

au lieu du lundi et jeudi. J'ai eu plusieurs choses à faire 
dans la matinée ; l'heure s'est passée, et je n'ai plus eu que 
ïa possibilité de me livrer à mes regrets. Mais aujourd'hui, 
je m'y prends à sept heures du matin , pour être bien sûre 
de n'y pas manquer. Lundi je t'écrirai aussi ; mais je puis 

te dire d'avance qu'il ne se passera rien de fâcheux 

Je suis désolée de la peur indigne que vous a faite 
M. le B. . . . Nous sommes loin encore de toutes les idées 

qu'il t'a fait venir Je suis bien fâchée d'être si loin 

de toi , et de ne pouvoir me permettre de causer comme 
je le voudrois ; mais, mon cœur, calme-toi. Je conçois 
que cette proposition paroisse difficile, mais cela est né- 
cessaire. Tu te brûles le sang, tu te rends plus malheureuse 
encore que tu ne devrois : tout cela, mon cœur, n'est pas 
dans l'ordre de la Providence. II faut se soumettre à ses 
décrets ; il faut que cette soumission nous porte au calme; 
sans cela elle n'est que sur nos lèvres, et non dans notre 
cœur. Lorsque Jésus-Christ fut trahi, abandonné, il n'y 
eut que son cœur qui souffrit de tant d'outrages ; son ex- 
térieur étoit calme, et prouvoit que Dieu étoit vraiment 
en lui. Nous devons l'imiter, et Dieu doit être en nous. 
Ainsi, mon cœur, calmez- vous, soumettez -vous, et 
adorez en paix les décrets de la Providence, sans vous 
permettre de porter vos regards sur un avenir affreux pour 
quiconque ne voit qu'avec des yeux humains. Mais heu- 
reusement vous n'êtes pas dans ce cas-là; et Dieu vous 
a trop comblée de grâces pour que vous ne mettiez pas 
votre vertu à attendre patiemment la fin de sa colère. 
Quant à moi, je suis loin d'être dans votre position. Je 
ne dirai pas que la vertu en soit cause ; mais , plus à portée 
des consolations, au milieu de beaucoup de peines et 
d'inquiétudes , je suis calme, et j'espère une éternité 



2oS ÉLOGE HISTORIQUE 

heureuse Quant à ce que tu me marques sur moi , crois , 

mon cœur, que je ne manquerai jamais à l'honneur, et 
que je saurai toujours remplir les obligations que m'im- 
posent mes principes, ma position, ma réputation; et 
j'espère que Dieu me donnera la lumière nécessaire pour 
me conduire toujours sagement et ne pas m'écarter de la 
voie qu'il m'a tracée. Mais pour juger de tout cela, mon 
cœur, il faudroit être près de moi. De loin, un acte de 
chevalerie enchante : vu de près, il n'est souvent qu'un 
mouvement de dépit ou de quelque autre sentiment qui ne 
vaut pas mieux aux yeux des gens sages. 

J'ai donné à M." ,e N la place de M.""' de Cimery. 

Il m'en coûte beaucoup de lui voir prendre son service. 
Jusqu'à ce moment, il me semble que l'autre exhte encore; 
et c'est une si grande perte pour moi, que je voudroi* 

me faire illusion le plus possible. M." 1 N est celle 

de mes femmes qui me convient le mieux ; mais sera-t-jlie 
M. roe de Cimery! Elle réunissoit tout. Adieu, mon cœur; 
je vous embrasse bien tendrement, et vous souhaite calme, 
patience, résignation, courage et confiance 

Quant aux deux êtres que vous et d'autres redoutez 
tant, on a tort de les croire dans la position que Ton 
dit; cela n'existera jamais : mais j'avoue qu'ils ont toutes 
les apparences pour eux (a).' 

On n'a point demandé d'augmentation de chevaux pour 
moi. Ce qui peut avoir don né lieu a ce qu'on vous a dit, c'est 
que je veux avoir toujours un page et un i c u j t : avec moi ; 



(n) Deux députés «lu côté gauche, que l'excès du mal ramencit à de 
meilleurs principes , et qui avoient eu aux Tuileries des con( 
concerter ce qu'ils vouloient ou pom oient faire. M." c Êlisi 
les idées que la méchanceté vouioi* attacher i ces entretiens. 



DE MADAME ELISABETH. 209 

Je trouve que cela doit être, et qu'il est indécent d'être 
avec des piqueurs dans ce moment-ci. 

24 Février 179 1. 

J'Ai reçu des reproches de toi, que je ne puis me dissi- 
muler que je mérite parfaitement. II y a mille ans que je 
ne t'ai écrit ; et t'en dire la raison me seroit impossible , 
car je ne la sais pas moi-même. Mais aujourd'hui je ne 
veux pas manquer la poste ; ce qui fait que tu n'auras 
qu'un mot de moi. Mes tantes sont parties samedi un peu 
précipitamment, parce que les femmes qui nous ont 
amenés ici alloient les chercher, mais sont heureusement 
arrivées trop tard. J'espère qu'elles sortiront de France 
aujourd'hui, aussi paisiblement que possible. Avant-hier 
on persuada au peuple que Monsieur vouloit décamper 
dans la nuit; en conséquence sept ou huit cents personnes 
ont été au Luxembourg, pour lui demander ce qui en 
étoit, le tout très-poliment. Mais comme il devoit venir 
au jeu, on l'a amené en triomphe, comme le 6 octobre. . . 

J'apprends dans l'instant que mes tantes sont arrêtées à 
Arnay-le-Duc , parce qu'elles ne se sont pas munies d'un 
passe-port de l'assemblée. Quelle liberté que celle-là I On 
les garde le plus poliment du monde. Adieu; l'heure de 
la poste me presse. Je t'embrasse. 



z Mars 1 



791. 



J'AI reçu votre petite lettre. Je ne crois pas que jamais la 
personne dont vous me parlez ait eu l'intention qu'on lui 
prête vis-à-vis des autres. Elle a des défauts, mais je ne 
lui connois pas celui-là Si D peut rompre 

o 



210 ELOGE HISTORIQUE 

les liaisons avec Calonne (a), en voyageant d'un autre 
côté, et non pas précisément dans le même moment, ctria 
feroit plaisir, j'en suis sûre; et moi, je le désire vivement 
pour le bien de la personne que j'aime tant, et pour la- 
quelle je vous avoue que je crains la liaison de Calonne. 
Ne dites pas cela à l'homme que vous avez vu; mais 
vous pouvez le mander , sous le plus grand se:ret , à 
celle dont vous approuvez les id^es, même pour les gens 
intéressés : je ne sais comment entrer en explication sur 
cela avec eux , et vous me ferez plaisir de vous en 
charger. 

Mes tantes sont toujours arrêtées à Arnay-Ie-Duc. Je 
ne sais quand cette plaisanterie finira. 



18 Mars i —9 1 . 

Je profite du départ de M. de Ch. . . pour te dire 
mille choses. Je suis infiniment inquiète du parti que va 
prendre mon frère; je crois que les conseis sages qui lui 

(<i) M. m ' Elisabeth connoissoit l'éloignement de la Reine pour .M. dt 
Calonne ; elle savoit ijue le Roi , après avoir beaucoup aimé ce ministre . 
avoit changé d'opinion sur son compte et avoit été très-choque de ce qu'il 
étoit venu joindre le Comte d'Artois à Turin; elle sentoit que jamais la 
Reine et le Roi ne voudroient se concerter avec ce prince , tant qu'il auroit 
auprès de lui un ministre qu'ils avoient renvoyé. Sans examiner ici tout ce 
que l'on peut dire pour ou toiitre les grands talens et l'adfrihistration de 
M. de Calonne, il est certain que l'amitié que lui avoit vou f 'e le Comte 
d'Artois devoit alors céder à la saine politique , et que . lorsque le salut de 
l'État pouvoit dépendre de son union intime avec le Roi, il etoit impru- 
dent d'arrêter cette union par un obstacle que le caractère de la Reine 
devoit faire regarder comme insurmontable. M-"' Elisabeth auroit voulu 
prévenir tout ce qui devoit en résulter , et elle en parle encore dan* d'autre» 
lettres. 



DE MADAME ELISABETH. 211 

ont été donnés ne sont pas suivis. Le peu d'ensemble , 
d'accord qu'il y a dans toutes les personnes qui devroient 
être liées par un lien indissoluble, tout me fait frémir.. 
Je voudrois ne voir dans tout cela que la volonté de Dieu ; 
mais je vous avoue que j'y mets souvent de la person- 
nalité: j'espère que M. de Firmont (a) me fera atteindre, 
par ses conseils , à ce point si nécessaire pour se sauver. Vous 
jugez, d'après cela, que c'est lui qui a remplacé l'abbé M. . . 
dans ma confiance. Je me suis confessée hier ; j'en ai 
été parfaitement contente. II a de l'esprit, de la douceur, 
une grande connoissance du cœur humain : j'espère 
trouver en lui ce qui me manquoit depuis long-temps 
pour faire des progrès dans la piété. Remercie le Ciel 
pour moi, mon cœur, de ce que, par un trait parti- 
culier de sa providence, il me l'a fait connoître; et de- 
mande-lui que je sois fidèle à exécuter tous les ordres 
qu'il me donnera par cet organe. 

Tu penses bien que ta princesse a été embarrassée , 
d'autant qu'elle a éprouvé toutes les infortunes possibles. 
Imagine-toi que M. me N.... l'a fait entrer dans mon 
cabinet sans m'avertir. Je n'étois pas dans ma boîte; nous 
sommes restés aussi sots l'un que l'autre à nous regarder, 
moi ne sachant que dire. Enfin, j'ai été chercher mon 
coqueluchon pour me tirer d'embarras, et je suis revenue 
me remettre dans mon confessionnal. Je n'ai pas été 
long-temps embarrassée, et je crois que je ne le serai 
plus. 

Je n'ai point de nouvelles à te mander d'ici ; tout 
est à-peu-près de même. Les méchans s'amusent à nos 



(a) Ce fut lui que Louis XVI demanda après son jugement. 

Q 2 



2.12. ELOGE HISTORIQUE 

dépensées bons sont bêtes : la France est prête à périr ; 
Dieu seul peut la sauver ! j'espère qu'il le voudra. 

Je te remercie de l'avis que tu me donnes! je sais tout 
ce que tu ne m'as pas dit ; et j'en suis bien aise , parce que 
je puis rendre justice à la personne dont tu me parles. 
Elle n'a pas varié un instant de sentimens , tu peux m'en 
croire; je ne suis point aveuglée sur elle, et n'ai aucune 
raison pour l'être. Je trouve qu'elle s'est trompée dans 
une occasion. Cela me prouve ce que je savois déjà ; 
c'est que l'on arrange quelquefois sa religion à sa commo- 
dité, et que, dans tout ce que l'on fait, il est bon de 
consulter ceux que le ciel nous a donnés pour guides 
spirituels. Moi-même, j'ai été éblouie, dans le premier 
moment, de l'idée que d'autres lui avoient communiquée; 
car elle ne vient pas d'elle : mais, en ayant parlé à une 
personne, j'ai vu que le sentiment maternel l'avoit égarée. 
Cependant je te dirai que tout le monde ne pense pas 
ainsi, et qu'il en est , parmi ceux que j'ai consultés, qui 
n'auroient trouvé rien à redire à cette démarche, par 
plusieurs raisons que je ne peux t'expliquer dans ce mo- 
ment-ci , parce que cela seroit trop long ; mais , mon cœur , 
pour répondre aux sentimens que tu m'as montrés en 
m'avertissant, et dont j'ai été sincèrement touchée, je te 
demande en grâce de te prémunir contre l'exagération 
qui règne dans les têtes qui sont loin de ce pays-ci. La 
possibilité de parler franchement et de ne juger le royaume 
que par les individus que l'on voit, fait que, sans s'en 
apercevoir, on s'échauffe la tête à un excès incroyable, 
et (a) qui, je vous l'avoue , me fait frémir pour les suites. 

(a) Toute cette lettre est pleine de sens, de prévoyance et de justesîe 
d'esprit. 



DE MADAME ELISABETH. 213 

Adieu ; je timbrasse et t'aime. Dis à ton mari de me 
donner de tes nouvelles, lorsque tu seras accouchée. . . . 
Dis aux parens du jeune Cham. . . (a) qu'il s'est conduit 
à merveille; que ses sentimens sont' excellens, et qu'il a 
eu beaucoup de prudence. En tout, celle des pages me 
confond toujours. 

2 1 Mars 1 79 1 . 

MALGRÉ le désir extrême que j'avois que vous connus- 
siez le mal de dents, je ne puis me réjouir, mon coeur, que 
vous ayezsouffertpendant deux jours. Je voudrois bien vous 
savoir débarrassée de votre paquet; car il me semble qu'il 
vous pèse horriblement. Vous aurez une fille : vous avez 
trop mal au cœur pour que cela soit autrement; cela vous 
fera de la peine, mais comme vous promettez une heu- 
reuse fécondité , ce sera un objet de consolation pour 
vous. Je vous ai écrit comme vous le desirez ; mais vous 
n'aurez pas ma lettre de sitôt. Vous pouvez être sûre que 
je ferai la commission que vous me donnez; je voudrois 
être sûre qu'elle aura d'heureuses suites. 

Nous voilà dans des angoisses terribles: le bref du Pape 
paroîtra ces jours-ci , et la vraie persécution s'établira 
peu de temps après. Cette perspective n'est pas des plus 
agréables; mais comme on nous a toujours dit qu'il falloir 
vouloir ce que Dieu veut, il faut se réjouir. Au fait, 
lorsque nous saurons bien ce que nous aurons à faire, cela 



(ci) C'est celui dont il est parlé dans la lettre du 18 mars. Ce jeune 
homme sortoit alors des pages; et , depuis ce moment, sa conduite a tou- 
jours répondu au jugement que M. mc Elisabeth en avoit porté : par-tout où 
il a été , il a inspiré la confiance et mérité l'estime. C'est bien encore là 
une preuve que M. me Elisabeth avoit un tact sûr; qualité essentielle dans 
les princes. 

o i 



2l4 ÉLOGE HISTORIQUE 

sera beaucoup plus commode , parce qu'il n'y a plus de 
ménagemens à garder avec personne. Quand Dieu parle, 
un catholique ne connoît que sa voix: demande-lui , mon 
cœur, qu'il me donne toute la force dont j'ai besoin. 
Quoique ma position me mette moins dan* le cas qu'un 
autre de souffrir de tout cela, j'ai toujours un grand 
besoin qu'il ne m'abandonne pas ; mais demande-lui sur- 
tout d'éclairer les gens qui me sont chers. II paroit une 
lettre du Pape à l'archevêque de Sens: elle est parfaite. 
Je t'enverrai tout cela à-la-fois. Au reste, ton confesseur 
est toujours plein de force, de foi et d'espérance; je suis 
fort contente de ma nouvelle connoissance. 

Le Roi va bien : il est sorti hier, c'est-à-dire qu'il a 
été à la messe. S'il eût fait beau ce matin , il auroit été 
en voiture comme les vieilles gens; mais il fait un indigne 
ouragan , et il pleut très-joliment de temps en temps. 

Tout est toujours tranquille ici : seulement hier et 
avant-hier il y a eu quelques indécences dans les églises: 
à Saint-Roch , pour le tableau des confesseurs ; et à Saint- 
Sulpice, des propos contre le curé qui a fait un prone 
superbe. Adieu, mon cœur, je vous embrasse, je vous 
aime ; je voudrois que vous missiez un peu d'opium 
dans votre sang, pour qu'il pût ne pas se bouleverser avec 
autant de facilité sur tous les événemens que l'on peut 
prévoir à-présent , puisqu'il y a si long-temps que nous 
sommes accoutumés aux mouvemens populaires. 

28 Mars 1791. 

Je ne viens que d'être avertie du départ de M. P. . . . 
ainsi tu n'auras qu'un mot de moi. Je te dirai que j'ai la 
mort dans l'ame de penser que peut-être, d'ici à quinze 



DE MADAME ELISABETH. 2 I 5 

jours, la religion sera bannie de France. Voilà l'usurpa- 
teur de Paris installé d'hier : nous voilà livrés à la per- 
sécution ; et lorsqu'on regarde autour de soi, qu'y voit- 
on! rien de consolant; toujours des regrets, toujours de 
bons mouvemens: mais voilà tout. Enfin Dieu est tout- 
puissant; Dieu peut d'un moment à l'autre changer nos 
larmes en cris d'alégresse. Ahl s'il vouloit faire un mi- 
racle en notre faveur et rétablir la religion I Mais le méri- 
tons-nous î les Ninivites rirent pénitence, ils se couvrirent 
de cendres : nous, nous nous désolons, mais nous n'avons 
pas recours à Dieu, comme un enfant se jette dans les 
bras de son père. Nous cherchons encore de la consola- 
tion dans nos semblables : hélas ! l'expérience devroit bien 
nous faire voir qu'il n'y en a point à espérer. Cependant , 
mon cœur, ne nous laissons point abattre; servons Dieu 
avec plus de ferveur que jamais ; prouvons-lui qu'il est 
des cœurs qui ne sont point ingrats: qui plus que nous 
doit l'aimer et le montrer hautement! 

L'affaire de la religion à part, nous sommes toujours 
dans la même position. On va, je crois , décréter que le 
Roi ne sera inviolable que tant qu'il sera dans le royaume 
et qu'il résidera dans l'endroit où sera l'assemblée; elle a 
été indigne l'autre jour sur cela. 

Je suis toujours fort contente de ma nouvelle connois^ 
sance : elle veut connoître à fond ce que l'on pense , et 
ce n'est point une connoissance sèche; elle aide beaucoup 

à se corriger Je t'avoue que je ne suis pas fâchée 

d'avoir été forcée de changer. Dieu en cela, comme en 
tout, m'a prévenue de grâces : mais quel compte n'aurai- 
je pas à rendre ! 

Adieu , ma petite : je t'embrasse , je t'aime , je te souhaite 
une heureuse couche; je te demande en grâce de te bien 

o 4 



2l6 ÉLOGE HISTORIQUE 

ménager, de ne rien exagérer pour ton enfant : c'est un 
dépôt et une consolation que le ciel t'envoie. Fais-moi 
donner exactement de tes nouvelles. Je t'embrasse encore 
de tout mon cœur. 

3 Avril 179 1. 

Les curés intrus sont établis ce matin. J'ai entendu 
toutes les cloches de Saint-Roch. Je ne puis vous dissi- 
muler que cela m'a mise dans une fureur affreuse; et puis 
je ne suis pas contente de moi. J'aurois dû me piquer 
de dévotion aujourd'hui, pour au moins réparer un peu 
tout ce que l'on fait contre Dieu : ne voilà-t-il pas qu'au 
lieu de cela, j'ai été pis qu'une bûche! Je ne sais pas 
comment le bon Dieu fera pour me sauver , car je ne 
m'y prête guère. Le curé de Saint-Roch a dit ce matin 
sa messe à cinq heures et demie; il y a eu beaucoup 
de communions : il a fait un fort beau discours, où il a 
parlé de la persécution. Les gens qui communioient,étoient 
fort touchés. Sais-tu queLo. . . .est devenu un petit saint! 
Cela me fait plaisir; c'est-Ià le fruit de la charité qu'il a 
exercée toute sa vie. Sais-tu que M. de Be....va à 
confesse au curé , et qu'il est dans la grande voie! Cela 
me fait encore bien plaisir. Tout ceci fait rentrer bien 
des gens en eux-mêmes. Je vois tout ce qui est répandu 
dans la bonne compagnie penser à merveille. J'ai causé 
l'autre jour avec M. de Nivernois sur la religion, et 
j'en fus parfaitement contente. M. mc de M. . . est devenue 
très-pieuse. La petite de M.... va à merveille: mais, 
malheureusement, le peuple et le bourgeois ne vont pas si 
bien. II y en a beaucoup qui sont affligés; mais ce qui 
paroît, ce qui fait nombre, est bien mauvais 



Je suis contente de mes gens. Det est char- 



DE MADAME ELISABETH, 2iy 

mant. II y en a dans le nombre qui ne sont pas aussi 
parfaits : mais celui-là est vraiment distingué. M. 1Ie B. . . 
M. deBI. . .tout cela est parfaitement. C'est une grande 
jouissance pour moi. Je ne puis penser sans frémir à la 
quinzaine de Pâques. Je voudrois bien ne point la passer 
ici : mais peut-on s'en flatter î Ah! mon cœur, vous avez 
beau grogner; votre grossesse vous a procuré un grand 
bonheur, en vous éloignant du schisme et de la division 
la plus affreuse. 

Je suis bien fâchée que tu souffres autant des dents. 
N'aurois-tu pas besoin d'être saignée! tu ne l'as pas été, 
je crois, depuis que tu es grosse : comme tu as un travail 
difficile, ne ferois-tu pas bien de prendre cette précaution! 
Je ne demande pas mieux de tenir ta petite. Si tu veux, 
je lui donnerai le nom d'Hélène. Si tu voulois accoucher 
le 3 de mai (a), à une heure du matin , cela seroit très- 
bien, pourvu pourtant que cela lui promette un avenir 
plus heureux que le mien : qu'elle n'entende jamais parler 
d'états généraux, ni de schisme. 

Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde 
si la révolution y étoit approuvée. Bon Dieu! quel réveil 
que le sien ! On dit qu'il a vu une heure son curé. II 
est mort avec tranquillité, se croyant empoisonné : il n'en 
avoit pourtant pas les symptômes; au reste, il doit être 
ouvert aujourd'hui. On l'a montré au peuple après sa 
mort : beaucoup en sont fâchés ; les aristocrates le re- 
grettent. Depuis trois mois, il s'étoit montré pour le bon 



(a) Jour Je la naissance Je M. me Elisabeth. 

Comme toutes ces petites recherches Je l'amitié sont bonnes , simples, 
touchantes' 11 n'y a ni étuJe , ni contrainte ; c'est un cœur plein , qui 4 
besoin Je s'épancher. 



2l8 ÉLOGE HISTORIQUE 

parti ; on espéroit en ses talens. Pour moi , qiroique très- 
aristocrate , je ne puis m'empêcher de regarder sa mort 
comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne 
crois pas que ce soit par des gens sans principes et sans 
mœurs que Dieu veuille nous sauver. Je garde cette opi- 
nion pour moi , parce qu'elle n'est pas politique (a) ; mais 
j'aime mieux mille fois celles qui sont religieuses, Je suis 
sûre que tu seras de mon avis. 

La pauvre La. . .va encore éprouver un chagrin : son 

frère est nommé à D et va partir dans trois mois 

avec sa femme et ses enfans. Cela mettra un grand vide 
dans son intérieur; et quand il est aussi tristepar lui-même, 
c'est un vrai malheur. 

M. D'. . . .vient passer quelques jours ici. Je le verrai 
aujourd'hui; cela me fait bien plaisir. Tu m'avois pro- 
mis de me donner de tes nouvelles; mais tu n'en as rien 
fait. 

J'ai reçu par une voie sûre des nouvelles de B. . . mais, 
mon cœur, sur cela, comme sur tout le reste, abandon- 
nons-nous à la Providence. Hélas! si nous avions la con- 
fiance nécessaire, nous serions sauvés; notre amené seroit 
pas triste. Que j'en suis loin ! II me semble que l'air de 
Trêves n'est pas plus porté à la gaieté que celui-ci. Ré- 
signons-nous, cela seul peut fléchir la colère de Dieu ; et 



(a) M."* Elisabeth avoit raison de dire que cette opinion n'étoit pas 
politique; mais il n'en est pas moins vrai que, dans presque toutes les ré- 
volutions, c'est par des révolutionnaires (convertis ou achetés) que l'on a 
réparé le maf qu'ils avoient fait. H est aussi certain que Mirabeau est mort 
aa moment où il voulait empêcher la ruine de la monarchie : m-tis, aprèi 
avoir eu tout pouvoir pojr taire le mal, auroit-il eu celui de faire le bien.' 
C'est ce dont onl doute des personnes qui avoient bien observé les circons- 
tances. 



DE MADAME ELISABETH. 21$ 

demandons pour nos maîtres les dons du S, Esprit. De 
bonnes âmes se réunissent au nombre de sept, d'ici à 
Pâques, pour demander chacune un don pour le Roi, 
dans les communions qu'elles font, ou à la messe. Si tu 
pouvois établir cette dévotion dans les bonnes âmes qui 
habitent Trêves, tu ferois bien. 

Adieu, je t'embrasse. Le jeune Ch est-il arrivé 

à bon port î 

\j Avril 1791. 

Nous avons eu une petite scène hier, mon cœur : le 
Roi vouloit partir pour Saint -Cloud; mais la garde 
nationale s'y est opposée, et si bien opposée que nous 
n'avons pu passer la porte de la cour. On veut forcer 
le Roi à renvoyer les pjêtres de sa chapelle, ou à leur 
faire faire le serment , et à faire ses pâques à la paroisse. 
"Voilà la raison de l'insurrection d'hier : le voyage de 
Saint-Cloud en a été à-peu-près le prétexte. La garde 
a parfaitement désobéi à M. de la Fayette et à tous ses 
officiers : heureusement il n'y a point eu de malheur. 
Nous nous portons tous bien. J'ai fait mes pâques 
hier ; ainsi je suis tranquille sur cet article. Adieu ; 
je n'ai pas le temps de t'en dire plus long': sois bien 
tranquille sur mon compte, il n'arrivera rien de tout 
ceci. Je t'embrasse de tout mon cœur. 

Le Roi a parlé avec force et bonté , et s'est parfaite- 
ment montré. 

23 Avril 1791. 

J'AI reçu ta lettre; mais Je ne répondrai pas encore, 
et pour cause : nous sommes tranquilles ; mais nous 
achetons bien cher notre tranquillité. Quant à moi, moi» 



220 ELOGE HISTORIQUE 

cœur, fidèle jusqu'à cet instant à mes devoirs et à mes 
principes , je vis dans l'espoir que Dieu me donnera la 
grâce de ne jamais varier. J'éprouve depuis hier un calme 
qui ne peut venir que de Dieu, et qui devroit m'engager 
à le servir plus fidèlement ; mais sur cela j'ai toujours 
bien des reproches à me faire. Je comptois avoir le bon- 
heur de communier le jeudi saint et le jour de Pâques ; 
mais les circonstances m'en ont privée : j'ai craint d'être 
cause d'un mouvement dans le château, et que l'on pût 
dire que ma dévotion éioit imprudente; chose que je 
désire éviter par-dessus tout, parce que j'ai toujours cru 
que c'étoit le moyen de la faire aimer. Une petite in- 
commodité me fera passer ces trois jours-ci dans ma 

chambre; n'en prends pas la moindre inquiétude 

On répand dans Paris que le Roi va demain à la grand'- 
messe de la paroisse; je ne pourrai me résoudre à le 
croire que lorsqu'il y aura été. Dieu tout - puissant , 
quelle juste punition réservez- vous à un peuple aussi 
égaré ! 

Adieu, mon cœur; j'espère que vous êtes heureuse- 
ment accouchée; je vous embrasse et vous aime de tout 
mon cœur. 

Sans date. 

Je trouve les réflexions que tu fais parfaitement justes; 
il faut se bien garder des extrêmes dans toutes ses opi- 
nions: aussi suis-je loin de penser que d'être attachée aux 
gens que j'aime, soit un titre exclusif pour parvenir à des 
places, sur-tout lorsqu'on réunit des qualités, une bonne 
conduite, et une tournure dans le monde, qui, sans tire 
distinguée, soit pourtant celle de tout le monde ; car je 
ta voue que j'y tiens un peu : mais aussi je trouve qu'il 



DE MADAME ELISABETH. 22 1 

faudroit ou une égalité parfaite dans le mérite que je 
désire, ou une grande distinction, pour être un véritable 
titre de préférence. En tout je veux que la justice seule 
conduise mes choix ; je dirai même plus, je veux qu'elle 
l'emporte sur le désir que je pourrois avoir de préférer 
telle personne à telle autre, et que l'amitié lui cède tou- 
jours. Une amitié désintéressée est la seule qui me touche 
( la tienne étant de ce genre, j'en cause librement avec 
toi ) : je sens bien que dans ma position ( d'autrefois ) 
on pouvoit employer mon crédit pour obtenir quelques 
faveurs ; je m'y prêtois avec zèle : mais quant à tout ce 
qui tient à une place du genre de celle dont tu me parles, 
je trouve que l'attachement vrai et dénué d'intérêt, de 
fortune brillante , est le seul qui puisse faire droit vis-à- 
vis de moi. Je ne m'attends pas à rencontrer ces qualités 
et cet attachement dans un étranger : aussi dans celui-là 
ne rechercherai -je que l'esprit, les principes et la tour- 
nure qui me convient; je le paierai dans la même monnoie 
que lui , et n'envisagerai que mon intérêt dans le choix 
que je ferai, quitte après à m'attacher par des raisons 
plus solides. 

Adieu, mon cœur; cette petite L..... arrive, je te 
quitte, mais ce ne sera pas sans t'embrasser de tout mon 
cœur : elle me charge de te dire que tu es paresseuse. 

24 Janvier 179t. 

Je ferai votre commission, mademoiselle, vous aurez 
des crayons, et peut - être des dessins; mais ce que je 
puis vous assurer, c'est que vous n'aurez pas tout cela 
de sitôt , car j'ai à peine le temps de respirer. Ce dîner 
à une heure et demie rend la matinée si courte, qu'il 



222 ELOGE HISTORIQUE 

ne reste que le temps de tourner dans sa chambre, et 
un peu de prier le bon Dieu; ce qui, par parenthèse, 
va bien mal aujourd'hui : ainsi ayez la bonté de prier 
pour moi. 

Votre mari doit être avec vous ; je vous en fais mon 
compliment, et j'en suis d'autant plus aise , que j'esptre 

qu'il vous décidera à faire venir M. P : ce seroit 

«ne économie bien mal placée et dangereuse pour un 
état dont vous ne pouvez pas faire les honneurs. La 
pauvre Bombelles va être réduite à bien peu de chose ; je 
ne comprends pas comment elle fera avec ses quatre 
enfans : la Providence en aura soin. Adieu ; nous sommes 
tranquilles; je t'embrasse. 

28 Janvier 1791. 

J'AI reçu ta seizième lettre, ma pauvre R . . . .: je suis 
charmée que ton extérieur soit calme; mais je voudrois, 
pour ton bonheur, que ton cœur le fût de même, ce qui 
ne laisse pas que d'être difficile : enfin, mon cœur, ta fer- 
veur me fait espérer que cela viendra. Tu as raison de 
mettre toute ta confiance en Dieu : lui seul peut nous sau- 
ver. On commence une neuvaine pour le sacré cœur de 
Jésus-Christ: je crois que L. . . . te l'a déjà envoyée; mais 
de peur qu'elle ne l'ait oublié, je pourrai bien te la ren- 
voyer. On fera aussi celle de la Sainte- Vierge pour le 10 
du mois prochain. 11 y a de bien bonnes âmes qui prient: 
Dieu se laissera peut-être fléchir. Ton curé, ni ses prêtres 
ne sont point partis; ils ont seulement quitté leur loge- 
ment. 

Nous avons eu hier du train dans plusieurs endroits de 
la capitale. A S. '-Antoine, on vouloit pendre un homme 
que l'on a presque tué ; à S. l -Germain, on vouloit brûler 



DE MADAME ELISABETH. 22} 

la maison de M. de C. . ., à cause de ce club monar- 
chique. Aujourd'hui tout est fini. Adieu ; je n'ai pas le temps 
de t'écrire plus longuement : je t'embrasse de tout mon 
cœur. 

5 Février 1791. 

Je t'envoie les crayons que tu m'as demandés, et j'y 
ajoute des petits livres tout nouveaux, qui te feront peut- 
être plaisir, et puis deux cachets qui te conviennent fort 
bien. Ton mari m'a donné de tes nouvelles et des siennes, 
qui, je l'avoue, m'ont fait grand platerr ; car il y a envi- 
ron deux mois que je les attendois : je voudrois qu'il m'en, 
donnât encore une fois. Demande-lui pardon du laconisme 
avec lequel je lui ai écrit. Comme il y a à parier qu'il n'a 
pas reçu ma première lettre, cette manière devient double- 
ment malhonnête : mais j'étois ou fatiguée ou pressée. 
Adieu ; nous n'avons pas eu de tapage depuis huit à dix 

jours : je t'embrasse. B se plaint de n'avoir pas de tes 

nouvelles depuis long -temps. 



11 Mi 



79 



J'AI reçu ta lettre, qui ne me fait pas grand plaisir; je 
ne sais rien de ce que tu me dis. Depuis long-temps je n'a- 
vois point eu de nouvelles détaillées, et ce n'étoit qu'à 
force d'esprit que j'étois au courant. Cependant j'approu- 
verois tout ce que tu me mandes, si tu pouvois entrer un 
peu en détail. Si ton mari est avec toi, qu'il écrive sous 
ta dictée, parce que cela te fatigue. Est-ce que tu n'as point 
reçu mes crayons ! Le roi est malade depuis huit jours: la 
scène de lundi y a bien contribué. 



224 ÉLOGE HISTORIQUE 

6 Mai 1791. 

1 Je ne t'écris qu'un mot, pour te dire que si tu m'écris 
simplement pour mander que tu n'es pas accouchée, cela 
n'en vaut pas la peine. Vous voyez bien, mon cœur, que 
lorsqu'une chose coûte beaucoup, il faut s'en débarrasser 
le plus promptement possible. Mets donc au monde la belle 
Hélène, et, lorsqu'elle y sera, soigne-la bien. N'exagère 
rien; et dans tout ce que tu feras pour elle, tâche de voir 
si c'est la volonté de son créateur, et de ne t'y attacher 
que comme à un dépôt qu'il a mis entre tes mains, mais 
qui lui appartient bien plus qu'à toi. 

Voilà L. . . .qui part avec sa belle-mère, pour joindre 
ton curé ; je crois qu'elle fera connoissance avec lui : je 
ne sais trop s'il lui conviendra. Sur ce, je te souhaite le 
bon soir, et t'embrasse. Tu auras de mes nouvelles plus 
longuement, quand je pourrai t'en donner. 

Mai 1791. 

J'Ai reçu ta lettre ; elle m'a fait grand plaisir. Croyez, 
mon cœur, que je suis moins malheureuse que vous ne vous 
figurez: ma vivacité me soutient; et dans les momens de 
crise, Dieu m'accable de bonté. J'ai bien souffert dans la 
semaine sainte ; mais une fois le moment passé, je me 
calme. ...Plus le moment approche, et plus je deviens, 
comme toi, de la plus grande incrédulité. Cependant les 
nouvelles de mon frère sont satisfaisantes. Tout le monde 
dit que les principautés s'intéressent pour nous : je le de- 
sire vivement, et peut-être trop vivement. Mon grand 
défaut est de ne savoir profiter ni des biens ni des maux 
de ce monde : cela viendra peut-êîre. Je suis dans mes 

veines 



DE MADAME ELISABETH. 225 

veines de maussaderie vis-à-vis de Dieu : ainsi parle-lui 
de moi tant que tu pourras. J'attends avec impatience la 
nouvelle de la naissance de M." e Hélène : tu me feras dire 
si tu l'aimes un peu. Non, mon cœur, ce ne seroit pas une 
consolation pour moi que tu fusses ici ; j'aime mieux te 
savoir en sûreté : tu ne vivrbis pas vingt -quatre heures 
avec la vivacité dont le ciel t'a douée, et ta nourriture. 
J'aime bien mieux que tu la fasses paisiblement, autant 
qu'il est possible. Dans tout autre temps je n'en dirois pas 
autant ; car tu sais bien que je t'aime de tout mon cœur. 
Aussi entre-t-il bien dans mon plan, si jamais nous nous 
éloignons d'ici, que tu viendrois me rejoindre. Adieu; je 
t'embrasse. 

Je t'envoie un tout petit mot pour le jeune C..., comme 
tu me le demandois. L.... va me dire adieu, elle part 
cette nuit; elle est bien affligée de s'éloigner, et moi bien 
touchée des sentiméns qu'elle me témoigne. Je sens 
qu'elle me manquera souvent. Qui me manquera aussi 

bien souvent! c'est T Mais Dieu veut être mon seul 

guide, mon seul conseil; que pourrai-je désirer davantage! 
Je suis toujours charmée de ma nouvelle connoissance: 
j'en avois un besoin urgent, je crois te l'avoir déjà mandé; 
mais ne t'étonne pas de mon rabâchage. 

Mai 1791. 

Je profite du départ de D.., pour te parler à mon aise; 
les nouvelles que tu m'as données, celles que je reçois, 
toutes sont satisfaisantes : mais cependant il reste encore 
bien des inquiétudes sur leur réussite. II me paroît que 
notre cour est assez mal informée de la politique des 
cabinets de l'Europe. J'ignore si c'est défiance pour elle, 

P 



2.2Ô ÉLOGE HISTORIQUE 

ou si en effet nous nous flattons trop. Je t'avoue que, si 
je vois arriver la fin du mois sans que rien paroisse, j'au- 
rai besoin de beaucoup de résignation à la volonté de 
Dieu, pour supporter l'idée de passer tout l'été comme 
celui de 1790, d'autant que le mal empire pendant ce 
temps-là, que la religion s'arTeiblit, que ceux qui lui restent 
attachés partent pour les pays où elle subsiste encore. 
Que deviendroit-on, si le ciel ne se laissoit pas fléchir! 
On a rendu un décret avant-hier pour faire croire au 
peuple que l'on est libre d'exercer telle religion que l'on 
voudroit; mais, dans le fait, il nous laisse dans la position 
où nous étions depuis trois semaines: seulement, peut-être, 
pourra-t-on acheter une église sans être fouetté; voilà ce 
que nous pouvons espérer de mieux. Au reste, je ne suis 
point gênée pour mes dévotions : aussi je désire beaucoup 
ne pas aller à Saint-CIoud. Tu sais que je suis bête d'ha- 
bitude : il me seroit désagréable de me faire dire la messe 
à sept heures du matin dans la chapelle de Saint-CIoud. 
J'aime mieux crever de chaud dans mon triste apparte- 
ment, et entendre crier le Postillon et la Lettre de AI. de 
Al.... quoiqu'elle ait l'heur de m'iinpatienter beaucoup. 
Nous prenons si peu de précautions, que je crois que nous 
serons ici lorsque le premier coup de tambour se fera en- 
tendre. Si les choses sont menées sagement, je ne crois 
pas qu'il y ait un vrai danger. L.... T.... S...., tout cela 
dans moins d'un mois sera loin d'ici : chacun est forcé par 
les circonstances; je voudrois bien l'être aussi. 

- Je suis toujours enchantée de Je ne suis pas 

animée d'un aussi beau zèle que vous étiez l'année passée; 
mais je sens que j'avois bien besoin de m'adresser à quel- 
qu'un qui secouât (comme tu dis) mon ame. Je vois que, 
toute parfaite que je me croyois , j'aurois pour le moins passé 



DE MADAME ELISABETH. 227 

quelques siècles dans le purgatoire, si le ciel n'y avoit mis 
ordre; mais heureusement il m'a adressé à un directeur 
doux sans être foible, instruit, éclairé, me connoissant 
déjà mieux que moi-même, et qui ne veut pas me laisser 
croupir dans ma langueur. C'est pour le coup, ma petite, 
que j'ai besoin de prières; car, si je ne profite pas de la 
grâce que Dieu m'a faite, j'aurai un terrible compte à 
rendre. J'ai bien du regret de ne l'avoir pas plutôt connu; 
car, s'il faut le quitter bientôt, je me trouverai bien désap- 
pointée. J'espérois, lorsque ton curé est parti, qu'il iroit 
te rejoindre; cela eût été une grande consolation pour 
toi. Dieu te veut à lui par la voie des tribulations, tu ne 
peux en douter: il faut dans tout lui être fidèle. Voilà le 
grand point; car plus on vit dans ce monde, plus on doit 
croire à une éternité. 

Quatre-vingt-neuf (a) , et tout ce qui s'ensuit, va se 
joindre aux jacobins : si c'est pour un bien, tant mieux; 
mais je crois que, malgré la nullité de Quatre-vingt- 
neuf, il valoit mieux séparé qu'il ne poum faire de bien 
réuni. Tu sais que M. de G.... a été poursuivi par le peuple 
et a couru vraiment des dangers pour l'affaire d'Avignon. 
Delphine (b) a été, dans cette occasion, courageuse, 
simple, et pleine de confiance en Dieu. Elle étoit vrai- 
ment touchante : tu n'en seras pas étonnée; car il est im- 
possible d'avoir un plus heureux caractère. Adieu ; ta 
sœur ne part que dans trois jours. S'il y avoit quelque 
chose de nouveau, je l'ajouterois ; mais je n ? aî pas voulu 
attendre au moment pour t'écrire, craignant de n'en avoir 
pas le temps. 

(a) Club qui étoit alors connu sous ce nom. 

(b) M."* de S. . , .,alo*sM." ,, deClermont-Tonnerre,aujourdhuiM. ni * de 
Talaru. 

P 2 



228 ELOGE HISTORIQUE 

25 Mai 1 79 1 . 

Dites donc sérieusement, mon cœur, voilà qu'il est 
prouvé que vous vous êtes trompée, et que vous êtes à 
peine dans votre neuf. Je vous assure que, si vous ne nour- 
rissiez pas , je vous aurois bien priée de revenir : car je suis 
dans un dénuement de dames qui est prodigieux ; et 
toutes ont de si bonnes raisons , qu'il m'est impossible de les 
refuser. 11 n'y a que M. n,e T.... qu'à la rigueur je pourrois 
bien supplier de revenir; mais je n'en ai pas le courage: 
c'est ce qui fait que j'ai prié M. mt de F... d'être ici les pre- 
miers jours de septembre. Je ne sais pas encore si cela 
aura du succès : je lui avois demandé de ne pas partir; 
mais elle m'a donné de si bonnes raisons, qui ont rapport 
au maréchal, qu'il m'a été impossible de la retenir. Je te 
dis tout cela pour que, dans le temps, tu dises à ses parcns 
qu'il faut qu'elle revienne. Tu vois par tout ce détail que 
je n'ai rien à répondre à ta lettre; la dernière que je t'ai 
écrite, te mettra au fait de tout. Ainsi laisse-moi là jusqu'à 
ce que je t'en reparle. 

Je suis très-peu en relation avec la personne dont tu 
me parles : je sais seulement quelle est toute pleine d'es- 
pérance, et qu'elle me sollicite aussi d'écouter M. de J... ; 
mais je n'écouterai que ce que je croirai être de mon devoir. 
Malgré la demande de la municipalité d'Avignon, peut- 
être le laisserons-nous au Pape; cela ne seroit-il pas d'une 
probité surprenante! Pour récompense, les sans-culottes 
ont voulu jeter un pauvre curé dans le bassin , parce qu'il 
disoit qu'ils n'auroient pas plus Avignon que de consti- 
tution. Ce propos est inconstitutionnel, mais par-dessus 
tout imprudent ; aussi le lui a-t-on fait voir : mais la 



DE MADAME ELISABETH. 229 

garde l'a sauvé. Les marchands renvoient leurs ouvriers, 
parce qu'ils n'ont plus d'argent pour les payer. Cela se 
passe tranquillement; mais cela va faire des voleurs de 
grand chemin. 

Comment va ta belle-sceur! Quand est-ce qu'elle ac- 
couche! Toutes ses filles sont-elles avec elle! Cela vous 
gène-t-il beaucoup pour vos pratiques de dévotion ! 

Votre homme d'affaires (a) , je crois, mérite votre 
confiance ; j'en ai entendu parler dernièrement de la 
manière la plus satisfaisante. Je suis étonnée de sa lenteur, 
car il est vif: mais la prudence dont il est pénétré , sur- 
tout pour ceux qui ont confiance en lui, lui fait mettre 
de la réflexion dans tout ce qu'il fait , à ce que l'on m'a 
encore assuré; c'est peut-être de là que vient le défaut 
dont vous vous plaignez. On m'a dit aussi que les gens 
à qui il a affaire pour votre acquisition , n'étant majeurs 
que dans environ deux mois , il ne terminera le marché 
que dans ce moment. Adieu ; je t'embrasse et t'aime de 
tout mon cœur, 

Mai 1795. 

Tranquillisez-vous, ma chère R. . . , votre amie 
n'est point dans l'état violent où vous la voyez. Je ne vous 
dirai point qu'elle ne soit extrêmement affligée ; mais elle 
roule son existence comme elle la rouloit l'année passée. 
Elle ne sort pas de Paris ; mais elle va promener tant 
qu'elle veut. Sa santé est bonne; elle a la possibilité cîe 
s'occuper sans trop de dégoût : enfin elle est aussi heu- 



(a) Ceci a rapport au Comte d'Artois , et au désir qu'elle auroit eu 
^u'il jouât un rôle dans les événemens dont elle attendoit le succès. 

P ? 



2$0 ÉLOGE HISTORIQUE 

reuse que possible dans sa position. Ne vous tourmentez 
donc pas pour elle; car vous voyez que cela n'en \a,t 
pas la peine. 

J'ai bien ri de ton expression sur le départ de M. mc de 
F. ... ; elle est parfaitement juste. Celui de L. . . . m'a 
fait plus de peine; je t'avoue pourtant qu'elle étoit telle- 
ment dans l'impossibilité de rester, et elle m'en a montré 
un regret si sincère, que mon sentiment en a été satisfait , 
et qu'il ne më reste que la privation de cette ressource à 
sentir. Si j'en savois profiter pour Dieu, tout cela avan- 
ceroit bien un peu mon purgatoire; mais je ne sais pas si 
je n'éprouve pas le contraire : tout ce que je sais , c'est que 
Dieu me fait bien des grâces, et que, si tu m'aimes, tu 
dois l'en remercier pour moi. Je suis toujours charmée 
de ... . Quelle différence ! Si je l'avois vu plutôt, je t'avoue 
que je serois plus empressée à adopter les idées de M. de 
J.. .. : mais il me semble que Dieu ne n'ayant fourni 
cette ressource qu'au dernier moment, cYst me marquer 
sa volonté d'une manière positive ; et tant que la Provi- 
dence me le permettra, je suivrai la route par laquelle j'ai 
été menée jusqu'à ce moment. Cependant, comme cette 
personne est assez de l'avis de Al. de J . . . . , tu peux ttre 
bien sûre que je ne ferai rien d'exagéré , et dans trois 
semaines je t'en dirai davantage : mais n'en parle à 
personne. 

J'entends toujours la messe, et je communie comme à 
l'ordinaire: je suis fort tranquille sur tout cela, et j'ai 
lieu de croire que cela durera; Dieu le veuille ! Adieu, 
ma petite; je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon 
cœur. Dis mille choses de ma part à Hélène. Mais dé- 
pêche-toi donc d'accoucher ; je m'ennuie de dire tous les 
jours un sub tiutm pour toi. 



DE MADAME ELISABETH. 231 



29 Mai 1791. 

Je suis diarrhée, ma chère R, . . . de vous savoir ac- 
couchée, et aussi heureusement; Hélène m'est double- 
ment chère, puisqu'elle ne vous a pas fait souffrir pïus 
long-temps. J'espère , à présent que je vous écris, que vos 
tranchées sont passées, et que vous n'avez pas souffert en 
donnant à téter. Ménagez-vous bien, mon cœur; ne 
vous tourmentez pas des événemens présens et à venir. 
Dieu, qui, malgré les maux dont il nous accable, ne cesse 
de veiller sur ce royaume, ne permettra pas qu'il arrive plus 

de malheurs. Tout est tranquille. M. de F vous 

donnera tous les détails que vous pouvez désirer sur cela: 
ainsi je m'en dispenserai; je me contenterai de vous 
parler de ce qui m'intéresse personnellement. 

Je suis très-contente de. . . . (a) : vous savez qu'il me 
suffit de savoir si l'on se conduit bien , pour que mon 
amitié soit satisfaite. J'ai vu ces jours-ci une personne 
revenant de la province qu'il habite : j'en suis parfaite- 
ment contente; mais je ne crois pas encore que ses nou- 
veaux amis lui permettent de venir me joindre d'ici à six 
semaines, leurs affaires n'étant pas encore terminées: 

mais elles sont en très-bon chemin Quant à votre 

amie, plus elle avance, moins elle croit devoir suivre 
vos désirs (b) ; les raisons qu'elle vous a mandées, mille 



(a) Même observation que dans la note précédente. 

(b) M."' Elisabeth , malgré les instances de toutes les personnes qui 
s'intéressoient à sa conservation , persistoit à ne point quitter le Roi , et, 
comme elle le dit dans la lettre précédente , à suivre la route par laquelle 
U Providence l'avait menée jusqu'alors, 

P 4 



232 ELOGE HISTORIQUE 

réflexions qui s'y mêlent, la persuasion d'une vraie tran- 
quillité, tout est contre vous. 

Adieu, mon cœur; je vous embrasse, je vous aime : je 
voudrois pouvoir vous soigner, et voir par moi-même si 
vous éprouvez les consolations que mon cœur vous désire 
et que vous méritez. Aimez-moi toujours, et donnez-m'en 
la preuve en ne vous tourmentant point, et en soignant 
votre petite avec le calme que donnent la grande con- 
fiance en Dieu et l'abandon que tout bon chrétien doit 
à la Providence. Embrassez-la de ma part, et remerciez 
votre mari de m'en avoir donné des nouvelles; priez-le 
de continuer. L.... n'a pas pu faire la connoissance 
qu'elle desiroit; et j'en suis fâchée, car j'ai peine à croire 
que celui qu'elle a pris lui convienne : cependant, comme 
c'est Dieu qui l'a voulu , il y a à parier qu'elle y trou- 
vera tout ce qui sera nécessaire. 

4 Juin 1791. 

CETTE occasion vient à propos, mon cœur, pour que 
je vous grogne bien à mon aise. Je m'étois déjà bien re- 
proché ce que je t'ai mandé (a) ; mais je m'en repens 
bien plus depuis que cela t'a fait venir l'idée la plus folle 
qu'une personne sensée puisse avoir. Quoi ! parce que je 
te marquois que, si tu ne nourrissois pas, je te prierois de 
venir, tu en conclus qu'il faut que tu hasardes ta fille et 
toi dans ce triste pays ! Mais, mon cœur (k) , comment 
pouvois-tu imaginer que je pusse souffrir une telle tolieî 



(ii) Voyei Je commencement de la lettre du 25 irai ;- 
(b) Cette lettre peint parfaitement ce 4m 6e passoit dans lame de ces 
deux véritables amies. 



DE MADAME ELISABETH. 253 

Je t'ai écrit dans un moment où je venais d'être obsédée 
par B. et F., qui toutes deux vouloient partir. Tout est 
arrangé : la première restera jusqu'au retour de l'autre ; 
ainsi je ne serai pas seule. Sois bien tranquille; et si pa- 
reille idée te revient dans la tête, dis-toi bien que ton 
devoir envers Dieu, ton mari, ta fille et moi, te retient. 
Quevoudrois-tu que je fisse s'il arrivoit la moindre chose 
ici, et si tu y étoisî Je serois doublement malheureuse ; 
car, avec ta sensibilité, ton lait passeroit tout de suite dans 
ton sang, et tu tomberois bien malade. Ainsi, mon cœur, 
je te dis, dans toute la franchise du mien, que je ne me 
soucie pas du tout que tu viennes, et que même je n'ai 
pas besoin de toi : cela ne m'empêche pas de t'aimer du 
fond de mon ame, et de désirer que le moment de notre 
réunion ne soit pas éloigné. Quand les grandes chaleurs 
seront passées, il faut croire que les têtes se calmeront, et 
que la liberté, que l'on proclame tant, sera pour tout le 
monde. En attendant, il s'est encore passé des impiétés 
auxThéatins : on dit pourtant qu'ils parviendront à être 
ouverts ; je le souhaite pour les bonnes âmes qui n'ont 
pas de ressource. 

R . . . . a retardé son voyage par une excellente raison : 
mais ce dont je suis enchantée, c'est tjue sur certain ar- 
ticle (a) il est beaucoup plus respectueux ; j'espère que 
Dieu récompensera la bonté et la droiture de son cœur. 
La foi et la confiance sont deux vertus que Dieu doit 
chérir , et il me semble qu'il est bien près de les avoir. 

Nous sommes toujours tranquilles ; j'espère que cela 
durera : mais il faut s'abandonner à la Providence pour 
l'avenir. En réfléchissant sur mon indignité, cela me 

(a) Sur la religion. 



234 ÉLOGE HISTORIQUE 

rassure beaucoup ; mais je suis encore plus rassurée par les 
grâces que Dieu a versées sur moi depuis ma plus petite 
enfance. 

Adieu, mon cœur; je vous embrasse comme je vous 
aime, bien tendrement. 

Je vais monter à cheval avec BI. . . , pour aller à. . .: 
de là je verrai ce pauvre Montreuil , et je n'ose ajouter 
Versailles; mais, quelqu'indigne qu'il soit, je t'avoue que 
je le regrette toujours un peu : cependant je serois bien 
malheureuse si tous ces événemens-ci n'étoient pas arrives ; 
car je serois restée dans un certain engourdissement que 
le monde auroit peut-être encore jugé partait, mais qui 
franchement ne vaut rien du tout. C'est ainsi que Dieu 
tire du mal un bien ; il a encore bien des maux à n'en- 
voyer pour me faire parvenir à ce qu'il veut de moi. 

Prie pour quelqu'un que j'aime de toute mon amc...^, 

i y Ju'n 1791. 
Nous avons eu hier une petite scène qui , je vous 
l'avoue, m'a mise un peu en colère. Un homme qui a été 
réformé de la loterie , à qui l'on a donné 900 livres de 
retraite, etqui ne veut pas les toucher, prétend être la vic- 
time de M.Lambert, et, par suite, deM.deLessart. Après 
avoir frappé à la porte de l'assemblée, et n'avoir pu ob- 
tenir l'attention de personne, il a donné l'autre jour un 
mémoire au Roi, qui ne l'a pas reçu, en lui disantqu'il 
connoissoit son affaire. II a paru, après, un petit imprime 
d'une insolence parfaite; mais ce n'étoit rien que cela. 
Hier, à la dernière oraison, ce monsieur monte sur une 



(a) Le Comte d'Artois. Toutes les fois qu'elle nomme ou indique c< 
prince, on veit quelle tendresic elle aveit pour lai. 



DE MADAME ELISABETH. 2 3 5 

chaise, et, prenant la parole, dit : Sire, je viens vous de* 
mander justice contre Ai. de Lessart et sa maîtresse. De là , 
il alloit lire son mémoire, lorsque le Roi, avec le son 
de voix le plus modéré, lui dit : Aionsieur , ce n J est pas 
ici que l'on peut me parler ,- vous oublie-^ que vous êtes devant 
l'autel. Cet homme a encore eu la hardiesse de répliquer: 
Hé bien! je vais y déposer mon mémoire. En effet, il a passé 
de main en main, jusqu'à celle du suisse, qui Ta emporté. 
Le monsieur a été arrêté par la garde ; il étoit encore le 
soir à la section des Tuileries : on le dit avoir des con- 
noissances dans le club des cordeliers. Je ne puis te 
rendre l'indignation où j'ai été de voir avec quelle im- 
pudence il a prononcé ce peu de paroles dans l'église, à 
peine ïa messe finie. Tout cela est étrange, il faut en con- 
venir; et je ne crois pas que Dieu puisse trouver que la 
France mérite qu'il en ait pitié. 

Adieu, mon cœur; je vous embrasse bien tendrement. 
J'ai vu M. P. . . . Tout ce que tu me mandes vient du 
roi Guillemot. Je suis contente de ma santé ; je ne 
crains plus les déchiremens d'entrailles dont tu me parles : 
mais prie toujours de tout ton cœur pour que l'hu- 
meur qui me ronge se dissipe le plus doucement possible. 
J'embrasse Hélène. J'espère bien qu'elle sera une sainte. 
Je l'espère pour toi : car, pour elle, le sort d'un ange 
seroit à désirer. Que la sainte paresse y trouve bien 
son compte ! 

Dites à votre belle-sœur que je ne lui réponds pas, 
mais que je la remercie des dernières nouvelles qu'elle 
m'a données de toi, 

29 Juin ï'79 1. 
J'espère , mon cœur, que votre santé est bonne , qu'elle 



2$6 ÉLOGE HISTORIQUE 

ne se ressent pas de la situation de votre amie. La sienne 
est excellente : vous savez que son corps ne s'ap> 
guère des sensations de son ame. Cette dernière n'est pas 
ce qu'elle devroit être pour son Créateur; la seule indul- 
gence de Dieu peut lui faire espérer grâce. Je ne puis ni 
ne veux entrer en détail sur tout ce qui me touche : qu'il 
vous suffise de savoir que je me porte bien ; que je suis 
tranquille ; que je vous aime de tout mon cœur, et que 
je vous écrirai bientôt, si je puis (a). 

9 Juillet 1791 . 

Je viens de recevoir de toi la plus petite épitre qu'il 
soit possible de voir; mais elle m'a fait grand plaisir, 
parce que tu me mandes qu'Hélène et toi vous vous portez 
bien : tâche que cela dure. En conséquence, ne vous 
avisez pas de venir. Non , mon cœur: la secousse de l'ame 
est toujours moins dangereuse à Trêves qu'à Paris ; restez- 
y donc jusqu'à ce que les esprits soient calmés tout-à-fait.... 
Paris est tranquille à l'extérieur. On dit que les esprits sont 
en fermentation. Je ne sais pas, au fait, ce qui en est. Nous 
nous portons incroyablement bien. Adieu; je vous em- 
brasse et vous aime de tout mon cœur J'ai été bien 

malheureuse, mon cœur; je le suis encore, sur-tout de 
ne pouvoir pas avoir de nouvelles sûres du pays étranger. 
J'ai pu voir hier mon abbé ; j'ai causé bien à fond avec 
lui : cela m'a remontée ; je suis à présent beaucoup moins 



(a) Cette lettre fut écrite après le retour de Varennes. M."* Elisabeth, 
ne pouvant entrer dans aucun détail , se borne à rassurer son amie, da* 
elle devinoit les alarmes. 



DE MADAME ELISABETH. 237 

souffrante que vous ne le seriez à ma place : ainsi tran- 
quillise-toi (a). 

14 Juillet 1791. 

Je voudrois savoir, mon cœur, si vous avez reçu toutes 
les lettres que. je vous ai écrites depuis mon arrivée : je 
l'espère ; car sans cela tu auras été inquiète de moi. Nous 
nous portons toujours bien , menant la même vie et étant 
aussi gardés qu'il y a huit jours. Le rapport de l'affaire a 
été fait hier; les conclusions sont que le Roi ne peut pas 
être jugé : par les décrets il le prouve , mais plusieurs 
membres le disputent. On dit que cela sera décidé sa- 
medi : je ne crois pas; car une grande partie de l'assemblée 
doit parler. II y a eu un peu de mouvement aujourd'hui, 
parce que les femmes d'un des clubs sont venues pré- 
senter une pétition que l'assemblée n'a pas voulu rece- 
voir. Elles ont dit qu'elles reviendroient demain. On doit 
la lire à l'ouverture de l'assemblée : je crois que c'est pour 
demander qu'il n'y ait plus de Roi. II me paroît encore 
impossible de prévoir la condui te que tiendra l'assemblée.... 

II y a eu aussi aujourd'hui une fédération. Le canon et 
le tambour ont tiré et battu toute la journée, et le quai 
est rempli de monde. Si l'on avoit le cœur gai, ce spec- 
tacle seroit superbe. Ah! mon cœur, priez pour moi, 
mais sur-tout pour le salut de ceux qui seront peut-être 
les victimes de tout ceci. Si j'en étois sûre, je ne souf- 
frirois pas tant; je me dirois, une éternité de bonheur les 
attend : ce n'est donc que pour moi que je sens ma dou- 
leur. Mais je t'avoue que l'inquiétude sur cet article 



• (a) La sensibilité douce , prévoyante , malheureuse et résignée , ne peut 
dire plus en moins de mots. 



2$% ÉLOGE HISTORIQUE 

augmente beaucoup la peine que j'éprouve. Rassembler 
pour cela toutes les bonnes âmes que vous connoissez; ii 
y en a qui y sont plus intéressées que d'autres , et qui y 

ont certainement bien pensé. Le château de a 

pensé être pillé. Nos amies sont bien malheureuses , privées 
depuis plus de trois semaines des seules consolations qui 
puissent souten ; r : mais le ciel y a pourvu une fois, et leur 
courage est toujours le même. Que de malheurs chaque 
individu éprouve ! Plus heureuse que nos amies , j'ai 
repris depuis cette semaine mon genre de vie accoutumé ; 
mais que mon ame est loin de pouvoir en jouir comme 
je voudrois! II faut que Dieu soit bien bon pour pouvoir 
la supporter. Cependant je suis calme ; et si je ne craignois 
pas pour d'autres que pour moi, il me semble que je sup- 
porterois facilement ma position, qui, quoique )e ne sois 
pas prisonnière, ne laisse pas que d'avoir des désagrémens. 

Je crois, mon cœur, que votre moral a beau ne pas 
faire effet sur le physique , vous feriez tre c -mal de venir 
avant la fin de votre nourriture : \otre petite en soutfri- 
roit certainement; et jusqu'à ce que le calme soit tout- 
à-fait rétabli, et que vous ne soyez plus destinée parles 
lois de la nature à vous consacrer aux soins que demande 
de vous ce petit être, il faut que vous y restiez. 

Adieu, mon cœur; je vous aime bien tendrement. 

Le décret vient d'être rendu ; le Roi est hors de cause. 

J'ai vu aujourd'hui le fils de votre amie : qu'il m'a fait 
mal à voir! Son nom m'a déchiré le cœur. 

18 Juillet 1-91. 

Nous avons depuis trois jours un sabat un peu fort. 
Le Champ de Mars étoit occupe par les sans-culottes, qui 



DE MADAME ELISABETH. 239 

y tenoient une assemblée nationale ; ce qui n'a pas eu. 
de succès auprès de la véritable. En conséquence, celle- 
ci a ordonné que la loi martiale seroit publiée. Le dra- 
peau rouge a été déployé. Quelques-uns de ces malheu- 
reux ont été tués , d'autres blessés, plusieurs noyés. Six 
de la garde ont péri, c'étoient des bourgeois; ce qui 
anime beaucoup les autres , qui se sont portés au château 
avec zèle. L'esprit de la garde est bon pour l'exécution 
de la loi; ils ont un grand désir de se débarrasser des, 
gueux qui font le train. Adieu ; je n'ai ni le temps ni 
la volonté de réfléchir sur tout cela. Je t'embrasse. 

23 Juillet 1 79 1 . 

Si je n'avois pas eu de tes nouvelles par Bombelles, 
je serois inquiète de toi : il y a long-temps que je n'ai eu 
de tes lettres. As-tu reçu la dernière que je t'ai écrite! 
Elle n'est pas fraîche ; car je n'ai pas eu le temps depuis 
de te dire un petit mot. J'ai à présent, hors du royaume, 
tant de gens qui m'intéressent, que cela fait horreur à 
penser, et m'emporte beaucoup de temps. 
« Je suis encore un peu étourdie de la secousse violente 
que nous avons éprouvée ; il faudroit pouvoir passer 
quelques jours bien tranquille, éloigné du mouvement 
de Paris, pour remettre ses sens; mais, Dieu ne le per- 
mettant pas, j'espère qu'il y suppléera. Ah! mon cœur, 
heureux l'homme qui, tenant toujours son ame entre ses 
mains, ne voit que Dieu et l'éternité, et n'a d'autre but 
que de faire servir les maux de ce monde à la gloire de 
Dieu, et d'en tirer parti pour jouir en paix de la récom- 
pense éternelle ! Que je suis loin de cela ! Cependant 
n'allez pas croire que mon ame se livre à une douleur 



l/\0 ÉLOGE HISTORIQUE 

violente. Non; j'ai même conservé de la gaieté. Hier 
encore, j'ai beaucoup ri en me rappelant des anecdotes 
ridicules de notre voyage; mais je suis encore dans l'effer- 
vescence. Vous, qui êtes bien aussi vive que moi, vous 
devez sentir ma position. Cependant j'espère que je ne 
serai pas encore long-temps comme cela. Demande-le à 
Dieu, pour moi, je t'en conjure. Adieu ; je te quitte, car 
j'ai encore bien des lettres à écrire pour me mettre au 
courant. 

27 Juillet 1791. 

Je te fais part, ma chère, que je commençois à te croire 
partie pour l'autre monde, lorsque j'ai reçu ta lettre, 
n.° 36. Ta sœur n'en avoit pas plus que moi, depuis 
les deux premières que tu m'avois écrites. Je pense que 
le comité des recherches en a fait son profit. Je n'ai 
point reçu celle où tu réponds a mes questions : mais, 
malheureusement, elles sont inutiles; car j'ai presque la 
certitude du malheur de la personne dont je te par! 
La maladie épidémique dont ses confrères et lui sont 
attaqués, traîne en longueur; et qui a temps a \ie. J'espère 
donc et je désire beaucoup qu'ils se sauvent de leur 
maladie. Tu es bien aimable de les avoir recommandes à 
ton Saint. Feras-tu cette année ce que tu as fait l'année 
passée, à-peu-près dans ce temps-ci î Moi, je voudrais bien 
en avoir la possibilité. Dis au bon Dieu que, si t'est sa 
volonté, il s'arrange pour que je le puisse. 1 u as bien tort 
de me voir l'ame calme, car j'en étbis bien loir. \ 
présent, je suis encore étourdie : ainsi juge de ce que 
c'étoit auparavant. Petit 4 petit , j'espère que cela 
dra , et que je ne finirai pas par eic\e : j'en ai 



D£ MADAME ELISABETH. 2.^1 

bonne envie, parce que je veux voir la constitution s'af- 
fermir et faire le bonheur de la plus florissante des na- 
tions (a). Nous nous portons bien. Cette ville est tran- 
quille, et, à l'exception de la gène intérieure qu'éprouvent 
nos amis, tout est assez bien, et même mieux, à ce que 
l'on dit, que lorsque je t'écrivis dernièrement. Adresse- 
toi au cœur de Jésus, pour lui demander pardon pour 
nous. Adieu, je t'embrasse; j'espère qu'Hélène va bien. 

4 Août 1791. 

Je t'écris à la hâte, mon cœur ; car il est bien près de 
l'heure de la poste : mais, comme il est jour de te donner 
de mes nouvelles, je veux que tu saches qu'elles sont 
bonnes. La tristesse s'est désemparée de mon ame : je 
végète; ce qui est beaucoup plus doux. Cependant ne 
crois pas que, pour cela, je sois maîtresse de ma tête; il 
s'en faut du tout au tout : ce qui ne m'empêchera pour- 
tant pas d'entreprendre de lui donner quelques jours de 
reflexion, avant la fête. Prie pour moi, car j'en ai bon 
besoin : vous ne pouvez vous en faire une idée. Je suis 
plus sèche, plus bête, que ceux qui n'ont jamais connu 
la douceur du joug qui m'est imposé Adieu; j'em- 
brasse ton Hélène et toi de tout mon cœur. 



Août 



1791. 



Je ne t'écris qu'un mot, ma chère R. . . . , parce qu'il 
est tard. 

Les nouvelles ne sont pas bien intéressantes dans le 

(a) On voit aisément dans ^uel sens cela étoit dit, 

Q 



2.^2 ÉLOGE HISTORIQUE 

moment. La constitution est, depuis samedi, entre Ls 
mains du Roi, qui l'examine; en conséquence, on die 
qu'il n'est plus en prison : il a gardé près de lui ceux qui 
avoient été chargés de lui et de sa famille pendant deux 
mois; il y en a de fort honnêtes. Adieu; remets ce petit 
mot à celle qui a si peur de moi. J'ai eu aujourd'hui 
des nouvelles de votre sœur. Elles font, en ce moment, 
trois jours d'adoration devant le saint -sacrement, pour 
la paix de l'Eglise. 

23 Août 1791. 

Tu crois, ma chère R. . . . , que je suis femme à tirer 
un aussi bon parti que toi des réflexions que j'ai été dans 
le cas de faire. Si tu as cette opinion, mets-la de 
parce qu'elle n'est pas juste. Mon ame est d'une autre 
forme que la tienne , et l'agitation est, je crois, ce qui lui 
convient ; mais je me flatte pourtant que tout ne sera pas 
perdu , et que je trouverai enfin ce calme dont je fais 
tant de cas et que je sens si rarement. Je suis toujours 
fort contente de ma nouvelle connoissance (a). Si je ne 
fais pas de progrès, je saurai bien , à présent, à qui m'en 
prendre, et les excuses manqueront parfaitement. Je sor> 
dans l'instant d'avec cette personne : l'esprit, la bonté, 
la douceur sans foiblesse, la connoissance parlaite des 
hommes, une manière aimable d'attirer la confiance, une 
vertu qui se fait aimer et inspire le désir de ['imiter : 
son portrait très -mal esquissé, mais qui peut ajouter à 
tout ce que je t'ai dit, et te faire deviner le reste. Je 
n'envisage pas sans peine le moment où il faudra que je 
m'en éloigne; mais j'espère que cette bonne Pro\k:. 

Ça) M. l'abbé de Firmont. 



DE MADAME ELISASETH. 2^$ 

qui ne m'a jamais abandonnée, suppléera, dans cet ins- 
tant, à tout ce que je perdrai Je t'avoue que la 

patience, comme tu sais, n'est pas mon fort : aussi je la 
perds quelquefois. Le moindre espace de teriips à par- 
courir jusqu'au moment où Je pourrai te revoir, me 
paroît un siècle, et j'en gémis tant que je puis. 

Ta sceur marche à grands pas dans la voie de la per- 
fection. On peut bien dire, comme Marie, qu'elle a choisi 
ïa meilleure part; mais peut-on, sans crainte, ajouter les 
paroles qui suivent ( a) ! Dieu ie voudra peut-être. Je 
suis tâchée de ne pouvoir aller m'édifier avec elle. 

On vous aura, sans doute, envoyé de Bruxelles une' 
neuvaine que l'on fait pour la fête de Saint Louis: on a 
bon besoin qu'il nous protège. Adieu, mon cœur; je vous 
embrasse et vous aime Men sincèrement. 

Septembre 1791. 

Je profite du départ de quelqu'un bien sûr pour t'écrire, 
ma chère R . . . et te prier de me donner des nouvelles 
de ce que pense le maréchal. Je ne comprends rien au 

voyage de (b ) , ou, pour mieux dire, mon esprit' 

se perd dans les conjectures. Crois - tu que nos maux 
finissent cette année ! ....... Tout est ici dans Un vague 

terrible ; personne ne sait à quoi il en est. L'assemblée 
est très-embarrassée ; elle ne peut pas revenir sur ses pas , 
parce que Te parti républicain prendroit le dessus. Enfin 
nous ressemblons à îa tour de Babel, d'une manière in- 
croyable. Malheureusement la religion ne gagne pas à tout 

(a) Qjti ne lui sera point 6{/e. S. Luc, chap. x. 

(b) Voyage dti Comte 4' Artois à P3nit>. 



2;44 ÉLOGE HISTORIQUE 

cela. Pour moi, je devrois faire pénitence; mais, malgré 
les six jours que j'ai passés plus solitaire, je suis toujours 
bien mauvaise. La secousse de Varennes me sera peut-être 
utile par la suite ; mais elle a été rude pour mon ame. 
J'ai bon besoin d'une dose de résignation; faites-en pro- 
vision pour moi. Ne va pas croire que cela m'empêche de 
rire et de végéter comme à l'ordinaire: ah ! mon Dieu, 
non; il n'y a que pour lui que je suis devenue pire que 
je n'étois; et encore devant lui, je ne m'occupe que de 
moi. IJ est pourtant des intérêts bien chers pour lesquels 
je devrois l'invoquer. Ah ! que l'on a raison de croire 
n'être pas fait pour ce monde ! Mais il faut mériter la 
jouissance de l'autre. 

La vie que je mène est à-peu-près la même. Nous allons 
à la messe à midi ; on dîne à une heure et demie. A six 
heures, je rentre chez moi; à sept heures et demie, ces 
dames viennent; à neuf heures et demie , nous soupons. 
On joue au billard après dîner et après souper, pour 
faire faire de l'exercice au Roi. A onze heures, tout le 
monde va coucher, pour recommencer. Je regrette quel- 
quefois mon pauvre Montreuil , quand il fait beau et 
chaud : il viendra peut-être un temps où nous nous y 
retrouverons; quel bonheur j'éprouverai ! Mais tout me 
dit que le moment est bien loin 



i2 Septembre 1791. 

Je retrouve encore une occasion de t'écrire : j'en suis 
charmée ; car je voudrois te dire cent mille choses : mais 
je ne sais par où commencer ; et puis je voudrois bien 
n'avoir aucun compte à rendre dans l'autre monde sur 



DE MADAME ELISABETH. 2.^$ 

cette lettre ; et, dans cet instant, la charité est une vertu 
difficile à mettre en pratique. 

Je commencerai donc par te dire que la charte n'est 
pas signée , mais qu'il y a à parier qu'elle le sera quand 
cette lettre te parviendra, même peut-être avant que je la 
ferme. Est-ce un bien î est-ce un mal ! Le ciel seul peut 
savoir ce qui en est. Bien des gens croient, d'après leurs 
vues , en avoir la certitude. Je ne suis nullement appelée 
à donner mon avis, ni même dans le cas d'en parler 

Pour vous parler un peu de moi, je vous dirai que je 
suis à-peu-près ce que vous m'avez toujours vue, assez 
gaie; mais il y a des momens où ma position se fait 
vivement sentir : cependant, au total, je suis plutôt calme 
qu'agitée et inquiète, comme vousvous le figurez certaine- 
ment. La connoissance que vous avez de mon caractère, 
doit vous faire comprendre ce que je dis. 

Une seule chose pouvoit m'affecter vivement ; c'est 
qu'on a voulu mettre du froid dans une famille que j'aime 
sincèrement (a). En conséquence, comme vous êtes 
dans le cas de voir un être qui peut avoir du crédit, je 
voudrois qu'avec esprit vous chambriez cette personne, 
et que vous la pénétriez de l'idée que l'on perdroit tout, 
si Ton pouvoit avoir d'autres vues que celles de la con- 
fiance et de la soumission aux ordres du père. Toute vue, 
toute idée, tout sentiment doit céder à celui-là. Vous 
devez sentir combien cela est nécessaire. Vous me direz 
que cela est difficile, quoique cela soit dans le cœur; 



(a) Entre le Roi et ses frères. Tout ce qui est dit là-dessus dans cette 
lettre, est parfaitement juste, et donneroit, s'il étoit possible, lieu à un 
long commentaire. Le nom de père désigne le Roi ; celui de belle-m'erc , la 
Reine; celui de jils , le Comte d'Artois. 



2<{6 ÉLOGE HISTORIQUE 

mais plus je le sens difficile , plus je le désire. Pour parler 
plus clairement, rappelle-toi la position où s'est trouvé ce 
malheureux père; l'accident qui le mit dans le cas de ne 
pouvoir plus régir son bien , le jeta dans les bras de son 
fils. Ce fils a eu, comme tu sais, des procédés parfait!: 
pour ce pauvre homme, malgré tout ce que l'on a fait 
pour le brouiller avec sa belle-mère. JI a toujours r< 
mais il ne l'aime pas ( elle ). Je ne le crois pas aigri , parce 
qu'il en est incapable (a) ; mais je crains que ceux qui 
sont liés avec lui, ne lui donnent de mauvais conseils. Le 
père est presque guéri ; ses affaires sont remontées : mais , 
comme sa tête est revenue, dans peu il voudra reprendre 
3a gestion de son bien ; et c'est-Ià le moment que je crain;. 
Le fils, qui voit des avantages à les laisser dans les mains 
où elles sont, y tiendra : la belle-mère ne ie souffrira pas ; 
et c'est ce qu'il faudroit éviter, en faisant sentir au jeune 
homme que, même pour son intérêt personnel, il doit ne 
pas prononcer son opinion sur cela, pour éviter de se 
trouver dans une position très -fâcheuse. Je voudrnis 
clone que tu causasses de cela avec la personne dont je 
t'ai parlé; que tu la fisses entrer dans mon sens, sans lui 
dire que je t'en ai parlé, afin qu'elle put croire cette : 
sienne, et la communiquer plus facilement. Il doit mieux 
sentir qu'un autre les droits qu'un père a sur ses enfans, 
puisque pendant long-temps il Ta expérimenté. Je veu- 
drois aussi qu'il persuadât au jeune homme de mettre un 
peu plus de grâce vis-à-vis de sa belle-mère, seulement de 
ce charme qu'un homme sait employer quand il veut, et 
avec lequel il lui persuadera qu'il a le désir de la voir ce 



{*>) nie ' v e connoissoit bien. 



DE MADAME ELISABETH. 2^J 

qu'elle a toujours été. Par ce moyen, il s'évitera beau- 
coup de chagrin, et jouira paisiblement de l'amitié et de 
la confiance de son père. Mais tu sais bien que ce n'est 
qu'en causant paisiblement avec cette personne, sans 
fermer ïes yeux et alonger ton visage, que tu lui feras 
sentir ce que je dis. Pour cela , il faut que tu sois con- 
vaincue toi-même. Relis donc ma lettre; tâche de la bien 
comprendre, et pars de là pour faire ma commission. On 
te dira du mal de la belle-mère i je le crois exagéré; mais 
le seul moyen de l'empêcher de se réaliser, est celui que 
je te dis. Le jeune homme a fait une faute en ne voulant 
pas se lier avec un ami de ladite dame. Si l'on ne t'en parle 
pas, ne le dis pas. 

Je suis heureuse aujourd'hui : depuis long-temps je 
n'avois eu une après-dîner à moi , et j'en jouis bien. Je 
n'ai pas fait grand'chose : mais au moins n'ai-je pas été 
étouffée pour faire mes petites affaires; ce qui fait grand 
bien. Je t'envoie un livre que tu connois peut-être déjà ; 
mais j'en suis si contente , que j'ai pensé que tu pourrois 
peut-être y trouver des choses qui te conviennent dans 
la position ou tu te trouves, dénuée des secours spirituels 
que tu avois. Ce livre est de pratique. Je te recommande 
le Traité de V Oraison : on dit celui de la Présence de Dieu 
et celui de la Conformité à la volonté de Dieu, superbes. 
Je commencerai demain le premier. Tu vois que je ne 
suis pas bien avancée; mais je suis parfaitement contente 
de ce que j'ai lu. 

Mon Dieu I que La doit être malheureuse! Je 

n'ose lui parler des chagrins qu'elle épreuve, primo parce 
que je craindrois de lui faire de la peine, et puis de lui 
apprendre des choses qu'elle ne sait peut-être pas. Elle 
est bien heureuse d'avoir autant de religion qu'elle en a ! 

Q 4 



^48 ÉLOGE HISTORIQUE 

cela la soutient; et vraiment il n'y a que cette ressource. 

Elle est fort contente de et me mande s'y attacher 

tous les jours. 

Ce 14. 

P. S. Je le savois bien, voilà la constitution finie et 
terminée par une lettre dont vous entendrez sûrement 
parler : en la lisant, tu sauras tout ce que j'en pense ; ainsi 
je ne t'en parle pas davantage, j'ai beaucoup d'inquiétude 
sur ses suites. Je voudrois être dans tous les cabinets de 
l'Europe. . . . Une seule chose me soutient; c'est la joie 
de voir ces messieurs sortis de prison : j'espère les voir 
ce matin. Je vais à midi à l'assemblée pour suivre la Reine: 
si j'étois la maîtresse, je n'irois certes pas (a) ; mais, je 
ne sais, tout cela ne me coûte pas autant qu'à bien d'autres, 
quoiqu'assurément je sois loin d'être constitutionnelle. 
Adieu ; je t'embrasse. 

2 5 Septembre 17c 1 . 

Il y a long-temps que je ne t'ai écrit, ma chère R . . . 
Il s'est encore passé bien des choses depuis. Nous avons 
été à l'opéra; nous irons demain à la comédie. Mon 1 
que de plaisirs! j'en suis toute ravie. Aujourd'hui nous 
avons eu pendant la messe un Te Dewn. Il y en a eu 
un à Notre-Dame : l'intrus avoit bonne envie qu'on y 
allât; mais, quand on en chante un chez soi, on e>t dis- 
pensé d'en aller chercher d'autres. Nous nous sommes donc 
tenus tranquilles. Ce soir, nous avons encore une illumi- 
nation : le jardin sera superbe, tout en lampions, et ces 



(a) I.ci tuii s Av caractère se retn 



DE MADAME ELISABETH. 2^$ 

machines de verre que depuis deux ans on ne peut plus 
nommer sans horreur (a). 

J'ai toujours oublié de te mander que je ne pouvois 
faire ce que tu desirois pour M. D.. . II faudrait avoir 
une connoissance parfaite de son affaire pour la juger. 
J'en sais, je crois, plus que toi, peut-être plus que celui 
qui le protège; mais je n'en sais pourtant pas assez pour 
pouvoir la juger : ainsi je ne puis m'y intéresser. 

Quant à la personne dont tu m'as envoyé une lettre, 
dis-lui que je ne puis faire ce qu'elle désire, mais qu'elle 
n'en a pas besoin. Tu conviendras que , si l'on veut 
réussir, il faut s'adresser à toi : mais j'ai de bien bonnes 
raisons. 

Qu'est-ce que tu dis dans ton pays! Mande-moi cela 
comme tu pourras. Enfin les colonies ne seront pas sou- 
mises aux décrets. Barnave a parlé avec tant de force, 
qu'il l'a emporté. Cet homme a bien du talent; il auroit 
pu être un grand homme, s'il I'avoit voulu: il le pourroit 
encore (b) ; mais la colère du ciel n'est pas encore 
épuisée, lit comment le seroit-elleî que faisons-nous pour 
cela! 

Si, par hasard, tu as des nouvelles du baron de 
Viomesnil, donne-m'en; je n'en ai point entendu parler 
depuis qu'il est allé en Lorraine: tu sais que j'ai un tendre 
sentiment pour lui. Ne dis pas pourtant que je t'en ai parlé ; 
car j'aime que mes sentimens soient secrets. 

Adieu, ma chère enfant; je t'embrasse et t'aime de tout 
mon cœur. Hélène commence-t-elie à souffrir des dents ! 



(a) Quel sentiment dans ce rapprochement , en évitant de nommer ces 
lanternes devenues une des armes favorites des premiers révolutionnaire»! 

(b) Voilà bien encore une preuve d'un excellent jugement. 



2$0 ELOGE HISTORIQUE 

28 Septembre 179». 

Je te remercie, ma chère R. . . , de ce que tu m'as 
envoyé. Cela fait toujours un peu de plaisir; mais je 
t'avoue que je suis dans mes momens d'incrédulité. . . . 

Je reçois en même temps une lettre de toi, où tu me 
mandes que tu me plains: tu as bien raison. Quant à ceux 
qui me blâment, je trouve qu'ils ont tort. Tu diras que 
j'ai bien de l'orgueil; mais, en vérité, c'est que ce n'étoit 
pas le cas de faire autrement que je n'ai fait, et qu'il y 
auroit eu des inconvéniens réels, peut-être même pour 
ceux qui me blâment, à être autrement. La plus grande 
preuve que je puisse t'en donner, c'est que je me suis 
déjà trimballée à deux spectacles, et que je le ferai -encore 
à un troisième. Ce n'est, certes, ni mon goût ni mes 
principes qui m'y amènent : ce n'est donc que mon de- 
voir. iMais il est des choses sur lesquelles rien ne pourra 
jamais me faire ployer; et c'est la seule distinction (a) 
que je puisse et veuille me permettre dans ce moment : 
mais, sur cela, Dieu me fera , j'espère , la grâce de lui 
être d'une fidélité à toute épreuve. Au reste, ilme traite 
encore en enfant gâté; car je n'ai rien qui me force à 
marquer sur cela. M. C... même m'épargne la peine 
de ne pas le voir; car, Dieu merci, il ne se présente 
pas. 



(it) II est impossible de voir une dévotion plus simple , plm 
pins susceptible de se prêter à tout , excepté pour les choses rtt 
essentielles. Certes, ils ctoient dans l'erreur, ou voaloient nous y in- 
duire, ceux qui, ne pouvant nier les vertus de M." Llirabcth . ne \m 
secordoient qve des idées rétrécies et la dévotion minutieuse d';ine novicr 
de eouvert. 



DE MADAJÏE ELISABETH. 2Jt 

Je t'a von e que j'ai été quelques jours un peu triste; 
niais je me suis remontée, et maintenant je suis dans mon 
asssiette ordinaire. J'ai monté à cheval ce matin pour la 
première fois; il faisoit une poussière horrible. J'étois 
derrière ma sœur : on n'y voyoit vraiment presque pas. 
Adieu ; je t'embrasse de tout mon cœur 

4 Octobre 179 t. 

Je profite du départ de M. de F. . . pour te parler 
encore. Je suis charmée de la manière dont tu as saisi ce 
que je te discis si mal (a) , et que la personne à qui 
tu as parlé ait été de ton avis. Puisse le ciel lui donner 
le crédit capable de le faire réussir I Plus j'y pense, plus 
j'en sens la nécessité. Je serois bien fâchée, je te l'avoue, 
de renoncer à voir ïe jeune homme dont il est question 
absolument soumis à sa belle-mère : mais cela est impos- 
sible; et plus il fera ce qu'il doit vis-à-vis de son homme 
d'affaires, moins il courra ce risque, parce que, réunis- 
sant plus de moyens à lui , il s'affermit de toute ma- 
nière. 

On dit ici -qu'il va y avoir un congrès à Aix-Ia-Cha- 
pelîe; que l'Empereur a eu réponse des autres cours, qui 
adhèrent à la déclaration de Piînitz, et qu'en conséquence 
ils vont assembler leurs ministres ou ambassadeurs. Dieu 
veuille que cela soit ! Au moins, nous aurions l'espoir de 
voir nos maux finir. Mais cette marche lente demande 
une grande prudence, beaucoup d'union dans les volontés; 
et voilà où doivent tendre tous nos vœux. Je t'avoue que 
cette ^poeiti^cL m'occupe plus que je ne vouclrois. Je suis 

f,tj Ci-dessus, dans ta lettre du t: septcnjbre. 



2$2 ELOGE HISTORIQUE 

poursuivie dans mes prières des conseils que je voudrois 
donner, et je suis bien mécontente de moi; je voudrois 
être calme. 

Je voudrois bien que le mari de Bombelles employât son 
crédit auprès de son protecteur, pour lui persuader qu'il 
faut que tout le monde fasse des sacrifices avec raison ( aj : 
il y a un parti qui doit en faire de plus grands ; mais ses 
services et son détachement individuels doivent être comp- 
tés pour quelque chose. Si tu es en position d'en écrire à 
sa femme, tu feras peut-être bien ; mais si tu ne lui parles 
pas des affaires dans le cours ordinaire, il ne faudroit pas 
entamer celle-ci, parce qu'elle verroit bien que cela ne 
vient pas de toi (b). Je crois que L. . . . va revenir : ses 
malheurs la rappellent ici. Quant à toi, mon cœur, achevé 
ta nourriture, et puis nous verrons. 

12 Octobre 1791. 

On débite ici de très-heureuses nouvelles : l'Empereur 
a , dit-on , reconnu le pavillon national ; ainsi voilà toutes 
nos craintes calmées. Il faut convenir qu'aux yeux des 
siècles présens et futurs, cette modération pacifique fera 
un superbe effet. Je vois déjà toutes les histoires en parler 
avec enthousiasme, les peuples le bénir de leur bonheur, 



(a) Nouvelle preuve de sa prévoyante sagesse , et du parfait accord 
qu'elle auroit voulu établir. S'il étoit temps d'expliquer entièrement cette 
phrase, on reconnoîtroit cjue rien n'étoit mieux vu de sa part , que d'employer 
ie marquis de Bombelles auprès du baron de Breteuil , pour engage r 1 

à rendre justice à l'attachement vrai et désintéressé du Comted'Artcis peur 
Louis XVI. 

(b) Quelle circon<pcction ! quelle mesure! C'e<t bien là connoître les 
l'ommes et ta manière de les mener. 



DE MADAME ELISABETH. 2$ 3 

la paix régner dans ma malheureuse patrie, la religion 
constitutionnelle s'établir parfaitement , la philosophie 
jouir de son ouvrage, et nous autres, pauvres aposto- 
liques-romains , gémir et nous cacher; car si cette assem- 
blée n'est pas chassée par les Parisiens, elle sera terrible 
pour les non-conformistes. Enfin, mon cœur, Dieu est 
le maître de tout : travaillons à nous sauver, prions pour 
les méchans, ne les imitons pas; et Dieu saura bien nous 
récompenser comme et quand il voudra. Les pauvres 
prêtres de votre paroisse meurent de faim; je voudrois 
avoir des trésors, je sais bien l'usage que j'en ferois. 

Non, mon cceur, non, ne pensez point encore à reve- 
nir. Je vous le demande en grâce; vous êtes trop sensible 
pour exposer cette pauvre Hélène à la vie que l'on mène 
ici. Tout y est tranquille; mais qui sait combien cela du- 
rera î Le Roi est dans ce moment l'objet de l'adoration 
publique; tu ne peux te faire une idée du tapage qu'il y a 
eu samedi à la comédie italienne : mais il faut voir com- 
bien durera cet enthousiasme. Pour le faire tomber, on 
ne cesse de répandre dans le public que le Roi part. Je ne 
crois pourtant point que cela prenne. Adieu. 



x\ Octobre 



791. 



Je crois, comme toi, que le jeune homme (a) dont tu 
me parles ne sera jamais heureux dans son ménage : mais 
je ne crois pas que sa belle-mère en soit tout-à-fait fa 
cause; je la crois jouée par un vieux renard (b) qui est ami 

(a) L'explicaHon de cette lettre est la même 411e celle de la lettre du 
1 2 septembre , note a , page z(\ h 

(b) On -ne pouvoit mieux exprimer le rôle ^ae M. de Merçy joua 
pendant la révolution. 



lyi ÉLOGE HISTORIQUE 

intime de son frère. Si Ton faisoit bien , le jeune homme 
s'appiiqueroit à le gagner (a) ; mais c'est qu'il y a tant 
d'intérêts qui se croisent, que cela déroute. Ce qui est à 
craindre, c'est que la belle-mère n'en soit îa victime tout 
comme une autre. . . Sur ce, je te souhaite le bon soir et 
t'embrasse.. . . N.. . . va-t-elîe bien ! Ed es-tu contente ï 
Le monde ne la gâte-t-il pas! Ses principes sont-ils bien 
gravés dans son cœur ! . . . . 

30 Octobre 1791. 

J'AI l'ame toute noire, ma chère. ... Il faut que tu en 
prennes ton parti , et tu en devineras bien la raison ; car je 
n'aime point du tout tout ce que je vois. Lis et entends. Dieu 
veuille que j'aie tort. . . ! Quant à ce que tu me marques 
pour une certaine personne de ma connoissance, je te rais 
part qu'elle ne trouve pas que tu aies raison; que son opi- 
nion ne sera, je crois, jamais douteuse; mais que mille 
raisons lui font croire qu'elle est où elle doit être. Si tu 
ne l'approuvois pas, elle en seroit bien fàchee; mais je 
crois que, si elle pou voit causer avec toi, elle te con\ . 
croit. La. . . est ici d'avant-hier ; ce qui a fait ur. 
plaisir à ta très-humble servante, quoiqu'elle lui ait dit bien 
des choses qui lui font de la peine. La pauvre petite 
bien malheureuse, et sent bien vivement sa position 
mais tout cela est soumis à la Providence d'une mai 
qu'il faudfoit imiter. 

Je suis bien affligée pour toi de ce que M."" de C 

vous quitte, et de l'idée que vous avez que vous ne la 



(a) La chose étoit impraticable. 

(b) Cette dame, bferi dighe d'être a'mée par *>!.*' Elisabeth , enlt 
navrée de ia conduit? de son père dans la révolution. 



DE MADAME ELISABETH. 2$ 5 

reverrez plus. Je sens que bien des raisons vous empêchent 
de la suivre. La petite santé de M. llc Hélène est la pre- 
mière. J'espère bien que le ciel a arrangé les choses de 
manière que vous la conserverez : votre abandon à ses 
volontés est ce qui le touchera le plus. Je suis bien aise 
qu'elle devienne gentille : mais je la supplie de ne pas 
encore s'amuser à m'écrire ; car vraiment cela n'embellit 
pas ton écriture. 

As-tu jamais connu un être plus malheureux que ce 
pauvre T. . .! Fortunée vient de gagner la petite véroie: 
les huit premiers jours se passent à merveille; aucun acci- 
dent ; ils étoient tranquilles : le neuvième, le délire lui 
prend; il ne la quitte pas, et, le douzième , elle est morte 
dans la nuit. On dit que ce n'est pas de la petite vérole; 
mais qu'elle a voit de l'eau dans la tête. C'est un petit ange 
de plus dans le ciel : la pauvre enfant n'a guère connu que 
la souffrance. D . . . . me mande que sa mère a un courage 
héroïque : la pauvre sœur est au désespoir; c'est une perte 
affreuse pour elle : j'ai peur qu'elle ne gagne la petite 
vérole.... Voilà un moyen, mon cœur, de remonter 
notre ame. Priez beaucoup pour cette malheureuse fa- 
mille. Admirez la manière dont Dieu traite ceux qu'il 
aime le mieux : de là, vos idées se portant doucement 
sur l'autre monde, vous feront naître des sentimens plus 
doux. Tu vois que je prêche très-joliment. Hé bien ' 
apprends que je suis dans un état aussi triste que le tien; 
mais j'ai plus de ressources que toi : je voudrcis bien que 
tu pusses en avoir autant. 

Tu me demandes des nouvelles de mon jeune homme. 
Je ne suis pas mécontente de sa belle-mère (a) ; mais je 

(a) Vttjer la note <i , pa^e 24.;, 



2 $ 6 ÉLOGE HISTORIQUE 

t'avoue que ses gens d'affaires me font peur : ils ont de 
l'esprit; mais en affaires cela ne suffit pas. 

Tu lis sans'doute les journaux : ainsi je ne t'apprendrai 
rien , lorsque je te dirai que le décret sur les prêtres a passé 
hier avec toute la sévérité possible, il a été porté au Roi , 
malgré tous ses défauts inconstitutionnels. II y a eu en 
même temps une députation pour prier le Roi de taire des 
démarches vis-à-vis des puissances, afin . d'empêcher les 
rassemblemens, ou bien on leur déclarera la guerre. Dans 
ce discours on a assuré le Roi que Loui: XIV n'eut pas 
souffert de tels rassemblemens. Qu'en dis-tu ï il est joli 
celui-là, que l'on parle de Louis XIV , de ce dt. 
dans ce moment ! 

J'admire le courage de ton. ... : je serois loin de sa 
vertu. Adieu ; je t'embrasse. 



Novembre 



791 



Il y a, je crois, environ mille ans que je n'ai eu le plai- 
sir, la jouissance, l'honneur, l'agrément de vous écrire, 
b'il faut vous en donner la raison, j'y serai Ion embar- 
rassée: la meilleure de toutes est que depuis trois semaines 
j'ai un peu mis de côt. : la règle que je m'étois trac, 
qui fait que je ne savois plus où j'en étois. Mais 
je crois, que je m'y remets : en conféquence, je t'eens 
deux jours d'avance, de crainte d'y nnnquer. 

Je te dirai que cette mère La. . . <. * ici depuis d\ 
douze jours; que cela m'a fait bien piaisir; qu'elle va re- 
partir pour M. . . . pour environ quinze jours. Llle a un 
courage de lion ; et puis elle va au ciel tant qu'elle peut, 
sans grand fracas pourtant; ce qui, comme tu sais, vaut 
beaucoup mieux, parce que cela est solk.e. 

Nous sommes toujours ici dans la même position. 

L'assemblée 



DE MADAME ELISABETH. 257 

L'assemblée dit tout ce qu'elle peut contre les prêtres et 
contre les émigrans. Du reste, il gèle comme au mois de 
Janvier ; et puis je vais me promener, parce qu'il fait le 
plus beau temps que Ton puisse voir. 

16 Novembre 179 r. 

N'exige pas de moi, je te prie, de grands détails sur 
rassemblée; je sais peu ce qui s'y passe : je sais seulement 
que la tribune retentit de toutes les impiétés possibles à 
imaginer; enfin cela a été si fort l'autre jour, que l'in- 
trus de je ne sais plus où s'est fâché. On veut embarquer 
tous les prêtres non assermentés pour en débarrasser la 
France ; c'est aujourd'hui que l'on doit en parler. Je ne 
crois pas que le décret soit encore porté. En attendant, 
ies couvens sont trés-édifians; il y a beaucoup de com- 
munions. Une personne de ma connoissance est dans ce 
moment en retraite; et certes, elle ne quitte pas une seule 
minute le ciel; car c'est la vertu même. 

Il s'est passé ces jours derniers une drôle de chose. Un 
caporal a inventé de consigner le Roi et la Reine dans 
leurs appartenons , depuis neuf heures du soir jusqu'à 
neuf heures du matin. Cette consigne a duré deux jours 
sans qu'on le sache : enfin, le troisième, un grenadier a 
averti son capitaine. Toute la garde est furieuse; il va y 
avoir un conseil de guerre. Dans la règle, le caporal de- 
vroit être pendu; mais je ne crois pas qu'il le soit, et j'en 
serois bien fâchée. Le Roi devoit monter à cheval un de 
ces jours -là; il a fait vilain : le Roi est resté chez lui ; 
ce qui a fait dire dans tout Paris qu'il est de nouveau en 
arrestation : mais voilà la vérité. 

Je te fais part que j'ai changé d'appartement pour' un 

R 



*$% ÉLOGE HISTORIQUE 

mois ou six semaines, parce que l'on arrange 4e mien un 
peu mieux qu'il n'étoit : je suis chez ma tanre Victoire. 

Adieu. Je suis convaincue des charmes d'Hélène , et 
voudrois bien en jouir; mais patience, achève d'ahord 
de la bien nourrir et de l'aider à pousser toutes ses de nts. 
J'admire la vertu de ton. . . ; je serois loin, à sa place , 
d'en avoir le demi-quart. 

Nons allons avoir pour maire M. Pétion : je t'avoue 
que j'ai été si ridiculement à mon aise avec lui dans le 
voyage, que je serois d'un embarras extrême de n- pas 
avoir le même ton, et de ne pas lui dire ce que je per^e. 

9 Décembre 179 i . 
Tu crois peut-être que je suis en train de t'écrire 
tien î c'est ce qui te trompe. Je ns sais pourquoi , depuis 
quelques jours, la sainte paresse s'est tmparéc de moi ; 
et puis on ne peut pas, par la poste, se communiquer fa- 
cilement ses pensées. Je vous dirai donc qu'hier au soir, 
à la séance, l'abbé. Fauchet a lu un article du règlement 
des princes pour les bourgeois et laboureurs restés fidèles 
Ct émigrés. Un monsieur ( je pense, en distraction ) a 
élevé la voix peur en demander la discussion ; ce qui a 
causé un si grand éclat de rire, que l'abbé a é;é obligé 
de se taire : pour moi, cela m'a charmée. La maison du 
Roi se forme petit à petit. ... Ce que l'on a pris parmi 
la garde nationale est très-bon , à l'exception d'un, dont 
les principes sont plus qu'équivoques. J'ai une grande 
impatience qu'elle soit formée. ... Je n'ai point encore 
aperçu le nouveau maire depuis sa nomination ; cela ne 
me déplaît pas : cependant je t'avoue que je ne serois pas 
fâchée de reprendre avec lui certaines conversations assez 
étranges, et voir s'il est toujours le même; mais, comme . 



DE MADAME ELISABETH. 259 

<i je le vois, je ne serai pas dans le cas de les reprendre, 
je trouve que nous sommes très-bien chacun chez nous. 

Cette pauvre Des me mande que sa mère a une 

force incroyable, que l'on voit la main de Dieu qui la 
soutient visiblement. Accoutumée au malheur et à la 
soumission au* volontés de Dieu, il est bien juste qu'il 
lui accorde ses grâces. 

î8 Février 1792. 

JE profite du départ de. . . . pour t'envoyer les livres 
que tu me demandes , et causer un petit moment avec 

toi Si tu veux me mettre au fait de ce que tu me 

mandes sur cette malheureuse belle - mère (a) , tu me 
feras plaisir. J'en ai un peu entendu parler ; mais je 
serois bien aise que tu me disses le nœud de l'affaire , de 
qui tu le tiens, et comment on le sait. Tu penses avec 
quelle joie je ven'ois cette affaire arrangée : depuis long- 
temps c'est le plus cher de mes vceux, Le jeune homme 
est entouré d'intrigues qui ne le touchent pas , mais qui 
sont bien désagréables. Je voudrois bien que la per- 
sonne qui en est la cause fût éloignée .... N. . . m'erï 
donne l'espoir ; mais je ne sais s'il voit bien. Il m'a 
paru un peu étourdi, j'en suis fâchée; mais je crains qu'il 
n'ait un peu pris le ton dû lieu qu'il habite. Au reste, 
je puis avoir tort dans le jugement que je porte sur lui; 
car, en un quart d'heure, il est difficile de bien voir. 

Tu aurois bien pu te donner la peine de m'écrîre 
par si tu n'étais pas une vraie paresseuse. 

La situation de Paris n'est pas mauvaise ; mais , si 



(a) Vojei toujours Ja note a, page zfo. 

R 2 



2.60 ÉLOGE HISTORIQUE 

l'Empereur nous fait la guerre , elle changera bien vite. 
Qui sait dans quel sens! Dieu seul. Rapportons -nous 
en donc à lui de toute manière; c'est ce que nous avons 
de mieux à faire. Prie -le, mon cœur, demande - lui 
bien la conversion des âmes; demande-lui sur-tout avec 
instance de retirer l'aveuglement dont il a frappé ce 
malheureux royaume. Demande la même grâce pour ses 
chefs ; car, nous n'en pouvons douter, sa main s'est ap- 
pesantie sur nous d'une manière trop visible. Si tu étois 
à ma place, tu en jugerois encore mieux. Ce h'e>t donc 
que lui qui peut changer notre sort. Ranime ta ferveur 
pour le lui demander; prie-le aussi de ranimer la mienne. 
Adieu, mon cœur; je t'embrasse. 

zi Février 1792. 

Je verrai, mon cœur, dans un moment où ma bourse 
sera moins vide , ce que je pourrai faire pour ces bon» 
et saints Pères de la Vallée sainte (a). Quelle vie que 
celle-là! et combien nous devrions rougir en lui com- 
parant la nôtre 1 Cependant une partie de ces saints n'ont 
peut-être pas autant de péchés que nous à expier. Ce 
qui doit consoler, c'est que Dieu n'exige pas de tout le 
monde ce qu'il exige d'eux, et que, pourvu que Ton soit 
fidèle dans le peu que l'on fait, il est content. 

La Reine et ses enfans ont été avant-hier à la comédie. 
II y a eu un tapage infernal d'applaudissemen?. Les ja- 
cobins ont voulu faire le train ; mais ils ont été battu?. 
On a fait répéter quatre fois le Duo du valet et de la 
femme de chambre des Evénemens imprévus , où il est 

(a) Les Pères de la Trappe. 



DE MADAME ELISABETH. 2,6 1 

parlé de l'amour qu'ils ont pour leur maître et leur maî- 
tresse ; et au moment où ils disent, Il faut les rendre heu- 
reux, une grande partie de la salle s'est écriée : Oui, 
oui... . Concois-tu notre nation ï II faut convenir quelle 
a de charmans momens. Sur ce, je te souhaite le bon 
soir. Priez Dieu, ce carême, pour qu'il nous regarde en 
pitié ; mais, mon cœur, ayez soin de ne penser qu'à sa 
gloire, et mettez de côté tout ce qui tient au monde. 

Je trouve qu'on est d'une grande sévérité pour ¥....(a). 
Je souhaite que cela tourne à bien ; mais je ne puis te 
dissimuler que je trouve qu'on joue gros jeu. Songe 
qu'elle n'est peut-être pas destinée à vivre retirée dans un 
chapitre; qu'un temps viendra où elle pourra aller au 
bal, et que pour lors elle se livrera avec plus de fureur 
à ce plaisir : je crois qu'il seroit plus prudent de l'y me- 
ner quelquefois, et de s'attacher, dans les conversations 
qu'on pourroit avoir avec elle, à lui faire sentir le vide 
des plaisirs de ce bas-monde. 

29 Février 1792. 

Vous savez, ma chère R , que notre étoile s'est 

toujours suivie dans le moment où vous éprouviez, non 
pas, je crois, un malheur réel, mais une grande secousse; 
moi, je perdois l'être à qui je dois tout. M. me d'Aumale, 
après avoir été malade trois mois, est morte subitement, 
dimanche à onze heures. Comme je te Tavois mandé, 
les accidens avoient cédé aux remèdes, à l'exception 
de l'enflure. Le médecin ne la croyoitpas hors de danger, 

(a) Jeune personne , en âge d'être dans ie monde. Ce que M. me Elisabeth 
«lit à ce sujet, est dicté par un jugement sain et une piété éclairée. 

R î 



262 éloge historique 

mais il la trouvoit mieux : elle est expirée entre ses 
bras, au moment où il s'y attendoit le moins. Sa der- 
rière parole a été: Mon Dieu, aye^ pitié de moi ; je sens... 
Elle r) 'a pu achever. Je la crois bien heureuse ; mai? 
j'espère que tu n'en prieras pas moins pour elle. Quelle 
perte pour sa fille ! C'en est une grande pour ses amies : 
sa douceur, sa bonté, sa piété, tout étoit attirant en 
elle. C'est encore une grande croix pour cette pauvre 
M.** de T. . . . Je dois lui écrire demain ; son mari lui 
aura annoncé cette nouvelle, La. *. . ayant eu la bontç 
de lui écrire 

Donne - moi de tes nouvelles, je t'en prie. Je crains 
que le saisissement que tu as eu ne te fasse mal; cepen- 
dant j'ai confiance que la Providence veillera sur toi et 
sur ta petite Hélène. Tu auras reçu, peu de jours après 
que tu m'as écrit, une belle épître de moi, qui, j'espère, 
m'aura fait pardonner un peu de paresse. Adieu, mon 
cœur; je t'embrasse et t'aime tendrement. Si je le poix, 
j'irai après-demain à Saint-Cyr : il y a un an que je n'ai 
osé (a ). 

7 Mars '79*. 

Je te prie de n'être point en colère contre moi, d'a- 
piès le jugement que j'avois porté contre ton Caton ; peut- 
être sa timidité y a-t-elle contribué. Mais c'est ce qu'il 
m'avoit dit sur l'affaire de M. de J. . . . , qui avoit con- 
tribué à me tromper. Je suis charmée qu'il n'en soit rien, 
et pour lui, et pour toi. 

Irais-moi le plaisir d'ouvrir un paquet que tu as de 
moi; tu y trouveras une lettre cachetée, dont le dessus 

(a) Quel mot ! et malheureusement il etoit juste. 



DE MADAME ELISABETH. 26} 

est de l'écriture de M. me d'Aumale. Envoie-le-moi tout 
de suite. J'ai reçu des nouvelles de son mari. Sa lettre 
est parfaite , et beaucoup mieux que Ton ne pourroit le 
croire, d'après son extérieur; ses regrets sont sincères, 
et son respect pour les moindres volontés de sa femme 
est parfait. J'ai été extrêmement touchée de sa lettre. 

Comment trouves-tu la lettre de l'Empereur! quel ju- 
gement en porte-t-on dans ton pays ! Tu serois étonnée 
si je te disois que dans celui-ci personne n'a la même 
opinion sur cet objet , chose qui assurément n'arrive 
jamais. Les jacobins l'habillent en feuillant ; les consti- 
tutionnels sont fâchés qu'il parle des jacobins ; les 
aristocrates grognassent entre leurs dents ; bref, tout le 
monde est mécontent. Pour moi , je le trouve consé- 
quent avec toutes ses autres démarches : Dieu sans doute 
le conduit. 

Tout ce que tu me mandes sur F est fort bien 

raisonné; mais tu conviendras pourtant que ce sont des 
vé-ités sévères : mais tout cela tient au caractère. Si tu 
es sûre que cela convienne au sien , je trouve que tu 
as raison : il en est que cette sévérité cabreroit. Au reste, 
je t'avoue que je n'ai jamais cru qu'il y eût du mal à la 
danse , et n'ai jamais cherché à m'en instruire. Dieu 
m'a fait la grâce de la haïr si parfaitement, que je n'y 
ai jamais pensé. 

Tu ne m'as jamais parlé de la dévotion de la du- 
chesse de L. . . . On dit que cela est très - vif. Pauvre 
femme I elle fart bien; et Caroline, comment est-elle l 
Adieu; je vous embrasse et vous aime de tout mon 
cœur. 



R 4 



z6£ ÉLOGE HISTORIQUE 

*5 Mars 1792. 

Il y a bien long-temps , mon cœur , que je ne vous 
ai écrit ; l'arrivée de La.... en est un peu cause : tu juges 
qu'elle m'emporte une partie de mes soirées ; j'éprouve 
une grande consolation de pouvoir causer avec elle. 
Vous ne pouvez vous faire une idée de son courage et 
de sa vertu ; elle a même conservé de la gaieté ; et à la 
voir , on ne pourroit se douter de l'excès de son malheur: 
la religion seule donne cette force. Heureux qui sait en 
faire un si bon usage ! Ta sœur aînée va toujours un 
train terrible ; elle a passé dernièrement une journée au 
Calvaire. Vive la liberté! Pour moi, gui en jouis tant que 
je peux depuis trois ans , j'envie le sort de ceux qui portent 
leurs pas où ils veulent; et si je pouvois passer quelques 
jours un peu calmes, cela me feroit grand bien. 

Je verrai pour votre protégée , mon cœur , s'il est 
possible de la faire entrer au pensionnat. 

La maison du Roi va bien : la garde nationale la voit 
d'assez bon œil; et à l'exception d'une cloison abattue 
de force chez le Roi , d'un crêpe insulté violemment 
dans le jardin, tout va à merveille. Adieu; je t'embrasse 
de tout mon cœur.- 

J'attends ta lettre pour te parler du projet que tu as 
formé de revenir ; mais j'espère que tu ne te décideras 
pas sans que je t'aie répondu. 

6 Avril 1-9-. 

Comme je ne veux pas que tu me grondes, je t'écris 
le jeudi saint : n'est-ce pas beau ! Aussi tu n'auras qu'un 
petit mot. Voilà donc le Roi de Suéde assassiné! Chacun 



DE MADAME ELISABETH. l6y 

a son tour. II a eu un courage incroyable. Nous igno- 
rons encore s'il est mort ; mais il y a à parier qu'il l'est 
d'après la manière dont le pistolet étoit chargé. 

Tu es toute en dévotion. As-tu eu un bel office , un 
beau reposoiri Ta petite te permet-elle d'y aller! Adieu , 
mon cœur ; je t'embrasse bien tendrement. Quand tu 
sevreras, je m'occuperai de te faire avoir un logement; 
car le tien est donné. 

14 Avril 1792. 

Je te fais mon compliment, mon cœur, de ce que ta 
petite a reçu les cérémonies du baptême : ta sœur ne m'a 
pas encore envoyé le discours de ton saint évêque ; 
j'espère l'avoir sous quelques jours. Tu crois peut-être 
que nous sommes encore dans l'agitation de la fête de 
Châteauvieux , point du tout ; tout est fort tranquille. 
Le peuple a été voir dame Liberté tremblotante sur son 
char de triomphe ; mais il haussoit les épaules. Trois ou 
quatre cents sans-culottes suivoient en criant, la nation! 
la liberté ! les sans-culottes ! Tout cela étoit fort bruyant, 
mais triste. Les gardes nationaux ne s'en sont point mêlés ; 
au contraire, ils étoient en colère; et Pétion est, dit-on, 
honteux de sa conduite. Le lendemain une pique et un 
bonnet rouge s'est promené dans le jardin sans bruit, 
et n'y est pas resté long-temps. 

Oui, mon cœur, je serai bien aise de te revoir; mais 
il faut voir la tournure que tout ceci prendra. La pre- 
mière fois que je t'écrirai , je te dirai si j'ai pu te trouver 
un logement. J'en ai bonne envie ; car il me déplairoit 
beaucoup de te savoir à l'autre bout de Paris , et de ne 
pouvoir te voir autant que je le voudrois ; au lieu que, 



266 ÉLOGE HISTORIQUE 

si tu étois dans le château, nous passerions souvent les 
matinées ensemble. Je t'avoue que cette idée me tourne 
un peu la tête; je la voudrois déjà voir exécutée: mais 
patience. Depuis trois ans nous sommes à ce régime; 
peut-être qu'à la fin nous nous en trouverons bien. 

Bombelles fait faire sa première communion à Louis; 
elle me mande qu'il se prépare fort bien ; elle y met 
tous ses soins. Tu as encore le temps d'attendre avant 
que d'en être là. Tu es bien heureuse , car cela doit 
bien troubler. 

Le gouverneur de Aï. le Prince myal est nommé 
d'aujourd'hui ; c'est M. de Fleurieu, celui qui a éié ministre. 
L'assemblée , à cette nouvelle , a renvoyé la lettre du 
Roi au comité , pour savoir si c'est au Roi ou à elle à 
le nommer. C'est, dit-on, un honnête homme; pour 
moi, je ne le connois pas. Adieu, mon cœur; je t'em- 
brasse et t'aime de tout mon cœur. ■ 

3 Juin 1-9-. 
ÏL y a eu du mouvement toutes ces fêtes ; le jardin 
des Tuileries étoit comble de monde ; lundi on entou- 
roit les sentinelles Suisses. L'assemblée a déclaré Kf 
séances permanentes , parce que la chose publique étoit 
en danger: des Suisses avoient, dit-on, arboré la cocarde 
blanche. La garde nationale s'est portée avec zèle au 
château; plusieurs disorent aux gardes de la maison du 
Roi: Tenons-nous bien unis ; c'est le moyen d'ttre forts. 
Ceux-ci ne demandoient pas mieux; cependant les mo- 
tions parloient de les licencier. On portoit à i'assembke 
des plaintes sur les chefs. Le lendemain , même afHuence 
de monde. Lorsque la garde a monté, des officiers ont 
été insultés. La garde nationale les a protégés ; elle a 



DE MADAME ELISABETH. 2.6j 

fait de fortes patrouilles dans le jardin. On a fait crier 
vive la nation aux gardes par les fenêtres ; mais les mo- 
tions augmentoient contre eux. Enfin, dans la nuit, 
Brissot l'a emporté ; le décret d'accusation contre M. de 
Brissac a été porté , ainsi que celui du licenciement , 
parce que, disoit-on, l'esprit de cette garde étoit mau- 
vais , et que les chefs dévoient en répondre. M. de 
Brissac a été arrêté dans les Tuileries , sans que Ton 
eût prévenu le Roi. Lorsqu'il a su le décret et le des- 
sein que l'on avoit de désarmer sa garde , il a pris le 
parti de la suspendre et de la renvoyer à l'École militaire, 
au grand contentement de la garde nationale , qui l'y a 
conduite elle-même , au milieu des cris vive la nation , 
et ne voulant pas souffrir qu'elle marchât le sabre à la 
main. Voyez qu'en peu d'heures on change les esprits! 
Heureux ceux qui ont ce secret I Tout est fort calme ; 
il n'est arrivé aucun malheur pendant ces trois jours. 
Vendredi la garde remit ses armes ; la garde nationale 
a repris ses postes chez le Roi. II y a eu aujourd'hui la 
îètt pour le maire d'Étampes. II me semble que tout s'est 
bien passé. 

Vf Juin 1792. 

Je ne puis te dissimuler, ma chère R. . . , que plus 
je vais, moins je suis d'avis que vous suiviez votre idée , 
même dans cet instant ; je trouve que cela seroit impru- 
dent et déplacé : crois-moi, il faut encore de la patience. 
R . . . a dû vous parler sur le même ton : ainsi vous voyei 
que ce n'est pas fantaisie de ma part. 

Nous avons encore une fois changé de ministre. Hier, 
M. de Chambonas a pris les affaires étrangères ; M. de 
Lajard , la guerre ; M. Lacoste reste ; les autres sont 
encore in petto. Ceux qui sont partis vouloient la sanction 



±6% ÉLOGE HISTORIQUE 

sur le décret des vingt mille hommes. Comme le Roi ne 
s'est pas soucié d'allumer la guerre civile, il a mieux 
aimé accepter leur démission : la garde nationale en 
paroît contente ; une grande partie craignoit ces vingt 
mille hommes. Je ne t'ai pas écrit depuis la mort de 
Go. . . (a). T'en souviens- tu ! On dit qu'il a expiré en 
disant : Grand Dieu , pardonnez-moi tous les crimes que 
jai commis ! J'espère que Dieu lui aura fait miséricorde. 
La mort de son frère et la fête de Châteauvieux lui avoient 
procuré une peine si profonde , qu'il y a à parier qu'il aura 
fait de grandes réflexions. 

3 Juillet 179*. 

DEPUIS trois jours on comptoit sur un grand mouve- 
ment dans Paris; mais on croyoit avoir pris les précautions 
nécessaires pour parer à tous les dangers. Mercredi matin, 
la cour et le jardin étoient pleins de troupes. A midi, on 
apprend que le faubourg Saint-Antoine étoit en marche; 
il portoit une pétition à l'assemblée, et n'annonçoit pas 
ïe projet de traverser les Tuileries. Quinze cents hommes 
défilèrent dans l'assemblée; peu de gardes nationaux 
quelques invalides; le reste étoit des sans-culottes et des 
femmes. Trois officiers municipaux vinrent demander au 
Roi de permettre que la troupe défilât dans le jardin, 
disant que l'assemblée étoit gênée par l'affiuence, et les 
passages si encombrés, que les portes pourroient être 
forcées. Le Roi leur dit de s'entendre avec le commandant 
pour les faire défiler le long de la terrasse des Feuillans, 
et sortir par la porte du Manège. Peu de temps aprts , 



(a) L'ami et ie principal agent d'un des premiers thtls constitiv- 
tionnels. 



DE MADAME ELISABETH. 2.6 9 

les autres portes du jardin furent ouvertes , malgré les 
ordres donnés. Bientôt le jardin fut rempli. Les piques 
commencèrent à défiler en ordre sous la terrasse de de- 
vant le château , où il y avoit trois rangs de gardes na- 
tionaux; ils sortoient par la porte du pont Royal, et 
avoient l'air de passer sur le Carrousel , pour regagner le 
faubourg Saint-Antoine. A trois heures , ils firent mine 
de vouloir enfoncer la porte de la grande cour. Deux 
officiers municipaux l'ouvrirent. La garde nationale , qui 
n 'avoit pas pu parvenir à obtenir des ordres depuis le 
matin , eut la douleur de les voir traverser la cour sans 
pouvoir leur barrer le chemin. Le département avoit donné 
ordre de repousser la force par la force ; mais la muni- 
cipalité n'en a pas tenu compte. Nous étions, dans ce 
moment, à la fenêtre du Roi. Le peu de personnes qui 
étoient chez son valet de chambre, vinrent nous rejoindre. 
On ferme les portes ; un moment après nous entendons 
cogner: c'étoient Acloque et quelques grenadiers et volon- 
taires qu'il amenoit; il demande au Roi de se montrer seul. 
Le Roi passa dans sa première antichambre; là M.d'Her- 
villy vint le joindre avec encore trois ou quatre grenadiers 
qu'il avoit engagés à venir avec lui. Au moment où le 
Roi passoit dans son antichambre, des gens attachés à la 
Reine la firent rentrer de force chez son fils. Plus heu- 
reuse qu'elle (a) , je ne trouvai personne qui m'arrachât 
d'auprès du Roi. A peine la Reine étoit-elle partie, que 
ia porte fut enfoncée par les piques. Le Roi, dans cet 
instant, monta sur des coffres qui sont dans les fenêtres; 
le maréchal de Mailly, MM. d'HervilIy, Acloque et une 
douzaine de grenadiers l'entourèrent. Je restai auprès du 

(a) Mot charmant ! 



2-7° ÉLOGE HISTORIQUE 

panneau, environnée des ministres, de M. deM...etde 
quelques gardes nationaux. Les piques entrèrent dans la 
chambre comme la foudre; ils cherchoient le Roi , et sur- 
tout un qui tenoit les plus mauvais propos. Un grenadier 
rangea son arme, en disant: Malheureux ! c'est ton 
JRoi. Le reste dos piques répondit machinalement à ce 
cri; la chambre fut pleine en moins de temps que je n'en 
parle, tous demandant la sanction et le renvoi des mi- 
nistres. Pendant quatre heures, le même cri fut répété. 
Des membres de l'assemblée vinrent peu de temps après; 
MM. Vergnianxet Isnard parlèrent bien au peuple, pour 
lui dire qu'il avoit tort de demander ainsi au Roi sa 
sanction, et l'engagèrent à se retirer; mais ce fut comme 
s'ils ne parloient pas. Ils étoient bien long-temps avan: 
que de pouvoir se faire entendre; et à peine avoient-ils 
prononcé un mot , que les cris recommençoient. Enfin 
Petion et des membres de la municipalité arrivèrent : 
le premier harangua le peuple, et, après avoir loué la 
dignité et X ordre avec lequel il avoit marché, il l'en- 
gagea à se retirer dans le même calme , afin que l'on ne 
pût lui reprocher de s'être livré à aucun excès dans une 
fête civique. Enfin le peuple commença à défiler. J'ou- 
bliors de vous dire que, peu de temps après que le peuple 
fut entré, des grenadiers s'étoient fait jour, et Tavoient 
éloigné du Roi. Pour moi , j'etois montée sur la fenêtre 
du coté de la chambre du Roi. Un grand nombre de 
gens attachés au Roi s'étoient présentés chez lui le matin ; 
il leur fit donner ordre de se retirer, craignant la journée 
du dix-huit avril (a). Je voudrois m'étendre là -dessus; 



(a) Jusqu'au dernier moment , ce malheureux prince a toujours *Jojan» 
ceux cjui pouvoient le servir et le dttenrlre. 



DE MADAME ELISABETH. 2y I 

Biais, ne le pouvant, je me promets simplement d'y re- 
venir. Mais revenons à la Reine, que j'ai laissé entraîneï 
malgré elle chez mon neveu ; on avoit emporté si vite ce 
dernier dans le fond de l'appartement , qu'elle ne le vit 
plus en entrant chez lui. Vous pouvez imaginer l'état 
de désespoir où elle fut. M. Hue, huissier, et M. de V..., 
officier, étoient avec lui ; enfin on le lui ramena. Elle 
fit tout au monde pour rentrer chez le Roi ; mais 

MM. de Ch et d'H...., ainsi que nos dames 

qui étoient là, l'en empêchèrent. Un moment après, on 
entendit enfoncer les portes : il y en avoit que le peuple 
ne put trouver; et trompé par un des gens de mon neveu , 
qui lui dit que la Reine étoit à l'assemblée, il se dis- 
persa dans l'appartement. Pendant ce temps-là, les gre- 
nadiers entrèrent dans la chambre du conseil : on la 
mit, et les enfans, derrière la table du conseil ; les gre- 
nadiers et d'autres personnes bien attachées l'entourèrent, 
et le peuple défila devant elle. Une femme lui mit un 
bonnet rouge sur la tête, ainsi qu'à mon neveu. Le Roi 
l'avoit eu presque du premier moment. Santerre,qui con~ 
duisoit le défilé, vint la haranguer, et lui dit qu'on la trom- 
poit en lui disant que le peuple ne l'aimoit r pas ; qu'elle 
étoit aimée : il l'assura qu'elle n'avoit rien à craindre. 
On ne craint jamais rien, répondit-elle, lorsque l'on est 
avec de braves gens. En même temps, elle tendit la main 
aux grenadiers qui étoient auprès d'elle, qui ae jetèrent 
tous dessus. Cela fut fort touchant. 

Les députés qui étoient venus, étoient venus de bonne 
volonté. Une vraie députation arriva, et engagea le Roi 
à rentrer chez lui. Comme on me le dit, et que je ne vou- 
lois pas me trouver rester dans la foule, je sortis environ 
une heure avant lui; je rejoignis la Reine, et vous jugez 



272 ELOGE HISTORIQUE 

avec quel plaisir je l'embrassai : j'avois pourtant ignoré les 
risques qu'elle avoit courus. Le Roi rentré dans sa chambre , 
rien ne fut plus touchant que le moment où la Reine et 
ses enfans se jetèrent à son cou. Des députés quiétoient là, 
fondoient en larmes : les députations se relevèrent de 
demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que le calme fût 
rétabli totalement. On leur montra les violences qui 
avoient été commises. Ils furent très-bien dans l'appar- 
tement du Roi , lequel fut parfait pour eux. A dix heures, 
le château étoit vide , et chacun se retira chez soi. 

Le lendemain , la garde nationale , après avoir montré 
la plus grande douleur d'avoir eu les mains liées , et d'avoir 
eu devant les yeux tout ce qui s'étoit passé, obtint de 
Pétion l'ordre de tirer. A sept heures, on dit que les 
faubourgs marchoient : la garde se mit sous les armes avec 
le plus grand zèle. Des députés de l'assemblée vinrent de 
bonne volonté demander au Roi s'il croyoit qu'il y eût du 
danger, pour qu'elle se transportât chez lui (a). Le Roi 
les remercia. Vous verrez leur dialogue dans les journaux, 
ainsi que celui de Pétion, qui vint dire au Roi que ce 
n'étoit que peu de monde, qui vouloit planter un mai. 

Comme je savois que R . . . t'avoit donné de mes nou- 
velles , et que je n'ai pas trouvé un instant pour t'écrire, 
je ne me suis pas trop tourmentée; aujourd'hui même, je 
n'ai qu'un moment. Nous sommes jusqu'à ce moment 
tranquilles : l'arrivée de M. de la Fayette fait un peu de 
mouvement dans les esprits. Adieu; je me porte bien , je 
t'aime , je t'embrasse, et suis bien aise que tu ne te sois 
pas trouvée dans cette bagarre. 



(a) Six semaines après , ce fut tout le contraire, 

II 



DE MADAME ELISABETH. 273 

8 Juillet 1792. 

Il faudroit vraiment toute l'éloquence de M. me de Sé- 
vigné, pour rendre tout ce qui s'est passé hier; car c'est 
bien la chose la plus surprenante, la plus extraordinaire , 
la plus grande , la plus petite , &c. &c. : mais , heureusement, 
l'expérience peut un peu aider la compréhension. Enfin, 
voilà les jacobins , ies feuillans , les républicains , les monar- 
chistes, qui, abjurant tous leurs discordes, et se réunissant 
près de l'arche inébranlable de la constitution et de la 
liberté, se sont promis bien sincèrement de marcher la 
loi à la main , et de ne pas s'en écarter. Heureusement , 
le mois d'août s'approche, moment où, toutes les feuilles 
étant bien développées, l'arbre de la liberté présentera un 
ombrage plus sûr. Notre ville est tranquille, et le sera 
pour la fédération. Je tremble qu'il n'y ait quelques céré- 
monies religieuses; tu connois mon goût pour elles : de- 
mande à Dieu , mon cœur , qu'il me donne force et 
conseil. Adieu; je t'embrasse et t'aime de tout mon 
cœur. 



Juillet 



.792. 



Nos bons patriotes de l'assemblée viennent enfin, mon 
cœur, de prononcer que la patrie étoit en danger, vu la 
conduite des Rois de Hongrie et de Prusse, sans compter 
les autres, envers de pauvres êtres paisibles comme nous ; 
car que peut-on nous reprocher! tant il y a que la nation 
va se lever toute entière. 

Nos ministres ont pris le parti de s'en aller tous les six 
à-Ia-fois ; ce qui n'a pas laissé que d'étonner bien du monde, 
d'autant que leur détermination a été prompte, et qu'ils 

' S 



2jk ÉLOGE HISTORIQUE 

n'avoient point de confidens. II en est deux auxquels je 
m'étois attachée; tu conviendras que ce n'étoit pas la 
peine. 

Notre fédération s'apprête tout doucement. Quelques 
fédérés sont déjà ici : ils n'arrivent pas en troupes comme 
il y a deux ans, mais partiellement. Je viens d'en voir dé- 
barquer qui n'ont pas une tournure élégante. 

T. . . est assez tranquille chez elle. La mère de L. . . 
se meurt à-peu-près; celle-ci est toujours bien vertueuse: 
elle est à cheval dans le moment présent. La tante de 
Louis est arrivée chez sa belle-sœur: elle est touchante dans 
son erreur. Je lui en ai parlé avant qu'elle partit ; je la 
crois de bonne foi : elle m'a dit qu'elle prioit Dieu de 
l'éclairer. Le temps fera peut-être quelque effet sur elle. 
Son ame est sensible et droite ; elle aime véritablement 
tout ce qui a droit à ses sentimens. 

18 Juillet i 7',2. 

Vos prières, queîqu'indignes que vous prétendez 
qu'elles soient, nous ont porté bonheur, mon coeur; la 
fameuse journée du 14 s'est passée tranquillement. On 
a beaucoup crié vive Pétion et les sans - culottes. Lorsque 
nous sommes revenus, toute la garde qui accompagnoit 
le Roi, n'a cessé de crier vive le Rei : ils étoient tout 
cœur et tout ame; cela faisoit du bien. Depuis, Paris 
est fort calme; on ôte trois régimens et deux bataillon» 
de Suisses pour le camp de Soissons. On fait bien si Ton 
veut qu'il y ait des troupes; car le nombre des fédérés 
qui sont inscrits pour y aller, monte à 1,500. Je ne sais 
quand les 20,000 hommes seront complets. 

Je me porte bien , mon cœur , à l'exception de J* 






DE MADAME ELISABETH. 275 

chaleur, qui étoit très - peu supportable ces jours -ci. 
Nous avons eu un orage affreux ïa nuit d'avant- hier ; 
il a duré un temps immense. Le tonnerre est tombé sur 
les murs de Versailles. Adieu , mon cœur. Mes lettres 
doivent bien t'ennuyer; je crois que dans peu tu n'auras 
plus la patience de les lire : mais que veux-tu î. . . . (a) 
Je t'embrasse de tout mon cœur. 

a 5 Juillet 1792. 

Bon JOUR, ma R Ton Hélène est donc un bijou! 

Je n'en doute pas, mais j'en suis charmée; et je serois 
encore plus aise, je t'assure, de la voir, que de te croire: 
mais patience ; ta santé , j'espère , ne sera pas bien long- 
temps à se raffermir , et tu pourrois bientôt me venir 
joindre. Le beau moment, mon cœur, que celui-là! 
nous l'aurons acheté par une bien longue absence ; 
mais rî est un terme à tout. Je ne me flatte pourtant 
pas de te voir avant l'automne ; mais il est toujours joli 
de pouvoir en parler. 

Notre journée se passe tranquillement. Les dernières 
n'ont pas été tout-à-fait de même : on a voulu forcer des 
portes; mais la garde nationale, qui s'est conduite à 
merveille, a fait taire tout cela. On parle de suspendre 
îe pouvoir exécutif, pour passer quelques instans. Pour 
passer les miens d'une autre manière, je vais, le matin, 
trois ou quatre heures dans le jardin, pas tous les jours 
pourtant ; mais cela me fait beaucoup de bien. Adieu ; 
je t'embrasse de tout mon cœur , et finis faute de pou- 
voir te rien mander. 



(a) Elle avoit trop de choses à dire , et a'osoit rien confier au papier. 

S a 



2.y6 ÉLOGE HISTORIQUE 

La dernière lettre de M. mc Elisabeth est du S août 
1792. Elle y annonce expressément ïagonie du pou- 
voir exécutif. Efle ajoute qu'elle ne peut entrer dans 
aucun détail ; mais elle indique combien elle souf- 
froit de tous les retards des puissances étrangères. 



Lettres à Madame de Causait. 

Du 3 Septembre 1784. 

Je vous ai fait promettre par votre fille de vous rendre 
un compte exact de ma journée de lundi. Nous sommes 
parties à dix heures du matin : il faisoit une pluie à verse ; 
mais, malgré cela, tout le monde étoit de bonne humeur. 
Nous sommes arrivées, et avons été sur-le-champ à l'é- 
glise (a) y M. me de Brébeuf y est entrée ensuite. La cé- 
rémonie a commencé, et tout s'est passé comme à celle 
de M. me de Fontange, excepté qu'elle a communié avec 
la même hostie sur laquelle elle avoit prononcé ses vœux ; 
puis on l'a habillée, et elle a été sous le drap mortuaire. 
A suivi le moment que j'aime le mieux , qui est le baiser 
de paix. II me fait toujours un effet que je ne puis rendre ; 
c'est de si bon cœur que nous nous embrassons , quoique 
nous ne nous connoissions pas, qu'il est impossible de 
n'être pas attendri : mais je n'ai pourtant pas pleure; ce 
n'est pas mon usage. Pour Bombelles, elle étoit en san- 
glots; ce qui a été cause de grandes railleries, qu'elle a 
soutenues avec plus de courage que la migraine qui a 

(a) M."" Elisabeth ne craignoit point d'-ssister souvent ux pro . 
religieuses; elle y trouvoit toujours de (juoi s'édifier. 



DE MADAME ELISABETH. 2JJ 

suivi. Plusieurs de ces dames pleuroient aussi : ainsi vous 
n'eussiez pas été embarrassée, malgré les assistans. J'ai 
été fort heureuse, et voilà tout. Mais le mercredi j'avois 
oublié mon bonheur. Celui que je goûte ici est tran- 
quille. Je m'occupe beaucoup depuis huit jours que j'y 
suis; j'écris des lettres innombrables : cela ne me plaît 
guère; mais, lorsqu'on passe autant d'heures dans la 
journée sans voir autre chose que son chien, ma chère, 
on n'est pas fâché d'avoir ce genre d'occupation. Je -\$ou3 
prie de croire que sans cela j'en aurois beaucoup d'autres; 
par exemple, le dessin. II y a trois jours que je cric 
après M. B. ...... . et qu'il ne vient pas; je meurs 

de peur qu'il ne soit mort, Quand je dis que je l'at- 
tends depuis trois jours, il faut compter que c'est depuis 
hier. Je vais commencer un petit dessin pour les dames 
de Saint-Cyr : il est charmant. Je n'ai pas dit à, B. . , 
que c'étoit pour elles ; car je crois que cela l'auroit mi> 
de mauvaise humeur. 

J'attends avec impatience des nouvelles des courses 
de vos enfans; je ne doute pas qu'ils n'aient été reçus 
à merveille : mais je voudrois savoir à quoi en est une 
certaine grossesse, à laquelle il est permis de ne pas croire. 
Je voudrois bien qu'il me fut permis de croire à la gué- 
rison de votre jambe : je ne désire rien tant ; mai§ je 
vois avec douleur ce que l'on désire d'ordinaire, qui 
est la bonté de votre chair. Ne connoïtriez-vous pas un 
remède qui pût faire changer cette bonne qualité? En- 
fin, mon cœur, je juge d'après toutes les souffrances que 
vous éprouvez, que vous faites votre purgatoire dans c% 
monde; car, malgré vos douleurs, votre caractère est 
toujours le même ; toujours la même amabilité, la même 
confiance en Dieu, enfin la même résignation; sans 



Zy% ÉLOGE HISTORIQUE 

compter toutes les vertus qui naissent de cette résigna- 
tion. Comment pouvez-vous, malgré toutes vos dou- 
leurs de corps et d'esprit, vous croire trop heureuse! 
c'est une grâce bien particulière de Dieu. Je l'en bénis, 
et de ce qu'il m'a choisie pour en être l'instrument. 
Soyez sûre, mon cœur, que rien ne peut me faire plus 
de plaisir, que de penser que j'ai pu adoucir un peu 
l'amertume de vos maux. Que vous êtes bonne de m'as- 
sOcier^à vos prières'. Oui, mon cœur, aucune de vo* 
enfâns ne vous oubliera; je puis vous en répondre. 
J'oubliois de vous dire que, malgré le monde, j'avois 
passé quelque temps avec mon dépôt dans la chambre 
du conseil, et une grande partie du reste avec D. . . et 
plusieurs autres dames. 

Votre fille fera bien d'arriver, car je serois capable de 
lui enlever son trésor; je sens que je m'y attache beaucoup, 
et je me propose de lui en faire la peur. 



A la 



même. 



22. Novembre 1785 (a). 

ENFIN, mon cœur, vous avez eu vous-même des nou- 
velles de Raigecour. Voilà, j'espère, toutes vos inquié- 
tudes et vos sollicitudes maternelles finies : nous n'avons 
plus qu'à penser et à souhaiter d'arriver à l'heureux jour 



(a) M. m * de Causan étoit déjà attaque de \i maladie qui devoir 
duive au tombeau. Sa filie , M." c de Raigecour , étoit accouchée à Fontaine- 
bleau d'un garçon .qu'elle vcncit de perdre ; et elle y essuya une maladie vio- 
lente , pendant que sa mère se moumit à Paris. C'est cet'e double positim 
qui a donné lieu à M."" Elisabeth de se livrer à tous les sentimens expr.rr.és 
dans les lettres suivantes. 



DE MADAME ELISABETH. 279 

où on lui permettra de monter en voiture. Sur cela, je 
partagerai vivement votre impatience; car j'avoue qu'il 
m'ennuie de la sentir à Fontainebleau. Mais aussi c'est le 
seul sentiment que j'éprouve dans son absence : l'inquié- 
tude ne 5')' mêle en rien. Je sais qu'elle est bien, et très- 
bien ; que Lou . . . , qui en a bien soin , est content ; que 

M. D , médecin de Fontainebleau , et pour lequel 

j'ai une petite passion dans le cœur, est très-satisfait; que 
jVL me de La. ... , qui aime bien Raigecour, et qui lui en 
donne une grande preuve dans ce moment, m'écrit une 
lettre bien folle : tout cela me fait juger que nous le serions ^ 
si nous pensions à nous inquiéter. Or, comme ni vous ni 
moi n'avons le désir de le paroître, nous allons tout simr 
plement nous occuper du soin de rendre grâces à Dieu de 
l'heureux état de Raigecour, et de féliciter le pauvre petit 
Stanislas , qui a reçu sa récompense d'aussi bonne heure. 
Qu'il est heureux! qu'il est heureux! et qu'il a évité de 
dangers, auxquels il auroit peut-être succombé pendant 
sa vie ! J'aurois scrupule de prier pour lui. 

A présent vous allez dire à Mauléon : Prene^ la plume, 
ma fille , et donnera Madame de mes nouvelles. Dites- lui 
que je suis bien sage, que je l'aime encore un peu, parce que 
cela lui fera plaisir. Et puis moi, je vous dirai qu'il est im- 
possible d'être plus aimable que votre secrétaire, et que 
je vous embrasse toutes deux de tout mon cœur. 

A Madame Marie de Causan, 

Ce T, cr Décembre 3785, 

Je n'ai pas encore reçu le courrier, mais je ne fermerai 
pas ma lettre sans cela : c'est \t médecin qui en est cause, 

s i 



2.$Ç> ÉLOGE HISTORIQUE 

Ainsi j'espère que vous n'en êtes point en peine. J'ai été 
bien touchée de ce que vous nie mandez de M. me votre 
mère ; j'espère et je désire que toutes ses précautions soient 
inutiles. Je ne connois point de cérémonie (a) plus tou- 
chante, et qui en même temps inspire plus de terreur, que 
celle dont vous avez été témoin hier; joint à cela l'inquié- 
tude où vous étiez. Il est impossible que vous ne fussiez 
infinimentémue. Croyez, mon cœur* croyezque les prières 
que votre mère n'aura pas manqué de faire, attireront des 
grâces sur votre sœur : mais nous ignorons de quel genre; 
et c'est sur quoi il faut absolument s'en rapporter à la Pro- 
vidence. On prie beaucoup à Saint-Cy r. Nous sommes sures 

que ces prières seront bien reçues de Dieu. L'abbé M 

a dit aussi la messe pour elle. Enfin, mon cœur, il faut 
espérer que tontes ces prières réunies forceront ie ciel de 
vous rendre celle dont nous craignons si fort d'être sé- 
parées. Je ne sais pourquoi, mais je suis toujours prête à 
espérer. Ne m'imitez pas, mon cœur: il vaut mieux craindre 
sans raison, que d'espérer ainsi. Le moment où les yeux 
s'ouvrent est toujours moins fâcheux. 

Vous êtes l'objet de mon admiration ; il est impossible 
de réunir autant de qualités que vous en réunissez : que 
de courage, de sensibilité, de force! il faut que vous 
ayez un grand empire sur vous-même , pour que votre 
mère ne se doute pas qu'on lui cache quelque chose; et 
il est vrai que, dans L'état où elle est, on a peu de pré- 
voyance : les maux de nerfs accablent totalement ; et i! 
îe faut bien , puisqu'elle est plus occupée d'elle que de 
Kaigecour; rie n n'est plus éloigné de son caractère, que 
c^ette manière d'être. Je suis bien aise que S. . . . ne soit 



DE 31 AD AME ELISABETH. 28 l 

,pas inquiet, et suis fâchée de n'avoir pas pris sur moi 
d'envoyer tout de suite le M. . . , puisque j'aurois rempli 
votre intention, et évité à votre mère le chagrin de voir 
partir son médecin. Mais, d'un autre côté, je ne suis pas 
fâchée qu'il ait vu votre sœur; il aura peut-être éclairé 
les autres. 

En relisant ma lettre, je pense que vous prendrez peut- 
être toutes ces vérités pour des fadeurs: dans ce cas, 
appliquez-les à une autre, et ne manquez pourtant pas 
d'ajouter que rien n'est plus vrai. 

M. ie prince de L , qui loge au-dessus de moi , 

m'impatiente ; je crois qu'il marche avec des bottes fortes; 
et je le prends toujours pour des nouvelles. 

Voilà enfin le bulletin ; il est plus tranquillisant ; 
M. mc de La me mande que votre sœur s'est con- 
fessée , qu'elle a reçu ses sacremens , et qu'elle est plus 
tranquille; elle les a demandés elle-même. Le M. .... ne 
la trouve pas aussi mal qu'il s'y attendoit : il persiste à 
croire qu'il n'y a pas d'abcès ; mais il ne peut prononcer 
que demain. Il est plus tranquillisant que les autres. Je 
me hâte pour vous tranquilliser plus vite. 

A la même. 

8 Décembre 1785. 

Je suis émue et affligée au dernier point, mon cœur, 

de l'état de votre mère : l'arrêt de S me fait frémir. 

J'écrirai à M. me de La. pour que l'on 

trouve des prétextes pour faire rester votre sœur à 
Fontainebleau. Ils seront d'autant plus aisés, que, quoi- 
qu'elle soit bien , de long - temps elle ne sera en état 
d'être transportée. Si vous ne craignez pas d'attendrir 



2§1 ÉLOGE HISTORIQUE 

votre mère, dites-lui combien je partage ses douleurs, 
que je voudrois les prendre toutes , que je suis bien 
affligée de ne pouvoir lui rendre les soins que la tendre 
amitié que j'ai pour elle me dicteroit. Il m'en coûte bien 
depuis trois semaines d'être princesse : c'est souvent une 
terrible charge; mais jamais elle ne m'est plus désagréable 
que lorsqu'elle empêche le cœur d'agir. 

Vous avez sous vos yeux, mon cœur, le triomphe de 
ia religion. Je ne doute pas que vous neprouviez dans l'oc- 
casion qu'elle seule peut nous faire supporter le malheur, 
et, s'il est possible, le rendre léger. Je vois que vous aurez 
la grâce d'une résignation parfaite à la volonté de Dieu. 
II ne faut qu'un véritable désir pour l'obtenir ; et vous 
sentez trop combien elle vous est nécessaire pour ne pas 
la désirer vivement. Espérez tout de ce père qui vous 
aime si tendrement ; il vous soutiendra , partagera votre 
peine , et la rendra moins pesante. Pardon, mon cœur, 
de ce petit mot de sermon : quoiqu'il soit médiocre, dans 
ïa position où vous êtes, on est toujours bien aise d'en- 
tendre un peu parler de Dieu ; c'est ce qui m'a encouragée 
à cette inscience. 

Je prierai certainement les dames de Saint -Cyr de 
prier pour votre mère; et elles le feront de tout leur cœur, 
car elles aiment beaucoup votre mère. Je vous en prie, dites- 
lui aussi que je prie pour elle. J'ai eu peur, le jour que 
je l'ai vue, qu'elle ne fût fâchée, parce que je lui ai dit 
que je ne priois. pas; et quoique mes prières soient bien 
mauvaises , je prie exactement depuis ce moment. 

M. mc de Chois n'aura votre lettre que demain , 

parce que ces voitures sont d'une inexactitude insuppor- 
table, et qu'elle n'est arrivée que très-tard ; le courrier 
étoit parti. Adieu , mon cœur; j'espère que vous avez wn 






DE MADAME ELISABETH. 2$$ 

peu d'amitié pour moi : cela me fait bien plaisir, vous 
aimant beaucoup. Je vous embrasse de tout mon cœur. 



A la même. 



i o Décembre 1 7! 



Le bulletin d'aujourd'hui , mon cœur, me fait plaisir : 
je le trouve bon ; je reprends courage , en même temps 
que votre mère reprend de la force et de la nourriture. 
Je pense que, si cela continuoit quelques jours, il seroit 
cruel de laisser votre sœur à Fontainebleau; c'est de ces 
attentions qu'on ne pardonne guère , quoiqu'elles soient 
bonnes en elles-mêmes : je crois qu'il faudroit que S. . . en 
écrivît ou à le M. . . ou aux autres médecins , pour qu'ils 
consultent si Raigecour est en état de voir sa mère souf- 
frante. Votre sœur commence à manger du poulet : ainsi, 
d'ici à quelques jours , elle aura repris des forces , et l'on 
espéroit qu'elle seroit dans peu en état de partir. Con- 
sultez sur cela votre frère, S. .., M. me de Chois. . . , enfin 
tous vos amis, et M. Dasp. . . . que je nomme le der- 
nier, parce que je suis en colère contre lui ; je voudrais 
bien savoir de quoi il s'avise de vous gronder de m'avoir 
mandé une chose qui m'intéressoit autant que l'état affreux 
où étoit votre mère. Heureusement que vous ne l'avez 
pas écouté , et que vous avez rendu plus de justice que 
lui à l'intérêt que j'y prends. 

Je meurs d'envie de me livrer à l'espoir , mais je n'ose 
pas encore : pourtant, si ce mieux se soutient, nous pour- 
rions croire qu'elle en est quitte pour cette foisrd. Que 
j'en serais aise, mon cœur! Mais n'en parlons pas ; ce 
seroit trop joli 

Quoique M. n;4 de Ch. . . ne soit plus à Fontainebleau , 



284 ÉLOGE HISTORIQUE 

vouïez-vous bien m'envoyer tous les jours un bulletin 
pour moi! Le courrier I'ira prendre ; et si vous voulez que 
votre mère l'ignore , vous n'avez qu'à dire à vos gens de 
n'en pas parler, et de l'empêcher d'entrer. Adieu, mon 
cœur; j'espère que vous êtes plus tranquille; je désire 
que vous le soyez de plus en plu* : je vous embrasse de 
tout mon cœur. 

A la même, 

14 Décembre 178;. 

Votre lettre m'a touchée, mon cœur, à un point 
que je ne puis rendre que foiblement : la résignation et 
îe courage de votre mère , son désir de recevoir encore 
celui qui lui donne la paix et la tranquillité, l'état où 
vous ëteSy tout ce que vous me dites, m'a émue à un 
point extrême. J'ai été bien attendrie de son souvenir. 
Je vous l'ai déjà dit, mon cœur; mais je ne puis trop le 
répéter : c'est une vraie peine pour moi de ne pouvoir 
la soigner. Si je n'avois pas craint de l'émouvoir, j'aurois 
au moins été la voir : mais je me suis refusé cette conso- 
lation. Mais , mon cœur , si elle marquoit le moindre 
désir que j'y allasse, j'espère que vous me le manderiez, 
et que vous n'auriez nulle crainte de me faire voir un 
spectacle aussi touchant : il ne pourroit que m'édifier. 
Cependant ne faites point naître ce désir ; il seroit trop 
dangereux s'il ne venoit point d'elle. II seroit bien dif- 
ficile que vous eussiez des consolations sensibles dans le 
moment où vous êtes : mais votre résignation vous en 
attirera ; et si vous voulez bien vous examiner , mon 
cœur, le calme que vous ressentiez ce matin ne venoit-il 
pas de Dieu, peut-être même de la lecture que vous 






DE MADAME ELISABETH. 2$ j 

avez faite cette nuit , qui ne vous a point fait effet dans 
le moment, mais qui a gravé dans votre cœur la vérité 
qu'elle contient, et dont vous vous êtes fait l'application 
sans vous en douter î Croyez que Dieu a beau avoir l'air 
sévère , il est toujours plein de miséricorde pour ceux 
qui le servent fidèlement* Ne cherchez pas de consolations 
dans ce moment ; ce ne seroit pas le moyen d'en obtenir: 
contentez-vous de continuer, comme vous faites, de lui 
offrir à tout moment vos peines, et le sacrifice qu'il exige 
peut-être de vous. Regardez en même temps ce qui peut 
être un sujet de consolation : jugez votre malheur d'après 
celui des autres; et vous verrez que vous êtes moins à 
plaindre que vos sœurs. Vous jouissez au moins des der- 
niers momens où vous pouvez voir , entendre votre 
mère , et lui rendre tous les soins que votre cœur vous 
dicte; au lieu qu'elles joindront au malheur de ne la plus 
voir , celui de ne l'avoir pas vue jusqu'au dernier mo- 
ment. Que cette idée vous fasse supporter votre peine , 
sans vous pénétrer de celle à venir des autres. 

Raigecour ne saura pas de sitôt nos inquiétudes : je 
prierai M. me de JL.. . . de me mander quand elle voudra 
revenir, pour que vous y envoyiez quelqu un. On ne 
m'avoit pas mandé qu'elle fût inquiète et agitée , mais 
qu'elle parloit souvent de son fils , et qu'on la distrayoit 
de cette idée. Je n'en suis pas fâchée; cela prouve qu'elle 
recouvre toutes ses facultés. Le pauvre curé qui a eu la 
gaucherie de lui annoncer la mort de son fils , en a , 
dit-on , une attaque de chagrin. Je suis bien aise pour 
votre mère , et pour vous sur-tout , que l'abbé Lenfant 
soit venu; il vous aura fait du bien par sa morale, et 
par sa douceur, qui prêche aussi bien que lui. 

J'espère que vous serez convaincue, mon cœuf, que* 



2% 6 ÉLOGE HISTORIQUE 

dans tous ies temps , vous trouverez en moi une amie 
prête à tous les services que cette même amitié exigera , 
et que je n'oublierai jamais celle que votre mère veut 
bien avoir pour moi, qui en suis peut-être digne par le 
prix que j'y attache et le tendre retour que je lui ai voué. 
Je vous embrasse mille fois de tout mon coeur. 



A la même. 



15 Décembre 178; 



La prndence , mon cceur, la crainte d'abréger encore 
les jours de votre mère par la moindre émotion , me forcent 
à faire de nouveau à Dieu le sacrifice que je lui avoii 
déjà fait , de ne pas voler chez elle. II m'en coûte plus 
que vous ne pouvez l'imaginer ; mais Dieu l'exige. Quel 
reproche n'aurois-je pas à me faire, si le désir que j'ai de 
ia voir vous en privoit quelques minutes plutôt ! Mais, 
mon cceur, que je serois malheureuse, si elle et vous 
pouviez croire que ce ne soit pas la véritable raison , et 
que la crainte de voir un spectacle aussi triste en soit 
seule cause! Dieu m'est témoin que mon coeur est bien 
loin de ce sentiment. Dites à votre mère tout ce que 
mon cceur sent de regret de ne pouvoir pas la voir, de 
reconnoissance de tout ce qu'elle me fait dire par vous. 
Si vous le pouvez, dites-lui que j'espère qu'elle ne m'ou» 
bliera jamais ; qu'elle me donnera les grâces nécessaires 
pour persévérer, comme elle me l'assure; que je me fais 
une grande violence pour ne pas l'aller voir : mais je le 
dois. La vicomtesse d'Aumale , qui m'y engage pour elle 
seule, me charge de vous dire que vous n'entendez point 
parler d'elle, parce qu'elle est ici; mais qu'elle pense 



DE MADAME ELISABETH. 287 

bien à votre mère , qu'elle l'aime bien tendrement , 
qu'elle partage bien vivement la peine que je ressens. 
Adieu , mon cœur ; vous voyez ma raison , le chagrin 
que j'en ai. Mais S...., mais vous, mais votre sœur, 
mais vos amis , tous trouveront que je fais bien ; mais 
vous seule pouvez sentir et partager ma peine. Je vous 
embrasse mille fois , et j'espère que Dieu ne vous aban- 
donnera pas : je le prierai bien, mon cœur, de vous faire 
la grâce de lui être bien soumise , et de vous accorder, 
ainsi qu'à votre mère , par votre résignation , toutes les 
grâces qui vous sont nécessaires à l'une et à l'autre. 

A la même. 

17 Décembre 178^. 

J'AI été affligée en lisant votre lettre, mon cœur. Quoi- 
qu'il n'y ait rien qui me le pût faire croire, j'ai eu peur 
que vous ne trouviez ma réponse d'hier inconséquente: 
mais, si vous voulez relire ma lettre de la veille, vous 
verrez que, malgré le désir que j'avois de voir votre mère, 
je le sacrifîois dans la crainte qu'elle n'en fut fatiguée; 
que seulement je vous priois, si elle le demandoit, de 
me le dire, mais de ne point lui inspirer ce désir; qu'il 
seroit trop dangereux. Je ne vous avois fait cette question 
qu'au cas qu'elle voulût me parler, comme il arrive quel- 
quefois à l'article de la mort. Vous la croyez à l'abri de 
toute émotion : mais, quoiqu'elle soit toute abîmée dans 
la pensée de l'éternité, vous me donnez des preuves du 

contraire, puisque la vue de le M lui a tant déplu; 

celle de quelqu'un pour qui elle a eu de l'amitié, lui feroit 
bien plus d'impression > et peut-être fâcheuse. Elle y avoit 



2 8.8 ÉLOÔE HISTORIQUE 

préparé son courage; elle en avoit donc besoin. Tout 
me prouve que j'ai bien fait de me faire cette violence; 
et je vous assure que je ne vais pas au-devant de cette 
preuve : on ne recherche pas naturellement des choses 
aussi désagréables. Ainsi, vous pouvez m'en croire sans 
scrupule, mon cœur, je serois désolée si votre mère pcu- 
voit avoir des pensées contraires; et j'espère que vous 
voudriez bien les effacer, et lui dire qu'il m'en coûte 
infiniment, et que c'est pour elle seule que je n'ai pas. 
suivi le mouvement de mon cœur, qui me portoit bien 
à l'aller embrasser encore, m'édifier de ses vertus. Pardon, 
mon cœur, si je me suis laissée aller à ma sensibilité; 
vous n'avez pas besoin que la vôtre soit excitée : mais 
il m'étoit nécessaire de vous dire encore ce que j'avois 
dans l'ame sur tout cela ; il me seroit insupportable que 
vous eussiez cru un moment que je manque de sentiment 
pour votre respectable et vertueuse mère, que j'aime plus 
que je ne peux l'exprimer. Ses vertus sont portées à un point 
bien sublime, que j'admire et dont je bénis le ciel. Que 
l'idée de l'éternité devient douce, lorsqu'en ce moment 
l'on peut se dire, J'ai vécu toute ma vie pour Dieu; j'ai 
peu de fautes à lui présenter, mais beaucoup d'amour et 
de désir de jouir du bonheur réservé à ceux qui l'ont 
servi avec autant de fidélité et d'amour que votre mère î 
Il y a long-temps qu'elle se prépare à ce moment, et elle 
en reçoit la récompense. 

J'ai été hier à Saint-Cyr; on y prie pour votre mère de 
tout son cœur, et l'on m'y a bien parlé d'elle, ainsi que 
de votre sœur et de vous. Del... est dans l'enchantement 
de la lettre que vous lui avez écrite. Je n'ai reçu votre 
seconde qu'en rentrant : j'y ai envoyé ; et dès que votre 
sœur sera éveillée, vous aurez la réponse. Adieu, mon 

cœur ; 



DE MADAME ELISABETH. 289 

cœur; aimez-moi un peu, et ne m'écrivez qu'un mot pour 
me dire que vous n'êtes point fâchée ; car cette idée ajoute 
encore beaucoup à ma peine: mais ne le faites que si vous 
en avez le temps; car, dans l'état où vous êtes, il est 
inoui que vous en ayez le courage, et il seroit cruel de 
vous le demander. Je vous embrasse mille fois , mon 
cœur. 

J'ai vu ce matin le M..,, qui m'a répété ce que vous 
m'avez dit; il a ajouté que, si le ventre se détendoit, il 
espéroit que cela seroit encore plus long. Vous êtes bien 
aimable de m'avoir fait partager cette foible espérance; 
j'en suis digne par l'intérêt que j'y prends. Le bulletin de 
ce matin me fait plaisir; je voudrois qu'il continuât sur 
ce ton. Je vous embrasse encore de tout mon cœur. 

A la même, 

2,4 Décembre 1785. 

MONSIEUR étoit chez moi lorsque je vous ai écrit; 
ce qui fait que je n'ai pu vous assurer que j'exécuterois vos 
ordres pour ma communion : mais j'espère que vous n'en 
avez pas douté. C'est ce matin que j'ai eu ce bonheur; 
et quoique mes prières soient bien mauvaises, et que ma 
personne soit bien indigne de prier pour votre mère, je 
l'ai fait, et en même temps j'ai un peu prié pour ses 
enfans. Que vous êtes heureuse , mon cœur, de commu- 
nier à la messe de minuit! c'est tout ce que je désire, 
et ce qui ne m'arrivera jamais. J'espère, mon cœur, que 
vous y penserez à moi. J'ai vu M. iIe de FI... dimanche; 
elle m'a dit que le curé de Saint-Suîpice étoit d'une 
grande édification de votre mère.. Cela ne m'a point 

T 



2£0 ÉLOGE HISTORIQUE 

étonnée, comme vous le sentez : je suis accoutumée a 
l'être par elle. Je vous écris, parce que cela me fait plaisir, 
et non pour que vous me répondiez. Ainsi, mon cœur, 
ne vous gênez point; j'aime mieux que vous m'aimiez 
sans m'écrire, que de m'écrire sans m'aimer. 

A la même. 

Décembre 1785 (a). 

VOTRE lettre, mon cœur, m'a pénétrée et d'admiration 
et de douleur. Oui, sans doute, votre mère jouissoit déjà 
du bonheur qui lui est réservé : il est impossible de n'être 
pas consolé de la voir pénétrée d'amour de Dieu et du 
désir de le posséder à jamais. Vous êtes bien heureuse , 
mon cœur, d'avoir aussi bien profité des exemples d'un 
aussi bon modèle. Dieu vous en récompensera, en vois 
accordant la grâce dont vous avez besoin dans cette 
occasion. Ayez confiance en lui, mon cœur : il n'aban- 
donnera ni votre sœur ni vous ; il vous donnera la force de 
soutenir cet assaut. Votre frère mandera à madame de 

L ce qu'il voudra qu'elle fasse : elle pense qu'il faut 

attendre, pour commencer à lui dire que sa mère est ma- 
lade, que Raigecour soit ramenée à Versailles, pour l 
qu'elle retombe malade là -bas. Lorsqu'elle le saura, il 
me semble que rien ne peut vous empêcher de venir la 
voir : cependant je vous prie de ne le point faire, que les 
médecins n'aient jugé, qu'il n'y a pas d'inconvénient. 
Soyez sûre que nous hâterons ce moment le plus que nous 



(a) Cette lettre est écrite après la réception i J .e celle qui'annoncoit )* 
mort de M*' de Causan. 



DE MADAME ELISABETH. 2c; i 

pourrons pour la consolation des deux ; car je ne doute 
pas qu'elle ne le désire beaucoup. 

Vous n'avez pas besoin de la prier de se souvenir de 
vous. Soyez sûre qu'elle ne cessera de veiller sur ses en- 
fans, et de demander tout ce qui leur sera utile : aussi 
suis-je bien reconnoissante que vous m'ayez mise du 
nombre. Je redoute, comme vôiis, ces foiblesses qui vous 
ont effrayée : il faut mettre, à son exemple, nos craintes 
et nos désirs au pied du crucifix ; lui seul peut nous ap- 
prendre à supporter les épreuves que le ciel nous destine. 
C'est-Ià le livre des livres, mon cœur; lui seul élève et 
console l'ame affligée. Dieu étoit innocent, et il a souffert 
plus que nous ne pouvons jamais souffrir, et dans notre 
cœur, et dans notre corps: ne devons-nous pas nous trouver 
heureux d'être aussi intimement unis à celui qui a tout 
fait pour nous! Que cette idée nous encourage, mon 
cœur, et nous fortifie ! II y a de cruels momens à passer 
dans la vie , mais c'est pour arriver à un bien infiniment 
précieux pour quiconque est un peu pénétré d'amour de 
Dieu : et qui sait si nous ne serons pas bientôt à cet ins- 
tant redouté de tant de personnes et si désiré de votre 
niêre! Tâchons démériter qu'il soit aussi calme et aussi 
exemplaire. 

Quoique je vous exhorte à la résignation, je vous as- 
sure, mon cœur, que je suis bien loin de l'avoir , quoique 
pénétrée des grandes vérités dont je vous parle. 

Je n'ai point envoyé Lou à Fontainebleau ; c'est lui 

qui, par amitié pour votre sœur, y a été : il reviendra 
demain l'après-midi, Adieu, mon cœur ; j'espère que vous 
êtes convaincue de l'amitié que j'ai pour vous, et que je 
n'ai pas besoin de vous l'assurer davantage. 

Si vous allez à Suzy , vous continuerez à> m écrire 

T 2 



2.$2 ELOGE HISTORIQUE 

lorsque vous en aurez envie et besoin. Je n'en sais plus 
l'adresse. Je vous embrasse de tout mon cœur. 

A la même. 

Février 1786. 

Je grognois déjà : il y a plus de huit jours que je n'avois 
eu de vos nouvelles deSuzy; et si M."" de La. ... ne m'en 
avoit donné, j'aurois été fâchée tout de bon contre vous , 
Madame, qui prétendez qu'on ne pensera bientôt plus à 
vous. Vous tenez là des propos très-ridicules; et si vous 
ne vous taisez, on instruira votre procès, qui sera jugé des 
plus sévèrement. A propos de procès, le cardinal est au 
criminel; Dieu sait quand et comment cela finira : en 
attendant, il ne jouit pas du beau temps qu'il fait; et c'est 
ce qui, à sa place, me pénétreroit de douleur. J'ai bien 
été me promener à Montreuil tous ces jours-ci, et j'y ai 
joui du triste spectacle d'un agonisant, un nommé Péc/trr , 
que votre sœur connoît : il est mort en six heures de 
temps ; je suis fâchée de sa mort; c'étoit un homme intel- 
ligent et actif. Je lui ai vu recevoir le bon Dieu ; je ne crois 
pas que cela s'efface de long-temps de ma mémoire. Prie* 
pour que j'en profite. 

Vous sentez que je n'ai pas été peu touchée de l'empres- 
sement que vous avez de remonter toutes les deux dans 
vos chambres. Pour moi , j'interromps tout en pareille 
occasion. Que vous êtes bien aimables ! La conversation 
eut-elle tous les attraits possibles, rien ne me fait un 1 
plaisir, sur-tout lorsqu'il n'est plus question ni de colique, 
ni de mal de côté. Je suis très-aise que vous ayez écrit à 

D et que vous en soyez aussi éprise. Ma sanu 

bonne; je vais déjeuner, et puis à la chasse. 



DE MADAME ELISABETH. 2pj 

A la même, 

i. er Mars iyS6. 

Je suis bien contente, mon cœur, de ce que vous me 
dites de votre sœur. Je serois fâchée que ses douleurs de 
côté reprissent vivement; mais comme j'espère qu'elles ne 
tiennent qu'à la fatigue, j'espère aussi que cela n'aura pas 
de suite : de plus, lorsqu'on a une obstruction, il arrive 
souvent que l'on en souffre; ainsi vous avez tort de vous 
en tant affliger. Mais votre sœur auroit encore plus de tort 
de n'être pas d'une parfaite exactitude à son régime; c'est 
absolument nécessaire. D. . . . me disoit encore, l'autre 
jour, qu'elle n'étoit point forte, qu'elle avoit besoin de 
ménagement. Je suis convaincue que le carême lui fera 
du bien : elle ne jeûnera pas; mais elle se privera de tout 
ce qui ne lui est pas permis; par exemple, des courses 
trop fortes, que le désir et le besoin de se dissiper lui font 
entreprendre. Sa position est terrible : il faut qu'elle ne 
fasse rien qui la fatigue ; et aussi il est nécessaire qu'elle 
chasse les idées noires qui l'occupent sans relâche. Vous 
avez toutes deux une douleur et une inquiétude diffé- 
rentes, qui viennent de votre santé. Je suis, comme vous, 
dans l'étonnement et l'admiration que votre sœur n'ait pas 
été enchantée du spectacle. De plus, son cœur est placé, 
et son sort décidé ; au lieu que vous, mon cœur, vous ne 
savez ce que vous deviendrez. Vous n'aviez jamais pensé 
que votre mère pouvoit vous être enlevée; vous vous re- 
posiez de tout sur sa vigilance, sur ses soins : souvent 
elle vous évitait des peines en prévenant de petites fautes, 
peut-être même sans que vous vous en fussiez doutée. 

T 3 



294 ÉLOGE HISTORIQUE 

Maintenant son souvenir vous accable : cet amour-propre 
qui étoit satisfait de plaire à votre mère , cherche une 
autre pâture; il en a besoin : la seule qui lui convienne est 
Dieu; il y trouvera son compte, si vous le lui livrez tout 
entier. Qu'est-ce qui peut le satisfaire davantage que de 
pouvoir dire , J'ai bien fait; Dieu est content dcmoi , il 
m'approuve ; je suis dans la voie où il m'appelle ! Et vous 
y serez toujours , mon cœur, lorsque vous en aurez le désir: 
il suffit d'y dresser son intention. N'allez pas vous troubler le 
cœur, en cherchant à découvrir ce queDieu exige de vous: 
il vous l'a caché, ii ne veut donc pas que vous l'interrogiez. 
Soumettez-vous, mon cœur; vous ne le ferez pas changer: 
allez au jour le jour ; dites-vous le matin tout ce que vous 
devez faire dans la journée, et pourquoi vous devez le 
faire ; n'anticipez pas sur le lendemain , et ne changez 
jamais de résolution bien prise, sans de très-fortes raisons. 
Quelque temps de fermeté sur vous-même remettra le calme 
dans votre cœur; et sur toute autre chose, chàssez-en le 
scrupule ; car rien ne trouble et ne jette dans la mauvaise voie 
comme le scrupule. Le scrupuleux ne peut ni parler, ni se 
taire, ni agir, ni rester, sans croire avoir offensé Dieu 
grièvement. Allons à Dieu avec la confiance qu'il a si Lien 
méritée. Pourquoi nous troubler sur ce que nous de 
dronsî nous serons fidèles, et Dieu y pourvoira. Quelle 
tournure aurai-je dans le monde î celle que j'y ai eue 
jusqu'à présent; j'y serai douce, simple, réservée, ne m'y 
iivrant point, parce que j'en connois le danger, &c. 

A là même. 
Que vous ues drôle, mon cœur, d'avoir er petnr de 



DE MADAME ELISABETH. 295 

k lettre que vous m'avez écrite! Je vous assure qu'elle 
m'a fait grand plaisir, et que je suis très-touchée de la 
confiance que vous avez en moi ; je n'ai que le regret 
de n'en être pas assez digne et de ne pouvoir calmer à 
jamais votre amermais, comme il faudroit être non-seu- 
lement plus sainte, mais plus puissante que moi, je ne 
l'entreprendrai pas, et je me contente d'être parfaitement 
heureuse que mes lettres vous fassent du bien dans le 
moment. Je suis convaincue que vous n'aurez pas autant 
de peine que vous le craignez, à vous décider de vous 
approcher des sacremens : vous en sentirez le besoin,, 
mon cœur ; et pour peu que vous ayez été exacte à y 
aller deux ou trois mois, cela ne vous coûtera plus par 
la suite. D'ailleurs, vous aurez bien le temps de vous 
y préparer, n'étant pas exposée à beaucoup de distrac- 
tions. 

Vous avez besoin de consulter le curé pour f instruction 
de votre cœur, pour reprendre souvent du courage; tout 
cela vous mènera à vous confesser sans vous en douter. 
Je conçois le désir que vous avez de commencer les 
fonctions dont vous a chargée votre mère : les conseils 
qu'elle vous donnoit , seront toujours présens à votre 
esprit , et vous donneront les lumières nécessaires pour 
inspirer à la pauvre petite les sentimens que vous desirez 
qu'elle ait. Mais ne vous troublez pas, mon cœur, d'en 
être éloignée; vous ne l'avez fait que d'ap.rès le conseil de 
gens sages et éclairés. D'ailleurs, les trois semaines seront 
bientôt passées, après lesquelles vous la rejoindrez et vous 
vous livrerez toute entière à bien remplir les vues de 
votre mère; et si elle avoit perdu quelque chose dans 
cette courte absence, vos soins répareront bien vite 
ce petit mal : elle aura été fort occupée de sa première 

T 4. 



2.^6 ÉLOGE HISTORIQUE 

communion, et peut-être lui trouverez-vous plus de faci- 
lité et d'ouverture. 

Ne vous inquiétez pas de la santé de Raigecour; D . . . 
ia verra à son retour : on a bien fait de lui écrire. Je suis 
bien pressée, et je finis en vous embrassant toutes les deux 
de tout mon cœur. 

J*ai oublié d'envoyer ma lettre à la poste : ainsi nous 
allons causer encore un peu. 

II me tarde de lire la vie de votre mère ; elle m'édi- 
fiera et me fortifiera : j'en ai plus besoin que personne; 
je suis bien foible , et d'autant plus coupable, que rien 
ne me distrait , ni chagrin, ni inquiétude, ni plaisir bien 
vif. J'en aurai bientôt un, qui n'est pas de ce monde, et 
que votre sœur regretteroit bien , si sa santé étoit meilleure ; 
c'est une profession, à Saint-Cyr, de deux dames (dont 
une belle comme un ange), qui s'appellent de Verteuil 
et de Bar: vous vous unirez à ma joie, mon cœur. Si 
votre sœur est bien le samedi-saint, nous irons y chanter 
V-Alleluia. 

A la même, 

io Avril V) 

ENFIN, mon cœur, cette lettre vous trouvera à Paris. 
Je suis une bien ingrate créature : vous n .reuse 

dans vos sacrifices, qu'il est indigne à moi de vous parler 
du bonheur que j'éprouve de sentir votre sœur plus près 
<3e moi. Je voudrois bien être déjà au mardi de Pâques: 
cela n'est pas trop bien ; car cette semaine est 1 ieo bonne, 
bien sainte, bien capable cïe renouveler en nous cet esprit 
de ferveur qui a tant de penchant à se refroidir. Vous 
serez peut-être arriigée de vous retrouver à Paris; et VOUS 



DE MADAME ELISABETH. 297 

le serez sur-tout d'entrer à Bellechasse : cela est parfaite- 
ment naturel; mais, mon cœur, vous êtes destinée à y 
vivre. 11 faut vous y rendre heureuse; et pour cela, il faut 
vous faire un plan de vie toute occupée, où le monde 
n'entre pour rien, dont rien ne vous dérange, que vous 
suiviez du moment même où vous aurez mis le pied dans 
le couvent. Vous allez me trouver bien sévère : mais , 
mon cœur, l'homme est si foible, que nécessairement il 
se relâche dans ses bonnes résolutions; et vous seriez bien 
étonnée, si, malgré vos résolutions, vous veniez à vous 
apercevoir, au bout de deux mois, que vous n'avez pas 
suivi votre plan : et quelle peine presque insurmontable 
n'auriez-vous pas à le reprendre! Je vous en parle par 
expérience : j'ai été très-dissipée cette année ; le voyage 
de Saint-CIoud, et même l'été, m'avoient absolument ôté 
le goût de la vie presque solitaire que je mène. Je m'en- 
nuyois , je me déplaisois chez moi ; enfin, si une grâce 
particulière ne fût venue m'aider , j'aurois peut-être fini 
par haïr la vie tranquille et douce , loin du tumulte du 
monde. Fuyons le monde, qui n'a que trop de charmes 
pour un cœur qui craint de rentrer en lui-même et de 
se voir tel qu'il est. Vous êtes, Dieu merci, loin de cet 
état : mais vous avouez vous-même que vous aimeriez 
le monde, les spectacles; vous n'y êtes pas destinée. Votre 
état , votre âge , vos principes , les ordres de votre 
mère, &c. &c. II faut donc éviter tout ce qui peut vous 
faire sentir ce vide , cet abandon , ce besoin que votre 
cœur a d'attachement , tous moyens dont le démon se 
sert, et dont il se servira avec bien plus de su-ecès et de 
malice, au moment où vous vous séparerez de votre sœur. 
Il faut , mon cœur , user de votre courage et de votre 
religion. Vous avez le bonheur d'avoir un confesseur e« 



%f% ÉLOGE HISTORIQUE 

qui vous pouvez avoir toute confiance ; c'est un grand 
don du ciel : profitez -en, ouvrez-lui votre cœur sans 
réserve; la plus petite vous priveroit peut-être de bien 
des grâces : et quelle consolation n'éprouve-t-on pas de 
verser toutes ses peines dans le sein d'un ami sincère, 
éclairé, qui vous présentera toujours le véritable remède, 
qui vous entendra parfaitement lorsque vous lui parlerez 
de votre mère , de vos regrets , des lumières que vous 
trouviez en elle et qui vous manquent à présent, qui 
vous rappellera les exemples qu'elle vous a donnés toute 
sa vie! 

J'ai fait mes pâques ce matin ; je me suis rappelé une 
certaine semaine sainte que j'ai passée avec votre mère. 
Que nous étions heureuses! Jamais je n'en passerai de 
pareille ; elle m'assura que je persévérerois : elle en sera 
la cause; ses exemples, cette dernière parole, la lettre 
qu'elle m'a écrite, tout me donne de la confiance. Vous 
lui avez dit de me mettre au nombre de ses enfans. Ah! 
j'y suis bien de cœur; car je i'aimois bien, bien tendre- 
ment Mais j'ai peur de vous attendrir, en vous 

rappelant un souvenir aussi touchant que pénible pour 
votre cœur. Je me suis laissée aller au d^sir du mien , en 
parlant d'un objet aussi intéressant pour vous que pour 
moi : n'en parlez pas à votre sœur; sa santé exige plus 
de ménagement. Pardon aussi de mon sermon. 

A la 77i cm e, 

zc) Avril 1786. 

Vos lettres me l'ont grand plaisir, mon cc«rur : j'avoi* 
peur que vous ne fussiez fâchée contre moi; mais la 



DE MADAME ELISABETH. 2c>y 

dernière me prouve que vous êtes trop indulgente, et je 
vous en rends grâces bien vivement. 

J'espère que vous aurez fait des jugemens téméraires 
sur la paresse des voyageurs. Je ne suis plus inquiète de 
ces élancemens , puisque la tumeur est si près d'être 
partie. Les eaux, et sur-tout le régime qu'elle suivra, la 
guériront, j'espère, tout-à-fait, pour cette partie-là. Je 
compte la bien prêcher , toutes les fois que je lui écrirai, 
pour qu'elle prenne exactement ses bouillons ; ce que je 
crois bien essentiel , parce que, tant qu'elle conservera 
quelque embarras , sa santé ne sera jamais parfaite. J'espère 
que vous en ferez autant de votre côté, afin qu'elle n'en 
prétexte pas cause d'ignorance. Je suis bien aise qu'elle 
ait amené Joseph; ie pauvre petit sera mieux avec elle, 
plus tranquille : mais ce sera un grand crève-cœur en 
arrivant à Fr. . . de n'avoir que son neveu à présenter. 
Vous avez donné une bien bonne idée à votre frère pour 
ia Suisse : je désire qu'elle puisse avoir lieu; car j'avois 
une belle peur qu'elle ne fût à Plombières , &c. &c. 

Vous voilà donc établie dans toutes vos fonctions; 
j'en suis bien aise. Je me réjouis aussi de ce que la petite 
est dans un moment de ferveur; cela vous tdonnera du 
courage pour les momens de dégoût, qui ne seront pas 
rares , j'ai peur: mais, comme vous profiterez bien de 
celui-ci pour prendre de l'ascendant sur elle, en lui faisant 
sentir que vous ne voulez que son bonheur, vous répa- 
rerez les torts qu'on lui a faits à. ... ; et vous serez pour 
le coup bien glorieuse et bien heureuse des éloges qu'on lui 
donnera. Vous avez bien raison de ne la vouloir pas quitter 
un moment ; rien n'est plus dangereux que la société des 
pensionnaires; et comme il y en a de tous les genres, le 
plus sûr est de les éviter : elle y gagneroit au moins le 



3©0 ELOGE HISTORIQUE 

dégoût de Poccupation, comme la pauvre M. ,,c D. . . . 
H n'est pas à craindre pour vous que vous l'ayez jamais : 
ainsi vous faites très-bien de profiter de son esprit pour 
vous délasser et pour parler de vos chagrins. On est trop 
heureux de trouver des gens qui nous entendent ; c'est si 
rare, sur-tout quand on est profondément affligé! Quoique 
notre siècle se pique de beaucoup de sensibilité, elle est 
plus dans le discours que dans le cœur. 

Vous m'avez mandé que vous receviez les visites des 
amis de votre mère, comme un hommage qu'ils rendoient 
à sa mémoire. Je puis vous assurer que ce n'est pas leur 
seul motif, et que tous ceux que je connois vous aiment 
et vous estiment véritablement. Vous n'avez pas assez 
d'amour-propre sur cet article. 

Adieu, mon cœur ; vous êtes bien aimable : vos lettres 
me font un vrai plaisir, et soyez bien convaincue que je 
vous aime bien tendrement. 

A la même. 

21 Septembre \j$6.' 



J'AI bien envie de vous gronder sur un autre article. 
Vous vous laissez trop aller au mécontentement de vous- 
même ; vous vous enfoncez trop dans les regrets justes 
que vous avez. Dieu veut plus de soumission, mon cœur, 
d'une aine qu'il a formée a son image et comblée de ses 
dons. Vous pleurez une mère tendre, qui mérite des regrets 
éternels : mais vous cherchez trop de consolation dans 
les hommes; soyez bien sûre que vous ne serez moins 
malheureuse que lorsque vous regarderez cette langueur, 



DE MADAME ELISABETH. 301 

ce dégoût des choses qui vous piaisoient autrefois, comme 
une vraie tentation. Demandez-moi ce que vous feriez, 
si vous aviez le malheur d'en avoir d'assez fortes pour 
absorber entièrement vos idées, vous détacher même des 
lectures spirituelles, à l'exception de celles qui auroient 
rapport à votre tentation : ce ne seroit pas pour la com- 
battre que vous vous attacheriez à cette lecture , de pré- 
férence; ce seroit pour avoir un prétexte d'y penser. Voiià 
ce qui vous arrive, mon cœur, et voilà en quoi vous 
avez tort. Allez à Dieu simplement; imitez ces enfans 
dont parle l'ilvangiie, que Jésus-Christ donne pour mo- 
dèles : nous devons tous tendre à cette simplicité qui 
plaît à ce Sauveur adorable. Écriez-vous avec le Pro- 
phète : Aion père et ma mère m J ont abandonnée ; je suis 
une orpheline : vous vous en dîtes le père ; je vous prierai 
donc avec confiance ; et de là, mon cœur, imposez-vous 
ïa loi de ne penser à votre mère que pour l'admirer , 
lui demander conseil, en vous rappelant ce qu'elle vous 
disoit : ne vous permettez aucun retour sur vous , sur 
votre frère , sur tout ce qui peut vous rappeler votre 
perte pour ce monde ; occupez-vous sans y chercher du 
goût, mais parce que Dieu vous a ordonné le travail, 
et que le vôtre est d'occuper votre esprit. Vous verrez 
que , si vous êtes fidèle à ces pratiques , petit à petit 
vous reprendrez du goût pour tout ce qui vous plaisoit, 
et vous ferez taire le tentateur; par-là vous obtiendrez 
plus de grâces du ciel : elles ne seront peut-être pas sen- 
sibles ; c'est encore à quoi il faut se soumettre. 

j'ai lu à M. n,e de Cimery (a) la vie que vous m'avez 

(a) Sa première femme de chambre , qu'elle airooit beaucoup , et dont 
elle fait ur. g-and éloge dans une lettre à M. m ' de Kaigecour. 



302 ELOGE HISTORIQUE 

envoyée : la tête lui en tourne; elle aime M. D 

à la folie; elle n'a fait que pleurer depuis le commence- 
ment jusqu'à la fin. Ménagez-vous, mon cœur ; vous en 
avez grand besoin : prenez des choses rafraîchissantes 
et délayantes en même temps; je vous en prie. Adieu, 
mon cœur ; je vous embrasse bien tendrement. 



Lettres à M. l'Abbé R. . . D. . . L . . . 

\0 Octobre 1-39. 

Je ne puis résister, monsieur, au désir de vous don- 
ner moi-même de mes nouvelles. Je sais l'intérêt que 
vous voulez bien y prendre ; je ne doute pas qu'il ne me 
porte bonheur. Croyez qu'au milieu du trouble et de 
l'horreur qui nous poursuivent, j'ai bien pensé à vous, 
à la peine que vous éprouviez, et que j'ai eu une grande 
consolation en voyant votre écriture. Ah ! monsieur, quelles 
journées que celles du lundi et du mardi (a)! Elles ont 
fini pourtant beaucoup mieux que les cruautés qui s'étoient 
passées dans la nuit ne pouvoient le faire croire. Une 
fois entrés dans Paris, nous avons pu nous livrer à l'espé- 
rance, malgré les cris désagréables que nous entendions 
autour de la voiture: ceux de vive le Roi , vive la m 
étoient les plus forts; une fois à l'hôtel de ville, ceux de 
vive le Roi furent les seuls qui se firent entendre. Les 
propos de ceux qui entouroient notre voiture, étoient les 
meilleurs possible; la Reine, qui eut un courage inerc; 
commence à être mieux vue par le peuple. J'espère qu'avec 
du temps, une conduite soutenue, nous pourrons regagner 

(<i) 5 et C octobre. 



DE MADAME ELISABETH. 303 

l'amour des Parisiens, qui n'ont été que trompés. Mars 
les gens de Versailles, monsieur! Avez-vous jamais vu 
une ingratitude plus affreuse! Non; je crois que le ciel, 
dans sa colère, a peuplé cette ville de monstres sortis 
des enfers. Qu'il faudra de temps pour leur faire sentir 
leurs torts! Et si j'étois roi, qu'il m'en faudroit pour croire 
à leur repentir! Que d'ingrats pour un honnête homme! 
Croiriez-vous bien , monsieur, que tous nos malheurs, 
loin de me ramener à Dieu, me donnent un véritable 
dégoût pour tout ce qui est prière : demandez au ciel 
pour moi la grâce de ne pas tout abandonner. Je vous 
le demande en grâce; et prêchez-moi un peu, je vous 
prie : vous savez la confiance que j'ai en vous. Deman- 
dez aussi que tous les revers de la France fassent rentrer 
en eux-mêmes ceux qui pourroient peut-être y avoir con- 
tribué par leur irréligion. Adieu , monsieur; croyez à 
toute l'estime que j'ai pour vous, et au regret que j'ai 
<i'en être éloignée. 

La personne qui vous remettra cette lettre, se chargera 
de la réponse. 

30 Novembre 1790. 

ÉTANT fort inquiète, monsieur, du parti que prendra 
i'abbé de M (a) , et ne pouvant pas le lui de- 
mander, vous seriez bien aimable de me tirer de peine, 
en vous en informant. J'espère que ses principes sont à 
l'épreuve de tout; mais j'ai besoin d'en avoir la certi- 
tude, ayant contribué à son avancement. Vous jugez 
combien je serois affligée qu'il pût dpnner dans l'erreur. 
Je l'ai été qu'il se soit a.utant mêlé des affaires du 

(a.) Sur le serment demandé aux ecclésiastiques. 



304 ÉLOGE HISTORIQUE 

moment : mais il avoit un bon motif; au lieu que, dans 
cette circonstance, rien ne pourroit l'excuser. On doit 
savoir soutenir sa foi. Voyez-le donc, je vous en prie; 
sachez son opinion; si ses principes sont ébranlés, s'il a 
besoin d'y être rappelé , parlez-lui avec force : et si vous 
croyez que cela puisse lui être utile, montrez-lui ma 
lettre; et en lui rappelant ce qu'il me doit , faites -lui 
bien envisager que je me suis intéressée à lui, parce que 
je l'ai cru ferme dans ses principes et capable de faire 
le bien. Que de reproches n'aurois-je pas à me faire, s'il 
venoit à tromper mon attente ! Voyez-le, je vous prie, 
le plutôt que vous pourrez; et ne doutez pas de la par- 
faite estime que j'ai pour vous, monsieur. 

, 79 I ( a )- 

Soyez tranquille, monsieur; mes tantes ont passéà Sens 
avec la plus grande tranquillité. A Moret, on a voulu les. 
arrêter; mais, au bout d'une demi -heure, on les a laissé 
aller sans autre inconvénient que celui d'avoir attendu 
une demi-heure. Je suis bien persuadée que îe reste c'e 
leur voyage sera aussi heureux. Elles ont eu un courage 
extrême au moment de leur départ : heureusement elles 
se sont décidées promptement, car les poissardes se sont 
emparées de Bellevue peu de temps après ; et je crois 
qu'elles y sont encore, mais elles n'y font pas le moindre 
dégât. Croyez, monsieur, au regret sincère que j'ai de 
vous voir éloigné de ce pays-ci. Donnez-moi quelquefois 
de vos nouvelles; pensez souvent à moi, et croyez que 



(a) M. l'abbé R D... I étoit attaché à Mesdan I 

devoit les suivre peu de temps après. 



DE MADAME ELISABETH. 305 

j'ai un grand désir de vous savoir plus heureux que vous 
ne l'avez jamais été. 

23 Mai 1 79 r . 

J'AI reçu votre lettre, monsieur : les détails que vous 
me faites de votre voyage, m'ont fait grand plaisir; et si 
je ne craignois pas de vous fatiguer, je vous prierois de 
le continuer. Les dangers que vous avez courus, m'ont 
fait frémir; mais les regrets continuels que vous éprouvez, 
me font une peine affreuse. Ah ! monsieur, poussez votre 
vertu jusqu'à vous en rendre maître : vous le devez pour 
ce Dieu à qui vous avez tout sacrifié; vous le devez au 
soin de votre santé. Songez combien votre existence est 
nécessaire à toute votre famille; et prenez sur vous de 
soutenir, sans trop de découragement , la nouvelle 
épreuve que le ciel vous envoie. II falloit pour votre per- 
fection que Dieu vous détachât tout-à-fait des biens de 
ce monde, même des plus simples. Vous savez, plus que 
tout autre, combien Dieu donne de force pour supporter 
les maux de ce monde; tâchez donc de ne vous y point 
laisser aller : ne vous persuadez point que l'air ne vous 
vaut rien ; ménagez-vous, mais distrayez-vous par les 
beautés dont la ville que vous habitez est remplie. Après 
avoir admiré la main sublime qui forma ces immenses 
rochers, et ces torrens qui ont pensé vous entraîner dans 
leurs abîmes, admirez l'industrie que Dieu a donnée à 
l'homme , et comment il peut , grâce à cette industrie , tirer 
des chefs-d'œuvre des choses les plus brutes. iVlais je m'a* 
perçois que je me mêle de ce que je n'ai que faire; car 
je ne fais que rabâcher ce que vous me dites sans cesse. 
Pardonnez, monsieur, au désir que j'ai de vous voir un 
peu sorti de ce fond de tristesse qui vous suit par-tout v 

V 



306 ÉLOGE HISTORIQUE 

Je vous voudrois le calme de l'abbé M. ... ; mais il n'est 
pas donné à tout le monde, c'est une grâce spéciale. Je 
suis fâchée que vous soyez encore privé de sa société; cela 
eût été une ressource pour vous : j'espère qu'il se rétablira 
parfaitement de sa maladie. D'après l'intérêt que vous 
\*ouIez bien prendre à moi, je vous dirai que le ciel m'a 
fait la grâce de faire un choix pour le remplacer, qui, 
sous tous les rapports, me convient parfaitement. II entend 
ce que je lui dis, et me présente toujours un remède effi- 
cace aux maux dont je lui fais l'aveu. II a de l'esprit, de 
la douceur sans foiblesse, une grande connoissance du 
cœur humain et un grand amour pour Dieu. Remer- 
ciez ce Dieu pour mot de la grâce qu'il m'a faite de 
m'adresser à lui. Je prierai pour vous, puisque vous le 
desirez, dès demain. Je m'en humilierai; car je vo-js 
avoue que rien n'y porte tant que d'invoquer le ciel 
pour des personnes de qui l'on est si éloigné d'appro- 
cher pour la vertu. Je compte recevoir demain ce Dieu 
si bon. Ah! monsieur, que j'en suis indigne, et que je 
suis loin de m'en rendre digne ! Cependant j'ai bonne 
envie de me sauver ; car au moins faut-il ne pas perdre 
le fruit des épreuves que le ciel nous envoie : elles sont 
bien fortes; elles le seroient encore plus pour des gens 
moins légers et qui les sentiroient plus profondément. 
Mais, de quelque manière qu'elles soient senties, il faut 
qu'elles sauvent ; et voilà pourquoi je me recommande 
instamment à vos prières. Je vous quitte à regret; mais 
il est tard, et il faut que ce soit à vous que j'écrive pour 
n'avoir pas déjà quitté mon écritoire : mais , lorsque je 
cause avec vous, j'éprouve une vraie satisfaction. Adieu , 
monsieur; ne doutez pas de mes sentimens et du plaisir 
que me font vos lettres: aussi, tant que vos yeux n'en seront 



DE MADAME ELISABETH. 307 

point fatigués, écrivez-moi, je vous en prie. Nous sommes 
assez tranquilles ici depuis l'affaire du 18 avril. 

29 JuMlet 1791. 

J'AI reçu votre lettre ces jours-ci. J'espère, monsieur, 
que vous ne doutez pas de l'intérêt avec lequel je l'ai lue. 
Votre santé me paroît moins mauvaise; mais je crains que 
les dernières nouvelles que vous avez reçues de votre pays. 
ne vous aient fait une trop vive impression Plus que jamais 
l'on est dans le cas de dire qu'un cœur sensible est un don 
cruel. Heureux celui qui pourroit être indifférent aux maux 
de sa patrie , de tout ce que l'on a de plus cher ! j'ai éprouvé 
combien cet état étoit à désirer pour ce monde , et vis dans 
ï'espoirque le contraire peut être utile pour l'autre. Cepen- 
dant, je vous l'avouerai, je suis bien loin de la résignation 
<jue je desîrerois avoir. L'abandon à la volonté de Uieu 
n'est encore que dans ia superficie de mon esprit. Cepen- 
dant, après avoir été pendant près d'un mois dans un état 
violent, je commence à reprendre un peu mon assiette; les 
événemens qui paroissent se carimer, en sont cause. Dieu 
veuille que cela dure un peu , et que le ciel se laisse tou- 
cher! Vous ne pouvez imaginer combien les âmes ferventes 
redoublent de zèle ; le ciel ne peut pas être sourd à tant de 
vœux qui lui sont offerts avec tant de confiance. C'est du 
cœur de Jésus que l'on semble attendre toutes les grâces 
dont on a besroin; la ferveur de cette dévotion semble 
redoubler : plus nos maux augmentent , plus on y adresse des 
vœux. Toutes les communautés font de ferventes prières : 
mais il faudroit que tout le monde s'unît pour fléchir le 
ciel; et voilà ce qu'il faut commencer par obtenir, et ne 
s'occuper que du bien de la religion. Mais malheureuse- 

V 2. 



308 ÉLOGE HISTORIQUE 

ment il est très-aisé de fort bien parler sur tout cela, beau- 
coup plus que c/exécuter; voilà ce que j'éprouve sans cesse, 
et ce qui m'impatiente, au lieu de m'humilier. 

Je suis fâchée pour vous que votre frère vous ait quitté ; 
ce devoit être pour vous une grande ressource. Ne pour- 
riez-vous pas obtenir de demeurer avec. . . .! au moins 
vous auriez une société agréable; car vous me paroissez 
mener la vie du monde la plus triste et la moins con- 
forme à votre santé. 

Vous me demandez mon avis sur le projet que vous 
aviez formé. Si vous voulez que je vous parie franche- 
ment , je ne prendrois pas le sujet que vous aviez choisi. 
Nous sommes encore trop corrompus, pour que des ver- 
tus auxquelles beaucoup ne croient pas, puissent faire 
effet. De plus, il me seroit impossible de vous donner des 
renseignemens sur cela; car je n'en ai aucun. Mais je crois 
que, si vous avez le désir d'écrire, tout sujet de morale 
chrétienne sera bien traité par vous ; et si vous voulez que 
je vous dise encore mon avis sur cela , je vous dirai que je 
choisirois plutôt un sujet fort de raisonnement que de 
sentiment : cela conviendroit mieux à la situation où se 
trouve votre ame. Songez, en lisant ceci, que vous avez 
voulu que je vous disse ce que je pensois; et ne doutez 
pas , je vous prie , de la parfaite estime que j'ai pour vous , 
«t du plaisir que me font vos lettres. 

3 Octobre 179t. 

Je crains bien, monsieur, que vous n'ayez pas reçu 
une lettre que je vous ai écrite, il y a près de six se- 
maines , n'ayant point entendu parler de la personne 
qui en étoit chargée : elle étoit dans une écrite à l'abbe 






DE MADAME ELISABETH. 309 

M ; mais je crois que les deux ont eu le même sort. 

C'est un très -petit malheur, pourvu que vous sachiez 
que ce n'est pas volontairement que j'ai été si long-temps 
sans vous parler. Ma tante a du vous dire que j'avois 

fait des démarches pour M , aussitôt votre 

lettre reçue ; mais les arrangemens nécessaires dans ce 
moment ont retardé l'effet de la demande de ma tante 
et de la mienne. Croyez que je ferai mon possible pour 
la faire réussir. J'espère que, les grandes chaleurs une 
fois passées , votre santé se trouvera mieux du séjour 
de Rome. Ah ! monsieur, jouissez bien de la grâce que 
Dieu vous accorde, d'être dans un pays où vous pou- 
vez pratiquer votre religion bien tranquillement : de 
ce côté-là , j'ai toujours les ressources que j'avois ; et 
du côté du choix que la Providence m'a fait faire , j'en 
ai beaucoup , mais j'en profite bien mal. J'aurai de 
terribles comptes à rendre, au jugement dernier, sur cet 
article , si je n'en profite pas mieux que je n'ai fait jus- 
qu'à présent. La ferveur des communautés est toujours 
des plus édifiantes ; elles ne cessent d'élever leurs mains 
et leur cœur vers le ciel. Vivons dans l'espoir qu'il se 
laissera fléchir, et qu'il nous regardera en pitié. En atten-; 
dant , cette législature fait frémir pour la religion ; elle 

est composée d'intrus. Aujourd'hui M. F , que l'on 

vouloit exclure, a été reçu malgré un décret de prise- 
de-corps. Adieu, monsieur : priez, je vous prie, pour 
moi , et ne doutez jamais de la parfaite estime que 
j'ai pour vous. M. de M. . . . ., qui se porte bien, vous 
avoit écrit en même temps que moi; j'imagine que sa' 
lettre n'aura pas été plus heureuse. 



310 ELOGE HISTORIQUE 

14 Novembre 1791. 

J'AI vu avec plaisir par votre dernière lettre, monsieur, 
que votre santé étoit un peu moins mauvaise : l'hiver sera , 
dans le pays que vous habitez, un bien bon temps pour 
vous. Tous les détails que vous me faites m'ont fait un 
grand plaisir. La dévotion des Romains ne me tente point 
du tout. Est-il possible qu'il y ait encore tant de supersti- 
tion ! Je ne connois rien qui rabaisse l'homme comme 
de penser que dans cette ville , qui a été celle des lu- 
mières , qui devroit être la mieux instruite de la vraie 
piété, puisque c'est de là que nous recevons l'explication 
des devoirs qui nous sont tracés ; que dans cette même 
ville l'on craigne de changer le genre de dévotion du 
peuple, crainte de l'arracher de son cœur : notre exemple 
n'encouragera certes pas sur cela ; car, à force de lumières, 
nous sommes parvenus à une incrédulité, à une indiffé- 
rence bien affligeante , et effrayante pour le moment 
présent et pour ses suites. Cependant l'on n'a point en- 
core porté de décret contre les prêtres; l'assemblée paroît 
vouloir y mettre une grande sévérité. Si vous lisez les 
papiers publics , vous devez voir qu'il n'y a pas d'indé- 
cence que l'on ne se permette contre eux : cependant 
Dieu permet que la religion se soutienne au milieu de 
cette demi-persécution. Les couvens , ouverts par ordre du 
département, présentent le spectacle le plus édifiant. Les 
églises sont remplies, les communions sont innombrables ; 
et tout cela se passe avec le plus grand calme. Dieu 
veuille que quelques esprits malins ne viennent pas dé- 
ranger tout cela ! ce dont je ne serois point étonnée ; car, 
pour nos péchés, Dieu leur a donné un bien grand pou- 
voir sur notre malheureuse patrie. 



DE MADAME ELISABETH. } l i 

Il faut que je vous quitte, monsieur; mais cela ne sera 
pas sans vous prier de ne pas m'oublier, et vous assurer , 
de mon côté , que je n'oublie point votre affaire : mais 
ce cruel moment, qui retarde tout, y met souvent obs- 
tacle. Ne vous inquiétez pas , et soyez convaincu de 
mes sentimens pour vous. 

4 Février 1792. 

MINETTE^ m'a priée, monsieur, de vous faire passer 
cette lettre. Je ne sais si j'aurai le temps de causer avec 
vous; mais je profite toujours d'un petit moment pour 
vous dire combien je suis aise lorsque je reçois de vos 
nouvelles. Il ne me manque qu'une chose, c'est de vous 
entendre dire que vous êtes heureux : mais malheureu- 
sement c'est souhaiter l'impossible ; car qui , dans cet 
instant, peut l'être! Mille inquiétudes, millepeines, agitent 
trop l'esprit ; et ce n'est pas avec un cœur comme le 
vôtre que l'on peut voir tout ce qui arrive , sans être 
saisi d'horreur et de douleur. Notre ville est bien cer- 
tainement une des plus calmes, sous tous les rapports; 
mais elle n'a que cela pour elle ; car assurément elle 
est bien remplie de gens corrompus : mais le peuple se 
lasse un peu de leurs discours ; de plus , il meurt de 
faim , et pourroit bien finir par voir qu'il a éfé trompé; 
son réveil seroit furieux , mais il n'est pas encore 
proche. 

M, me de M. . . . se porte bien, à cela près de quelques 
douleurs de foie; elle a bien passé son hiver. Si elle est 
paresseuse pour écrire, elle n'en est pas moins fidèle à 

(a) M. 1 '* de. . . . que M.** Elisabeth faisait élever , et dont elle-même 
suivoit l'éducation. 



312 ELOGE HISTORIQUE 

l'amitié; mais, comme elle ne regarde pas ce défaut 
comme un péché, elle n'est point du tout disposée à s'en 
corriger. Cependant je suis sûre que pour vous elle fera 
des efforts surprenans. 

Adieu , monsieur : l'heure où je vais avoir du monde 
me presse de vous quitter ; ce ne sera pas sans regret , 
et sans vous assurer de nouveau de la sincérité des sen- 
timens que j'ai pour vous, et du désir que j'ai de vous 
savoir heureux, en bonne santé et tranquille. 

i 5 Mai 179:. 

Il y a bien long-temps que je ne vous ai écrit, monsieur ; 
ce n'est pas faute d'en avoir envie : mais je mène une 
vie si coupée , qu'il ne m'est pas possible d'écrire comme 
je le voudrois. Je ne puis vous dire assez combien j'ai 
été touchée de votre lettre. Le désir que vous me témoi- 
gnez de me voir réunie à celles qui ont tant de bontés 
pour moi, m'a fait un grand plaisir; mais il est des posi- 
tions où l'on ne peut pas disposer de soi , et c'est-la la 
mienne : la ligne que je dois suivre m'est tracée si claire- 
ment par la Providence , qu'il faut bien que j'y reste ; 
tout ce que je désire, c'est que vous vouliez bien prier pour 
moi, poiw obtenir de la bonté de Dieu que je sois ce 
qu'il désire. S'il me réserve encore dans ma vie des mo- 
mens de calme, ah ! je sens que j'en jouirai bien. Au 
lieu de me soumettre aux épreuves qu'il m'envoie , j'envie 
ceux qui, calmes intérieurement et tranquilles à l'exté- 
rieur, peuvent à tous les instans ramener leurs âmes 
vers Dieu, lui parler, et sur-tout l'écouter: pour moi, 
qui suis destinée à toute autre chose, cet état me paroît 
un vrai paradis. 



DE MADAME ELISABETH. 313 

Si Minette vaut quelque chose , c'est bien à vous 
qu'elle le devra. J'en ai été contente dans le court séjour 
qu'elle a fait ici : elle n'est pas heureuse , et c'est une 
bonne école- Elle a trouvé à Chartres un homme de 
mérite, à en juger d'après ce qu'elle dit, et en qui elle 
paroît avoir confiance. Je l'ai fort engagée à le voir sou- 
vent ; j'espère qu'elle y est exacte. 

Je vois avec peine approcher les chaleurs ; c'est un 
mauvais temps pour vous : je désire beaucoup qu'elles 
soient moins fortes que l'année passée. Adieu, monsieur: 
croyez que vos lettres me font un vrai plaisir, et que je. 
serai charmée le jour où je pourrai vous revoir. En atten- 
dant, priez Dieu pour nous. 

J'ai si peu de temps, qu'il m'est difficile de m'unir aux 
prières que l'on fait; mais j'y dresserai quelquefois mon 
intention , pour participer aux grâces qu'elles doivent 
attirer. Vous voyez que le moi n'est point du tout mort 
en moi. 



22 Juin 



792. 



Cette lettre sera un peu long-temps en chemin; mais 
j'aime mieux ne pas laisser échapper une occasion de 
causer avec vous. Je suis persuadée que vous avez ressenti 
presque aussi vivement que nous, monsieur, le coup qui 
vient de nous frapper; il est d'autant plus affreux, qu'il 
déchire le cœur, et ôte tout repos d'esprit. L'avenir 
paroît un gouffre, d'où l'on ne peut sortir que par un 
miracle de la Providence ; et le méritons-nous î A cette 
demande, on sent tout le courage manquer. Qui de nous 
peut se flatter qu'il lui sera répondu, Oui , tu le mérites! 
Tout le monde souffre; mais, hélas ! nul ne fait pénitence, 
ou ne retourne point son cœur vers Dieu. Moi-même 



jl4 ÉLOGE HISTORIQUE 

combien de reproches n'ai-je pas à me faire! Entraînée 
par le tourbillon du malheur, je ne m'occupois pas de 
demander à Dieu les grâces dont nous avons besoin; 
je m'appuyois sur les secours humains, et j'ttois plus 
coupable qu'un autre; car qui plus que moi est l'enfant 
de la Providence î Mais ce n'est pas tout de reconnoître 
ses fautes , il faut les réparer: je ne le puis seule, mon- 
sieur; ayez la charité de m'aider. Demandez au ciel, 
non pas un changement qu'il plaira à Dieu de nous en- 
voyer quand il l'aura jugé convenable dans sa sagesse : mais 
bornons-nous à lui demander qu'il éclaire, qu'il touche 
les cœurs; que sur-tout il parle à deux êtres bien malheu- 
reux, mais qui le seront encore plus si Dieu ne les appelle 
à lui. Hélas! le sang de Jésus-Christ a coulé pour eux, 
comme pour le solitaire cui pleure sans cesse des fautes 
légères. Dites-lui souvent , Si vous voulei, vous pouveç 
les guérir; et démontrez-lui bien la gloire qu'il en tirera. 
En me lisant, vous allez me croire un peu folle; mais 
pardonnez à l'excès des maux dont mon ame est atteinte : 
jamais je ne les ai si vivement sentis. Dieu les connoit, 
Dieu sait les remèdes qu'il y doit appliquer : mais sa 
bonté permet qu'on lui fasse les demandes dont on a 
besoin; et j'use, comme vous voyez, de cette permis- 
sion. 

Je suis fâchée de vous écrire dans un style aus?i noir; 
mais mon cœur l'est tellement, qu'il me seroit bien dif- 
ficile de parler autrement. Ne croyez pas pour cela que 
ma santé s'en ressente; non , je me porte bien : Dieu me 
fait la grâce de conserver de la gaieté. Je désire vive- 
ment que la vôtre se conserve ; je voudrois la savoir 
meilleure: mais comment l'espérer avec votre sensibilité ! 
Rappelons-nous qu'il est une autre vie , où nous serons 



DE MADAME ELISABETH. 3 I 5 

amplement récompensés des peines de celle-ci, et vivons 
dans l'espoir de nous y réunir un jour, après cependant 
avoir eu encore le plaisir de nous revoir dans celle-ci ; 
car, malgré l'excès de ma noirceur, je ne puis croire 
que tout soit désespéré. Adieu, monsieur r priez pour 
moi, je vous en prie , après avoir prié pour les autres, 
et donnez-moi souvent de vos nouvelles ; c'est une conso- 
lation pour moi. 

12 juillet 1792. 

Vous devez recevoir bientôt une lettre de moi, qui est 
une vraie jérémiade. II sembloit, à mon style, que je pré- 
voyois ce qui a suivi. Je neveux pas, monsieur, que vous 
croyiez que c'est-Ià mon état habituel; non, Dieu me fait 
la grâce d'être toute autre : mais par momens le cœur a 
besoin de se laisser aller à parler des affections qui l'oc- 
cupent ; il semble qu'en donnant un peu de relâche aux 
nerfs, ils n'en prennent que plus de force. Plus sensible 
qu'un autre, vous devez connoître ce besoin. Depuis 
l'affreuse journée du 20, nous sommes tranquilles; mais 
nous n'en avons pas moins besoin des prières des saintes 
âmes. Que ceux qui, à l'abri de l'orage, n'en ressentent, 
pour ainsi dire, que le contre-coup, élèvent leur cœuf 
vers Dieu. Oui, Dieu ne leur a donné la grâce de vivre 
dans le calme, que pour qu'ils fassent cet usage de leur 
liberté. Ceux sur qui l'orage gronde éprouvent parfois 
de telles secousses, qu'il est difficile de savoir et de pra- 
tiquer cette grande ressource, celle de la prière. Heureux 
le cœur de celui qui peut sentir, dans les plus grandes 
agitations de ce monde, que Dieu est encore avec lui! 
heureux les saints qui, percés de coups, n'en louent pas 



}\6 ÉLOGE DE MADAME ELISABETH. 

moins Dieu à chaque instant du jour! Demandez cett 
grâce, monsieur, pour ceux qui sont foibles et peu fideies 
comme moi ; ce sera une vraie œuvre de charité que vous 
exercerez. 

Ma tante me remercie souvent de lui avoir fait faire 
connoissance avec vous : il me paroit simple qu'elle en soit 
contente; et je me trouve heureuse de lui avoir procuré 
cet avantage, ou , pour mieux dire, d'avoir été un des 
foibles instrumens dont Dieu s'est servi pour cette œuvre 
de salut. Je ne vous dirai pas sur cet article tout ce que 
je pense; mais j'étois bien aise de vous en parler, afin que 
vous mettiez votre timidité tout-à-fait de côté en cas 
que vous en soyez encore un peu la victime : on peut se 
servir de cette expression , car c'est un vrai supplice que 
la timidité. 

Paris est un peu en fermentation; mais il existe un 
Dieu qui veille sur cette ville et sur ses habitans. Soyez 
donc tranquille. Je voudrois croire que les chaleurs ne 
vous font pas beaucoup souffrir; mais cela est bien diffi- 
cile. Adieu , monsieur ; j'espère que vous ne m'oubliez 
pas devant Dieu, et que vous êtes convaincu de l'estime 
que j ? ai pour vous. 



FIN. 




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